‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 68 sur 230 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

La vieille histoire dit : « Dans l’année 1321. au 27 de juin, le soleil s’obscurcit pour une heure; dans la môme année mourut Philippe, roi de France (1). » Nous, nous disons: Dans la même année mourut Danle Alighieri.

Dante meurt après avoir chanté son époque et célébré les hommes de son temps. Nous l’avons suivi pour raconter rhistoire, soit à ia bataille de Gampaldino, où il fit ses premières armes ; soit lors du gouvernement des blancs, od il fut seigneur : soit lorsque nous avons montré ces Florentins agrandis par son génie et ces alTeclions civiles qu’il comprit passionnément. Mais ce fut en vain que Dante eut les vertus de la guerre et du gouvernement; il traîna dans la proscription la plus importante partie de sa vie. Il nous a dit combien l'exil lui avait été amer ; on sait trop ces tristes paroles que lui adresse son trisaïeul qu'il rencontre au paradis

« De même qu'Hippolyte, victime de sa perfide bellemère, quitta Athènes, de même il faut que tu quittes Florence. Il le faut, déjà on y travaille, et bientôt on y réussira, là où tous les jours on trafique du Christ. On mettra le tort sur le parti opprimé, comme il est d'usage, mais la vengeance fera témoignage de la vérité. Tu quitteras ce que tu as chéri le plus, et c'est la première llècbe que lance l’arc de l’exil. Tu éprouveras combien le pain des autres est amer, et combien il est dur de monter et de ,descendre l'escalier d'autrui. Et ce qui te sera le plus pesant, sera la compagnie méchante et sotte avec laquelle tu tomberas dans celte vallée ; cette compagnie ingrate, folle et impie , se mettra contre toi; mais bientôt elle, et non pas toi, aura à rougir;

(i) G. ViUanl,cap. I30. lib. IX.

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sa stupidité sera prouvée par son peu de succès, de sorte qu’il le sera glorieux de t’élre mis à part. Ton premier refuge el ta première demeure te seront donnés par la courtoisie du grand Lombard, qui porte pour armes le saint oiseau sur une échelle ; il te montrera une telle bonté qu’à t l’opposé des autres hommes, ses dons préviendront tes demandes. »

On voit que Dante ne resta pas longtemps d’accord avec le parti blanc; quel homme supérieur est resté content d’un parti, d’une association quelconque? Ce premier refuge fut à Vérone, chez Albert de la Scala. Il s’était rendu ensuite chez différens seigneurs, à Bologne, à Padoue; puis, passant les Alpes, il était allé à Paris, où il se donnait tout entier à l’étude de le théologie et de la philosophie, lorsque, contre son avis, dit Boccace, Henri de Luxembourg fut couronné empereur. C'est alors que nous l’avons vu revenir de l’étranger plein d’espoir.

La Divine Comédie était commencée avant son exil et flnie avant la mort de Henri YIl, puisqu’à la Un du paradis il espère dans la venue de ce prince. Benvenuto d’Iniola raconte qu’on trouva sept chants del’enrer dans sa maison, quand le peuple s’y jeta pour la ruiner (I); on les porta à Diuo (peut-être Dino Compagni), qui les envoya au marquis Malespiui, chez qui Dante était alors. Le marquis remit les vers au poète, en l’engageant à continuer un si beau commencement, et Dante dit en les recevant qu’un grand travail lui était rendu avec un honneur éterqel.

François Sachetti nous apprend dans ses Nouvelles que les vers du Dante étaient déjà connus du peuple, à Florence. avant son exil.

Un jour, Dante passait par Porta-San-Piero, où un forgeron, en battant du fer sur son enclume, chantait ses vers comme une chanson, et les confondait, les mutilait et les dénaturait de manière que Dante s’imagina recevoir

(l) Il devail y avoir plus de sept chanlü, puisque daos le dixiéme chant, Üante dit que Guido Cavalcanii vivait encore, cl que Guido mourut avant l’exil de Dante. Dante resserrant son poème dans l’espace de quelques jours, ne s’est pas beaucoup réglé sur l’époque qu’il avait choisie, puis* qu’il a pairlé aussi d’Henri VII. »

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une injure. Sans rien dire, il s’approche de laboirtiqaeda forgeron, là où il voyait plusieurs outils, prend un marteau et le jet te dans la rue, des tenailles et les jette, des balances et les jette, et ainsi de beaucoup de fers, le forgeron se retourne avec un geste bestial et dit : — Que diable faitesvous? Êtes-vous fou? — Dante répond : — El toi que faistu ? — J'exerce mon art, dit le forgeron, et vous gâtez mes outils en les jetant par le chemin. — Si tu ne veux pas que je gâte 'tes choses, ne gâte pas les miennes. — Etqu’esl-ce que je vous gâle? — Tu chantes mon livre, et tu ne le dis pas comme je l’ai fait : je n’ai pas d’aiitre art et tu me le gates. — Le forgeron ne chanta plus Dante qui, ponrle 'dire en pa.ssant, ne parait pas s’élre autant soucié de 11 popularité (quoique dans une république) que bien des écrivains de notre temps.

Ün autre jour, Dante, marchant dans Florence, et portant la colerette et la canne, selon l’usage, rencontre un ânier qui avait devant lui certaines charges de balayures, et qui allait derrière ses ânes en chantant le livre de Dante; quand il avait chanté un morceau, il frappait l’âne en disant : .4m 1 Dante lui donne avec la canne un grand coup sur les épaules en disant: Cet arri! je ne l’ai pis mis. Celui-ci ne savait ce que c’était que Dante, ni pourquoi on le frappait; il pousse ses ânes plus fortement, en répétant : .4rrt/ Quand il est un peu éloigné il se tourne vers Dante en lui tirant la langue et en lui faisant nu geste avec la main en signe de moquerie et criant : Attrape ! Dante, voyant cela, dit : — Je ne te donnerais pas une des miennes pour cent des tiennes. — O douces paroles, s’écrie François Sachelti, pleines de philosophie, combien d’autres auraient couru derrière l’ânier, en grondant et en se fâchant, ou lui auraient jeté des pierres, tandis que le sage poète confondit, avec douceur, un homme aussi vil (1).

Dante avait d’abord écrit son poème en latin ; mais il le remit en italien. Comment conçut-il l’idée d’un poème si .extraordinaire? En trouva-t-il des modèles dans son temps 7

(I) Fr. Sachelii. Novelte 114 et 118.

CHAPITEB VU. 13^ >

Puisque nous avons suivi Farinata des Uberli, Ugolin, et d’autres citoyens dans l’Enfer de Dante, ce poème vient Daturellemenl dans l’bistoire ilorentine; on le connail de^. réputation en France, plus qu’on ne le lit; jeterons-uous^ ici on coup-d’œil sur cette œuvre nationale et extraordinaire? 11 faudrait plus d'espace pour parler de la Divine Comidie. Comment donner en quelques pages l’idée d’un travail si vaste, si grave, si riche.^ L'énergie et la grandeur sont les traits dominans de ce poème.

Nous ne le comparerons à nul autre, et si au moment d’en parler nous jetons un regard sur la poésie , nous ne verrons que quatre livres au monde de ce haut vol où le reste des hommes n’atteint pas :1a Bible, Homère, Dante et Shakespeare.

Dante parait dans un temps barbare ignorant. Selon ce qu’il dit(l), on commença à écrire en rimes cent cinquante ans avant lui; entre les premiers poètes, furent Guido Guinezzelli, Bolonais; Guitone. chevalier joyeux d'Arezzo; Bonagiiinta de Lucques; Guido da Messina. Un francis* cain, San-Jacopone da Lodi, avait fait de beaux cantiques en italien (2).

Mais Dante n’avait devant lui de vrais modèles que la Bible, qu’il regardait comme un livre saint, plus que comme un livre poétique ; Homère, qu’il ne lisait pas'en grec, et Virgile, qu’il lisait en latin , et qu’il comprenait bien, puisqu’il faisait iui-méme de bonne poésie latine; Homère et Virgile avaient parlé des enfers, de la mort, et l'on connaît trop , dans l’Odyssée , ce triste mot d’Achille aux Champs-Elysées, qui nous fait voir si la mort semblait cruelle aux anciens : — Oh ! combien j’aimerais mieux sur la terre être un paysan qui vit à la sueur de son front,’ que d’être roi ici de toutes ces ombres ! — Dante va aussi descendre dans l’empire de la mort, il va parler des enfers, mais dé quel ton I Une mortalité, une sévérité inconnue des anciens, une vie spirituelle vont sc révéler. Dante parcourt l’enfer et l’empire; ces plaines du ciel où jeune il aspi-

(<) De eloqueotia, 0«Dle; LeoBtrd Aretino ; vie de Dante; Tiraboiebi, Storia delta liiterr. ital.

(i) Tiraboschi, Stor. delta litt., etc-

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rail, où il plaçait son amante, où U la cherchait morte, il va les franchir d’un divin vol, et nous parler des bienheureux. Et quand il apercevra Dieu, il dira que le souvenir mi^me d'une telle vue s’est effacé.

Si Homère nous peint les dieux, il leur donne les passions des hommes, il nous en divertit : Apollon, armé de tousses traits, attaque Neptune; Minerve s’oppose à Mars; Diane marche contre Jiinon; Mercure contre Lalone; Vénus est blessée, son sang coule ; Mars est blessé ; tous les dieux combattent. t<e qui est beau ici, c'est la force du bras, des armes, le courage, les qualités naturelles et animales. Homère nous a donné un poème sur la force des muscles, etbienquela beauté du langage, l'amitié d’Achille, son désespoir admirable, et tant de beautés aient valu à ce poème sa gloire, nous n’y trouvons rien de cette moralité, de ce sentiment de Dieu et de l’infini, de ces émotions de la patrie et de la liberté, qui caractérisent Dante comme la philosophie moderne. Chez Homère, pas un homme jugé, blâmé, rien de réfléchi ; c'est la jeunesse ignorante et brillante, enivrée de sa force, de sa voix, de sa beauté, qu’elle développe en combattant. Mais Dante est l’homme étonné, agité par son intelligence, qui pense, qui cherche Dieu. Les imitateurs d’Homère nous ont fait des dieux éloignés du carnage et froids, mais non pas plus célestes. Virgile, avec une âme tendre, suivit Homère, et touchant en roatire aux passions, il n’en fit pas l'objet de son poème, ne créant rien d'original. Après lui, Tasso, Camœns ont des dieux insipides, et Milton, divin quand il peint Lucifer et l’homme, échoue quand il parle de Dieu.

Si nous comparons l’enfer de Virgile et celui de Dante, quelle différence I chez Dante, que c’est grand, que c'est terrible I Atteignant ces questions, qui inquiétaient les Hébreux sur le trône et dans la misère; il traitera les questions sublimes d'une manière qu'un seul poète après lui trouvera sans le connaître, et avec d’aussi grandes images et un aii.ssi beau langage. Comparons ici Dante et Sliake.speare; plaisons-nous à trouver aux deux extrémités de l’Europe, et chez deux nations si différentes, deux hommes qui se ressemblent par les émotions et les idées : tous

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