CHAPITRE Vil
mis allé mendiant presque partout où notre langue s’entend, en montrant malgré moi celte plaie de la fortune qu’on impute le plus souvent au blessé. »
Dante, de taille moyenne, devint un peu courbé quand il fut parvenu àTégemûr; sa manière était grave et douce, son vêtement simple et décent, comme il convenait à son ége; il avait la figure longue, le nez aqiiilin, les yeux plutôt gros que petits, les joues grandes, la lèvre inférieure avancée, le teint brun, les cheveux et la barbe épais, noirs et crépus; le visage toujours penseur et mélancolique. Quand il passait dans les rues de Vérone le peuple disait qu’à son air, à sa barbe, on voyait bien qu’il sortait de renier, ce qui le faisait sourire.
Dans la vie publique comme dans la vie privée, il fut rangé, courtois et poli. Sobre par goût et par principe, il était si stndieiix que sa famille s’inquiétaitpour sasanté. Dans sa jeunesse il aimait le chant, et .se lia avec Casella et lesaiitres musiciens d'alors. Cherchant la solitude; occupé même quelque fois d'une idée dans la société, il ne parlait on ne répondait plus jusqu’à ce qu'il eût mené son idée à la fin. A Sienne, on le vit tout un jour lire devant une boutique un livre qu’il venait de trouver, sans s’apercevoir d'une grande fête qui se passa devant lui, où figuraient le peuple et la noblesse. Nous avons vu les reproches de Béatrice :il aima beaucoup les femmes, non seulement dans sa jeunesse, mais aussi dans son âge mûr.
Passant au milieu des orgueilleux dans le purgatoire, il sent qu’il viendra un jour prendre sa place parmi eux : il était si hautain et si dédaigneux, que ceux qui gouvernaient à Florence, ayant proposé, pour le faire rentrer, qu’il restât en prison quelque temps et qii’ensuite, selon l’usage en cas pareil, il fût, dans une solennité publique, miséricordieusement offert à la principale église, et par là délivré de sa condamnation, il répondit fièrement à un de ses parens religieux :
— Est-il généreux de me rappeler dans ma patrie à de pareilles conditions, après un exil de trois lustres? Est-ce là ce qu’a mérité mon innocence, manifestée à tous.» Est-ce là ce qui est dû à tant de veilles et de fatigues consacrées
à l'élude? Ah! loin d'un homme familiarisé avec la philosophie, la slupide humilité de cœur qui le porterait é sabir, en vaincu, la cérémonie de l'offrande, comme l'a fait certain prétendu savant, comme l’ont fait d'autres misérables ! Loin de l’homme accoutumé à prêcher la justice et qu’on a dépouillé, la bassesse de porter son argent à ceux qui lui ont fait tort pour les traiter comme des bienfaiteurs! Non, mon père, ce n’est pas là pour moi la voie de rentrer dans ma patrie. Si vous en avez déjà découvert, ou si quelqu’un par la suite en découvre quelque autre, où je puisse conserver intacts mon honneur et mon renom, me voici prêt à y rentrer à grands pas. Que si, pour retourner à Florence, il n’est pas d’autre chemin que celui qui m’est ouvert, je ne retournerai point à Florence. Eh I quoi, ne puis-je pas partout contempler le soleil et les astres? ne puis-je pas me livrer partout à la douce recherche de la véritéT Ai-je besoin pour cela d’aller perdre ma réputation, d’aller m’avilir dans la cité des Florentins? non certes, non pas même pour avoir du pain. » O louable dédain de la grandeur, s’écrie Boccace, combien alors tu te montras viril.
Sa rudesse et sa douleur l’isolaient. On sait sa réponse, à Cane Grande délia Scala. Pétrarque jraconte que Cane Grande avait à sa cour des histrions de tout genre, selon l’usage, entre lesquels il en était un qui plaisait plus que les autres par son langage indécent et ses gestes. Un jour Cane Grande, louant cet homme, se tourna vers Dante et lui dit : Je m’étonne comment celui-ci, qui est en démence, sait nous plaire à tous, et comment toi, qu’on dit sage, lu ne le peux pas. — Tu ne t’en étonnerais nullement , répondit Dante si tu savais que la parité dos mœurs et de l ame est la cause de l'amitié. — Sans cesse contrarié depuis le siège de Florence, il voyagea en Lombardie, en Toscane, en Romagne; sa vie fut errante et pauvre. Il sc rendit enfin en Romagne ; Guido Novello de Polenta, noble cavalier lettré qui demeurait à Ravenne , engagea Dante à venir vivre près de lui. Dante s'établit à Ravenne ; il y fit plusieurs écoliers dans la poésie vulgaire; enfin, Guido Novello le députa vers les Vénitiens qui voulaient lui
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faire la guerre. Danle revint sans avoir réussi, dit-on, dans son ambassade, et mourut, à son retour, à cinquantesix ans. « II rendit l’esprit à son créateur, dit l'aimable Bcccace, et sans doute, il fut reçu dans les bras de sa noble Béatrice, pour goûter en* Dieu une céleste félicité. »
A défaut de celte couronne de lauriers que le poète aurait tant voulu recevoir à Saint-Jean, dans Florence, Guido . Novello Ht couvrir le corps de Danle d’orneraens poétiques sur un fit funèbre, puis il fît porter le lit sur les épaules des premiers citoyens de Ravenne , jusqu’aux Frères-Mineurs, où le corps fut enterré, ellui-mème, revenant dans la maison de Dante, il fît, selon l’usage de Ravenne , un long discours sur la haute science et la vertu du poète. Guido projetait de lui élever un superbe tombeau ; déjà de tous côtés, on envoyait des vers pour l’orner, mais Guido dépouillé de son pouvoir alla mourir à Bologne (t).
Dante eut six enfans : cinq fils, dont deux moururent jeunes, et une fille, appelée Béatrice. Pierre et Jacques, ses fils, qui commentèrent la Divine Comédie, furent poètes. Pierre s’enrichit à Vérone, en exerçant la loi, et fut ami de Pétrarque. Jacques passa sa vie à Florence. La famille devait finir dans Ginevra, mariée en 1549 au comte Marc- Antonio Sarégo, Véronais.
La vie de Danle est devenue le sujet d’une foule de récits, d’exagérations, de mensonges; on l’a fait agir, quand il n’agissait pas; on l’a fait voyager, quand il était à Florence ; on l’a fait ambassadeur, avant qu’il fût entré dans les affaires. Il faut s’en tenir au récit des hommes les plus voisins de lui, comme Boccace qui était lié avec sa famille et à la source des faits. Nous devions, dans une histoire de Florence, parler aussi longuement de Danle, car il est le plus fier citoyen de celte république qui a produit tant de grands hommes ; son influence fut immense sur son siècle , sur sa patrie, sur l’Ilalie entière , et dure encore. Depuis lui, l’ilalie n’a rien entendu, n’a rien vu de si beau; elle est encore sous le charme du poète, et dans sa fai-
Boccicio. Viu di Danle.
lôO
blesse c't'sl chez lui quelle rhorchc ces aeceas mâles, cet orgueil et ce courage, par lesquels les nalioas se relèvent.
Dante a fixé la langue italienne. Jusqu'au commencement des villes, dans le xii< siècle, les Italiens n'avaient pas soupçonné que leur patois pût s'écrire , les prêtres et le peu de la'iques qui commençaient à s'instruire . écrivaient en latin l'histoire et des poèmes historiques; quand les villes et les bourgeois augmentèrent de nombre et d'importance, la langue vulgaire l’emportant sur le latin et l'allemand, devint nationale. C'est à Naples et en Sicile que la langue italienne fut d'abord cultivée par les Souabes, race illustre en tout genre. Les vers italiens*, les plus anciens peut-être, sont de Frédéric II :
Quel ligner ctie Tu d'onor li degno,
comme dit Dante ; sa cour et ses flis cultivèrent les lettres à son exemple, et après eux les princes de la maison d'Anjou en firent de même. Au temps de Dan te encore, on donnait à la langue italienne le nom de sicilienne, et Dante ne pensait pas qu'elle pût jamais perdre ce nora(l). Au nord de l'Italie, un grand nombre d’Italieus cultivaient la poésie provençale (2).
Dante avait étudié à Bologne dont l’université était déjà célèbre. La traduclion du grec en latin des œuvres d'Aristote et d'autres philosophes de rautiquité, faite par ordre de Frédéric II, de Manfred et d'Urbain 1\ au xili< siècle, avait réveillé chez les Italiens le goût oublié de la philosophie. C'était, il est vrai, une philosophie barbare qui, au lieu de chercher dans la nature, consultait les anciens mal traduits, admettait leurs erreurs , et y ajoutait. Les subtiles et inutiles spéculations des Arabes avaient de plus en plus gâté la philosophie, et le langage de la science était un argot que n'entendaient pas même ceux qui le parlaient. Ainsi fut le xiii* siècle et devait être le xiv*. Au commencement du xiii' les œuvres do l'Arabe Averroès
(i) Ce EUnuenlia, Dante.
(9) Tiraboacbi, tom. IV.
ClUPllilU vu.
^norten 1206) s’étaient répandues en Europe ; c'était une mauvaise traduction d'Aristote; ia secte d’Averroès augmenta les erreurs (1). Mais quand Dante descendit dans la tombe, Pétrarque et Boccace parurent; nous les verrons dissiper à la suite du poète les ténèbres où ces temps sont plongés, et alors nous reviendrons avec plus de détail sur les connaissances en Italie.
Les beaux-arts s'illustrèrent durant l’époque de Dante : rarchitecture s’était signalée dès le xi< siècle , où l’on vit s'élever un grand nombre des plus belles églises de l'Italie : l'église de Sainte-Marie à Venise, le dôme de Pise, l'église du Mont-Gassin, plusieurs à Rome sont de ce siècle; Florence et Pise fondèrent de nobles raonumens. Au xiuc .siècle on joignit à ia magnificence dans les édifices un commencement d'élégance et de goût. Les villes riches rivaü.saient de travaux; pre.sqiie toutes avaient fait élever un palais de la commune pour le podesta ou , comme on disait, un palais de la raison. Le plus fameux était celui do Padoue. Les villes s'entouraient de murs pour leur défense. Modène avait creusé un canal long de sept milles, élevé des palais, bdli des ponts; Padoue de même; Gènes avait construit deux darses, un grand aqueduc; Milan, le fameux canal qui porte, dans un cours de trente milles, l'eau du Tesin jusqu'à la ville; dans l'état ecclésiastique on avait vu les grands ouvrages des papes, et à Naples ceux des Angevins. Beaucoup des architectes qui firent ces travaux sont ignorés. A Florence , Arnoifo da Lupo bâtit le Iroisiéiiie cercle des murs. Ce grand homme qu’on a cru d'origine allemande, né en 1233, élève de Cimabue, consiruisit la loge et la place des prieurs, le palais du peuple sur l'emplacement du palais des Uberti; l'église de Santa-Croce, le dôme de Salnle-Marie-del-Fiore ; il mourut en 1300. après que Nicolo Pisano et Jean son fils se furent illustrés à Pise dans l'architecture et la sculpture.
(ainabtie, né en 1240, avait créé la peinture. Bologne et Venise se sont vantées depuis d'avoir eu des peintres aussi
(I Tirabosclii, loin. S.
anciens que lui, mais il fut le plus fameux ; comme Florence avait fait venir des peintres grecs avec lesquels Cimabue apprit son art, on a prétendu que l’Italie aussi avait des peintres alors qui valaient ces peintres grecs ; les villes jalouses de Florence qui a brillé et dominé en toutes clioses , ont voulu rabaisser le mérite de Cimabue. Nous avons vu que Charles d’Anjou fut conduit dans son atelier pour voir la madone qu'on transporta plus lard en triomphe à Sainte- Marie-Nouvelle. Cimabue ne fit qu'augmenter la réputation qu'il avait dès lors. Son intimité aida Gaddo Gaddi à surpasser Andrea Taffi et les autres peintres ; dans de continuelles conversations, ces deux grands hommes s'éclairaient sur les difficultés de l'art et s’inspi raient par debelles et de hautes pensées. L'amitié unissait aus.si Gaddo et Andrea Tafd. Cimabue passant uu jour par la campagne de Yespigniano vit un jeune pâtre qui dessinait un mouton sur une pierre et s'étonna de ce dessin : cet enfant était Giotto. Cimabue le demanda à son père, laboureur qui lui-méme savait tailler le bois avec art. Giotto prit la manière de Cimabue et le surpassa. Il fit de grands travaux à Florence ; appelé ensuite à Rome parle pape, et à Naples par le roi Robert. Taddeo Gaddi, ami de Dante et de Guido Cavalcanti, fut son élève. Giotto fit prendre à l'art son essor. Il lut si honoré et sa réputation si grande que les jeunes gens se donnèrent en grand nombre à la peinture dont les succès furent dès-lors préparés. Le peuple s'enchanta de cet art nouveau, et les religieux en ornèrent les églises et les couvens (t). Dans le purgatoire, nous entendons Oderigi, célèbre puintre en miniature, dépassé par Franco Bolognese, dire à Dante :« Cimabue crut tenir le sceptre dans la peinture, et maintenant Giotto a un renom dont la gloire de l'autre est obscurcie. •
L'époque de Dante est complète (2) , Florence libre atteint la gloire et se prépare une carrière intellectuelle
(I) Vasari, tora. I. — Tiraboschi, tom. IV.
(3) On a consulté sur Dante :
Viia di Dante, de Boccaccio. — Idem, de Leonardo Areiino. — Idem,
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sans bornes. Nous l'avons suivie dans ses discordes civiles, dans ses travaux politiques, saluons ici les beaux-arts et la poésie; saluons Dante vers lequel celte histoire et les sympathies de l’Italie se retourneront tant de fois!
de Tiraboschi. — Excerpta Hiatorica ex Commenlariia M. S. Benerenati de Imola, in comoediam Danti, 1376. — AntiquUates ilaliro;, Muratori. — Moreri. Papyre Masaou. — Bayle.— Grangier. — Anni Lombardi, etc, , etc. - M. Fauriel.
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