CHAPITRE VII
une fosse, attendant Boniface VIII et Clément V qui doivent lui succéder dans ce supplice. < Vous vous êtes fait un dieu d'or et d'argent, dit le poêle au pape: quelle différence y a-t-il de vous aux idolâtres , si ce n’est qu’ils n’adorent qu’une idole et vous cent. Hélas! Constantin, quel mal tu naître, non ta conversion, mais la dot que reçut de toi le premier prêtre riche, n 11 est impossible de suivre ici cette variété de crimes et de peines, la hardiesse et l’originalité de la scène des démons, les devins avec la tête placée à rebours, Mahomet fendu en deux jusqu’aux entrailles, la transformation de l’homme et du serpent. Le respect de l’empire lui a fait, hélas! placer Marcus Brutus dans la bouche de Lucifer, avec Cassius et Juda !
Le purgatoire est une autre création , oii se respire l’air pur, quelque chose d’éthéré, d’évangélique; les anges, que le poète appelle les oiseaux divins, commencent à paraître avec leurs grandes ailes dirigées vers le ciel. Sortant de l’enfer, et voyant la lumière, Dante, s'écrie :
« La barque de mon génie lève les voiles pour courir une eau plus paisible, laissant derrière elle la mer cruelle. Et je chanterai ce second règne où l’esprit humain se piirifle et devient digne de monter au ciel. Ici, la poésie morte ressuscite, 6 saintes Muses, puisque je suis à vous, que Calliope accompagne mon chant de ce son, qui firent sentir aux misérables filles de Pierus que leur faute n’avait point à espérer de pardon. Une douce couleur de zépbir oriental, qui brillait dans l’aspect serein de l’air pur, recommença d’enchanter ma vue, dès que je fus sorti de cet air mort, qui avait attristé mon cœur et mes yeux. . Bientôt le poète rencontre Casella, son ami, un grand musicien de ce temps, dont les chants l’avaient ravi; il le reconnaît avec tendresse.
— Si une nouvelle loi, lui dit-il, ne t’ôte pas la mémoire et l’usage de cet amoureux chant qui apaisait toutes mes peines, console mon âme qui, venue ici avec son corps, a été si affectée. — Casella commence alors un chant si doux, que Dante, Virgile, et les ombres le suivent en l'écoutant, lorsque Caton, de sa voix sévère, les rappelle et les excite à chercher le ciel, a Ainsi que les co-
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tombes réunies daus le champ et oubliant leur orpeil ordinaire, cherchent le Kraio et l'ivraie, si quelque chose parait qui les effraie, elles laissent subi emeiit leur repas, subjuguées par un soin plus grand : ainsi, je vis la bande légère des ombres laisser les chants et courir vers lacôle, comme un homme qui va sans savoir où. >
Les ombres s'émerveillent en voyant, à la clarté du jour, le corps de Dante projeter uneorabre; le soleil éclaire leur curiosité. On sent partout qu’oii est sorti des ténèbres. Sans doute la tin du purgatoire est rendue inintelligible par des allégories à la mode alors, et qui ont été trop commentées ; mais la douceur, mais la grâce, mais la boaiité qu’on y rencontre doivent plaire aux âmes exaltées et religieuses : c'est suave comme ne pouvait être le commencement du poème, avec la même richesse de descriptions, de souvenirs, desavoir et d’images; et l'harmonie des concerts célestes qu’il entend dans les hautes demeures, semble avoir passé dans son ouvrage.
Au moment où il quille le purgatoire pour visiter le paradis. Dante, à la vue de Béatrice qui vient le chercher, re.ssenl les traits d'une antique flamme; Béatrice l’interrogeant comme une mère superbe, lui reproche amèrement les désordres de sa vie ; les saints concerts des anges semblent alors vouloir calmer Béatrice ; Dante, hors de Iiii-méme, glacé par ces reproches, mais ébranlé par la musique céleste, laisse échapper ses pleurs et sessanglols ; Béatrice s’adresse aux puissances du ciel et leur peint Dante dans sa jeunesse : < li fut tel dans sa vie nouvelle, que toute bonne habitude aurait produit en lui d’admirables effets ; mais le terrain mal semé et mal cultivé devient d'autant plus sauvage qu’il a plus de vigueur et de sève. Je l'ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, il me quitta et se donna à d’aiilrcs. Quand je me fus élevée de la chair à l’esprit, pour croître en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins agréable; il porta ses pas dans un chemin sans vérité, suivant les fausses images du bien qui ne tiennent nulle de leurs promesses. En vain, je
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voulus le rappeler par des inspirations dtiranl ses songes, il en tint peu de compte ; il tomba si bas que les discours devenus inuttles, il ne restait plus qu’à lui montrer les races perdues. » Elle veut l’aveu de sa Taule et elle lui demande avec noblesse : • Au milieu de ces dé.sirs qui le menaient à aimer le bien, au-delà duquel il n’est rien ou aspirer, quelles traverses, quelles chaînes as-tu trouvées qui t’ôtèrent l’espoir d'aller plus loin? Quelles douceurs et quel mérite se montrèrent donc sur le front des autres, pour leur faire ainsi tout surpasser ’? » Béatrice est désarmée par les trernblans aveu* de Dante; mais voulant qu'il le regarde : Lire ta barbet lui dit-elle pour lui rappeler encore son âge et sa honte. Dante ressent l’injure, et toute cette partie est d’une gravité et d’une beauté incomparables.
L’élévation religieuse du purgatoire n’est rien auprès de l’élévation religieuse du paradis : ici ce ne sont pins des ombres, ce sont des flammes, c’est l’emplrée. Dante, transporté dans les deux avec Béatrice, parcourt les planètes, où les âmes bienheureuses, sous la forme d’une lumière, viennent l’entretenir. Il ne s’aperçoit du mdnvement qui l’entratne avec Béatrice dans les deux, qu’à l’éclat du visage de celle-ci , qui brille d’une nouvelle manière à mesure qu’elle se rapproche du plus I aut ciel où est Dieu. Il rencontre lour-à-tour les âmes de saint Thomas, Josué, Robert Guiscard, Charlemagne, les frères du Mont-Cassin , saint Jean , saint Bernard. Son trisaïeul Cacciaguida dans trois chants admirables. lui peint Plorenre ancienne, lui prédit son exil, et Dante s’écrie :
« O mince noblesse du sang, si tu enorgueillis les gens sur la terre, où notre esprit languit, je ne m’en étonnerai jamais, puisque tu m’as enorgueilli dans le ciel, où les passions ne sont plus. Tu es bien un manteau qui raccourcit promptement, et que le temps, si on n’y ajoute de jour en jour, va coupant autour avec ses ciseaux. »
Le poète se plaint de l’insuffisance du langage, pour rendre une existence surhumaine; il frémit sous le poids dont il s’est chargé ; jamais les mots ne pourront atteindre
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à ce qu'il a vu el à la sainte béatitude; il espère pourtant encore être récompensé de ses efforts :
a S’il arrive jamais, dit-il, que ce poème sacré, auquel le ciel et la terre ont mis la main, et qui m’a coûté tant d'années de fatigue, triomphe de la cruauté qui rae tient hors de la belle bergerie, où j'ai dormi agneau et ennemi des loups qui lui font la guerre, ce sera avec une autre ^voix désormais, avec une autre allure que je rentrerai poète et pendrai la couronne dans le même temple où j'ai reçu le baptême. »
Quand tout le paradis chante doucement gloire au Père, au Ffls, au Saint-Esprit, il est enivré, il lui semble voir sourire l’univers : » O joie! ô ineffable allégresse! ôvie entière d'amour et de paix ! 6 richesse assurée sans désir !» Le sentimentqui règne auciel c’est l'amour; l’amour anime les âmes, remplit le paradis de joies célestes et de concerts infinis. Ce poème est gâté, comme le purgatoire, par des définitions et des subtilités sur Dieu, la trinité l’univers. Enfin quand le poète voit Dieu lui-même, la mémoire lui manque, et son œuvre est finie.
Qu'on s’imagine l'effet que dût produire un livre qui jugeaitles hommes du temps, qui appelait l'univers à son tribunal, qui attaquait audacieusement l'Eglise, qui disai tque les frocs étaient des besaces remplies de mauvaise farine.
Le poème attaquait les papes, les rois et toutes les puissances de la terre; Dante avait prévu d’avance l’éclat de son audace; consultant au paradis Cacciaguida son trisa'ieul, il lui demande s'il doit se fermer par ses vers des asiles dans son malheur : « Là-bas, lui dit-il, dans ce monde d’une amertume sans fin, sur la montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrice m’ont enlevé, et ensuite dans le ciel, de lumière en lumière, j'ai appris des choses qui, si je les redis, paraîtront âcres à plusieurs. Mais si je suis un timide ami de la vérité, je crains de perdre la vie chez ceux qui appelleront antique ce temps-ci. » Cacciaguida l’excile à manifester sa vision tout entière. « Si la voix semble d'abord importune, elle deviendra bientôt une nourriture vitale : les cris seront comme le vent qui frappe le plus fortement les plus hautes cimes. >