‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 69 sur 230 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

deux s’emparèrent de l’hisloire de leur pays et célébrèrent l'action dans tous ses caractères ; tous deux furent rudes et sans faiblesse.

On oppose que Dante trouva des modèles de son poème chez ses contemporains. Eh I quels furent donc ces modèles? Les voici : au livre v de la Vie des Saints Pères, rapsodie du v*ou vi® siècle, chapitre 11, on trouve : Commencement de la vision de Tantale, qui fut à V enfer, au purgatoire et au paradis. Tantale est un jeune et eharmant cavalier, qui étant à un banquet, et portant la main dans un plat, est pris d'un mal subit ; son âme quitte son corps, et un ange le conduit voir l'enfer et le ciel. On trouve là la vallée terrible et ténébreuse, les neiges, un vent horrible, des bêles affreuses, Lucifer, et il dit qu’il a vu ce qu’il a vu déjà écrire à d’autres. Ainsi Tantale n’est pas le premier, le plus citées! Al bérico du Mont-Cassin qui eut une vision de l’enfer, du purgatoire et du paradis, oû l’on trouve également la vallée terrible et ténébreuse, les'bétes, les démons, et aussi le paradis, les anges, les planètes, etc. Cette vision écrite au commencement du xii® siècle, sous la direction d’Albéric, et par ordre supérieur, dans un latin barbare, discordant, se rencontre avec la Divine Comédie en beaucoup de descriptions et d'images. Il est impossible que Dante ne l’ait pas vue. Plusieurs autres écrivains barbares ont traité le même sujet; il serait trop long d’en parler. Les grossières peintures de ce temps représentaient souvent l’enfer et le paradis. Le siècle était religieux. Dante ne fit que s’approprier le sujet du temps, il rechercha sans doute ce qui avait été écrit sur ce sujet, comme il avait lu le vi® livre de l’Enéide; il dut beaucoup à son temps, rien à aucun homme individuellement, car en lisant CCS rudes ébauches, on est frappé surtout du génie de Dante qui a de si loin dépassé ses données. La vision d’Albéric, pourtant, quoiqu’écrite dans un latin plus détestable qu’on ne peut aujourd’hui l’imaginer, ne manque pas de beauté, de religion et de grandeur.

Ajoutops qu’en 1304, quand le cardinal de Prato était à Florence envoyé pour rétablir la paix entre les citoyens, on célébra avec éclat les fêtes du printemps, en publiant

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par la ville que qui voudrait savoir des nouvelles de l'autre monde vint au pont à la Carraia dans les calendes de mai. On représenta alors près du pont sur l'Amp, l'enfer avec des feux, des peines, des martyrs, des démons horribles à voir, des tourinens, des cris affreux à entendre. Le pont fut si chargé qu'il croula, et que bien des gens, comme on disait, venus là pour savoir des nouvelles de l'autre monde, allèrent vraiment en apprendre le même soir. Si l’on pouvait appeler de tels faits ou de tels livres des modèles. les choisirquaiid il avait Virgile, c'était déjà un trait de maître. Nous avons vu d'ailleurs, dans la Yita nuota, qu'il peinsail dès longtemps à montrer Béatrice au ciel.

Dante, égaré dans une horrible forêt aux premiers jours du printemps de l'an 1300 (sa vision dure depuis le lundisaint jusqu’au jour de Pâques) est menacé par une panthère, un lion, une louve affamée, lorsqu'il rencontre une ombre qui lui dit : u Mes parens furent Lombards et eurent pour patrie Man toue. Je naquis tard sous Jules, et j’ai vécu à Rome sous le bon Auguste au temps des dieux faux et menteurs. Je fus poète, et j'ai chanté ce juste fîls d'Anchise, qui vint de 'Troie après qu'Iliop superbe fut détruit. Dante le rcconuatt : — Rs-tu Virgile et la source qui répand un si riche fleuve de langage, lui dit-il avec un front honteux. O honneur et lumière des autres poètes, récompense-moi de la longue élude et du grand amour avec lesquels j'ai cherché ton œuvre. Tu es mou matlre et mon auteur; c’est de loi seul que j'ai pris le beau style qui m'a fait honneur. — Virgile lui apprend qu'il est envoyé par Béatrice pour le conduire; alors Dante se décide à entrer avec lui dans l’enfer, ici ce début admirable gu’ou ne peut rendre qu'en le traduisant :

« Par moi l’on va dans la ville dolente, par moi l’on va chez l’éternelle douleur, par moi l'on va chez les races perdues. La justice fil agir mon haut créateur. La divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour lue créèrent. Devant moi il n’est pas de choses créées si non éternelles, et moi je dure élernelleuient : laissez toute espérance, vous qui entrez.» Je vis ces paroles de couleur obscure écrites sur le sommet d’uue porte. Je dis alors :

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— Mon maître, leur sens m'est dur. — Et lui avec sagesse :

— Il faut ici, dit-il, déposer tout soupçon, il faut qu’ici la lâcheté expire. Nous sommes arrivés au lieu où je t'ai dit que tu verras les races douloureuses qui ont perdu l'espoir de la béatitude. — Puis m’ayant donné la main avec un vi.sage content qui me rendit la force, il me fit entrer dans ces lieux secrets. Là des soupirs, des pleurs et de hauts cris résonnent dans un air sans étoiles; j'en pleurai dès les premiers pas. Diverses langues, horrible langage, paroles de douleur, accens de colère, voix hautes et enrouées, accompagnées du bruit des mains, faisaient un bruit impétueux dont cet air sans couleur est agité comme le vent quand souffle la tempête. » Les âmes qu’ils trouvent d'abord ici appartiennent à ceux qui vécurent sans infamie et sans louange : • Le monde n'a gardé nul mémoire d'eux, dit Virgile, la miséricorde et la justice la dédaignent; ne parlons pas d'eux, mais regarde et passe. » Cette peinture formidable est plus loin supassée; une variété continuelle de supplices vous présente à chaque instant des douleurs nouvelles ; tantôt les images répondent au sujet et les rendent encore plus sombres, tantôt elles ramènent dans l'imagination la clarté du jour, la fraîcheur des eaux, les belles campagnes de Tltaiie. On douterait presque de la bonté d'un homn:e qui a su peindre avec tant de force, tant de supplices alroce.s, si une pitié tendre et profonde ne se montrait à tout moment à côté des douleurs. On n'en est parftûs que plus étonné de cette idée absurde qui plaçait dans l’enfer tous les grands hommes de cette époque. Gela nous montre aussi le peu d'harmonie qui exista toujours entre la religion catholique etceuxqui la professèrent. Les papes, les cardinaux, les premiers citoyens .sont damnés; ce que Dante a fait de plus beau et de plus national c'est l’enfer! Mais ce n’est pas ici un poème iiiiiqueuienl : Dante s’est emparé avec puissance du monde où il a vécu, de son temps, des villes de i'Ilaiie, de leur histoire, du passé, de l’antiquité. Se figurant l’Asie, le désert, les hantes monta, gnes, les vents furieux, la Lybie, ses chaleurs, sa végétation, ses animaux féroces, ii décrit les pays connus et les pays inconnus ; il sait les accidens de la nature, le cours

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des fleuves, ragricultiire, la vie des champs; ce qu’il a vu, ce qu’il a lu, il s'en est servi : tout ce qui existait alors est à lui, l'univers est dans son poème. Et saluons ici avec respect ces terres poétiques dont les noms déjà éveillent l'âme : que de lieux fameux dans cette Italie, que de plaines, de rivages illustres, que de sites consacrés par l’esprit, l'héroïsme ou la beauté champêtre! S’il nous parle des douces collines de Sienne au bord de l’Arbia, des belles plaines du Pô, des vastes campagnes qui avoisinent Cortona, ou des frais ruisseaux du Casentino, les mots lui sont heureux, brillans, et déjà s’est émue sa sensible et noble patrie.

Soit que l’ouragan infernal qui jamais ne cesse, entraîne et tourmente les esprits dans ses tourbillons, emportant la touchante Françoise de Rimini et son amant, soit la pluie éternelle, maudite, froide et pesante qui tombe avec la grêle et la neige dans cet air sombre qu’elle empeste par sa corruption ; soit le supplice des avares, chargés de fardeaux, qui se frappent entre eux, ou celui des âmes colères qui sont plongées dans la fange; nous ne voyons que des spectacles terribles, en descendant, avec Dante et Virgile, dans les profondeurs de l'enfer. Une troupe de centaures armés leur défend l(^ approches du fleuve de sang où gémissent ceux qui employèrent la violence. Ce que la poésie antique avait d’élégance, de magie, d’éclat, est ici mêlé aux images lugubres du christianisme. On ne sait comment le poète a su rendre ce mélange si beau et si riche. U nous reporte sans cesse vers les grands hommes, le pouvoir et les passions. Jamais une imagination plus noble ne s’est servie des événemens de la terre. II. rencontre successivement ses amis, cherchant les Italiens; une vigueur inépuisable accroît sans effort l’horreur et l’étendue de l’ablroe; quelques damnés portent une attitude si fière, un si grand caractère, que ce que la vie réelle nous offre est dépassé, comme lorsque Farinata dus Uberti semble avutr l'enfer en grand mépris. Jamais sujet sublime ne fut plus dignement trailé. Les flatteurs et les courtisans .sont plongés dans le fumier. Le pape Nicolas III des Orsini, pour avoir enrichi sa famille, est renversé la tête en bas dans

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