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Licoquer, exilés, fugitifs

HISTOIRE DE VENISE

de plus en plus actives, car leurs bandes se recrutaient chaque jour de tous les mécontents de l’Autriche, de l'Italie, de Venise et des provinces turques limitrophes, qu’attirait à Segna l'espoir d'une guerre qui leur offrît les occasions d’assouvir leur soif de pillage.

Sur les pressantes réclamations de toutes les puissances maritimes, l'empereur Mathias manda l'archiduc d’Autriche, Ferdinand, et le somma de mettre (in au* déprédations des Uscoques; de chasser de Segna les plus indociles, de châtier les coupables, de leur enlever toute retraite, de ne plus donner asile aux bannis de la république , de changer le commandant de Segna, et d’y mettre une forte garnison allemande. L'archiduc promit tout; mais, soit qu’il fût autorisé en secret à agir différemment, soit que son propre intérêt l'engageât à favoriser les pirates, rien de sérieux ne fut entrepris contre eux. Encouragés par l'impunité, ceux-ci donnèrent à leurs armements une extension considérable , et se jetèrent sur les Iles de la Dalmatie, que jusque-là ils avaient ménagées : Veglia, Arbo, Pago, furent ravagées, les villages incendiés, et les habitants des rampagnes -contraints de chercher un refuge dans les villes fermées. Grâce aux nombreux présents qu’ils savaient faire parvenir jusqu'aux fonctionnaires les plus élevés de l’Empire, le cabinet aulique trouvait toujours des excuses à la conduite des Uscoques, ou n'exerçait qu'une insignifiante répression.

Quoique toujours en butte aux plaintes des. États maritimes, la souveraine de l'Adriatique hésitait à en Unir .avec les forbans, lorsqu'on apprit que six de leurs barques ayant surp/is la galère vénitienne de Cristoforo Veniero , en avaient égorgé l'équipage endormi, jeté les cadavres à la mer, fait suhir les plus affreûses tortures au commandant lui-mïmc , et fini par lui arracher le cœur et le dévorer. A cette nouvelle, unç horreur générale éclata, et la pro.positioM fut faite dans le sénat d’exterminer les Uscoques, de ne pas ménager l’archiduc s'il s'y opposait, dût l’Empereur déclarer la guerre; et la Seigneurie réclama énergiquement auprès de Mathias et de Ferdinand le châtiment des coupables, en même terçps qu'elle donnait à son général, en Dalmatie l’ordre d'augmenter ses forces et de presser Jes' Uscoques dans Segna. Malgré ces'démonstrations, les bâtiments capturés ne furent pas rendus, on laissa même échapper les hommes qui s’en étaient emparés. Enfin, des commissaires autrichiens et vénitiens s'abouchèrent à Fiume , mais ils ne parvinrent pas à s'entendre : ceux-ci demandaient que l'archiduc expulsât les Uscoques de leurs repaires , ceux-là répondaient que leurs pouvoirs ne les autorisaient pas à traiter sur de pareilles bases.

' Il ne restait plus qu'à recourir à la force ouverte : toutes les côtes occupées ou .fréquentées par les pirates furent bloquées; les troupes vénitiennes s'emparèrent du château de Novi qu'occupait le comte 'de Frapgipani , détruisirent les salines situées dans les environs, ainsi que celles de Trieste, et ravagèrent toutes les campagnes. Par représailles, les Autrichiens envahirent le Frioul, et le gou-

GUERRE DES USCOQCES. '

verncur de Trieste mit à prix la tête du provéditeur qui avait ordonné la destruction des salines de cette ville : on lui répondit par lu même menace, et , sous l'influence de cette exaspération réciproque, les deux années se livrèrent aux plus épouvantables excès. Un jour les Vénitiens furent assaillis avec une telle vigueur par les Autrichiens et les Useoques, qu'ils s’enfuirent en désordre à Palma-Nova ou sur leurs vaisseaux ; mais bientôt des renforts leur étant arrivés , ils reprirent l’offensive, refoulèrent vigoureusement l'ennemi, et se rendirent maîtres de tout le comté de Gœrtz. Ferdinand se plaignit auprès de toutes les cours de ces hostilités que n’avait prétédées aucune déclaration de guerre, ce qui ri’empécha pas Pompeo Giustiniani de se porter sur Gradisca, l’une des villes les mieux fortifiées de la frontière. Le général autrichien Adam de Trautmansdorf déploya en vain toute son habileté pour protéger Gœrtz et Gradisca ; son adversaire, à’ la. tête de douze mille hommes, vint investir cette dernière place. Déjà plusieurs brèches étaient praticables, lorsque la lâcheté des mercenaires fit perdre à Pômpéo le fruit de scs travaux. Par bonheur, le pape , conjointement avec les cours de France et d’Espagne, offrit en ce moment. son intervention pacifique, et l’honneur des armes vénitiennes fut sauvé 1

Les puissances médiatrices exigeaient de la république la levée immédiate du siège de Gradisca, et la restitution à l'Autriche de toutes les places qu'elle lui avait enlevées, l'assurant qu'aussitôt après on lui donnerait complète satisfaction des Useoques. Le sénat consentit sans difficulté à lever le siège de Gradisca, que ses troupes étaient hors d'état de continuer ; quant à la restitution des autres places, il s’y refusa formellement, parce qu’il ne pouvait compter sur la bonne foi de l’archiduc. En effet, malgré la suspension des liostilités, les Autrichiens venaient d'entrer de nouveau dans le Frioul, tandis que le gouverneur de Milan, marquis de Villafranca, s'obstinant à contiimer la guerre malgré les instructions de sa cour, rassemblait des troupes sur les frontières occidentales du territoire vénitien , et que le vice-roi de Naples, duc d'Ossuna,' prenait une attitude menaçante. Loin de se laisser intimider par ces démonstrations , la république Ht attaquer et tailler en pièces des bandes d’ Useoques dans Sorissa , dévaster l'Istrie, et attacher au gibet tous ceux de ces brigands dont il fut possible de s’emparer; en un mot, elle déploya la plus grande fermeté pour le maintien de ses droits à la domination de l’Adriatique. Son général en chef fut tué sur les bords de l'Isonzo, en dirigeant une partie de ces opérations ; et le sénat, toujours prêt à manifester sa reconnaissance envers ceux qui le servaient avec zèle , lui fit ériger un tombeau avec une statue équestre.

Jean de Médicis, fils naturel de Cosme I", duc de Florence, investi du commandement supérieur des troupes vénitiennes, hérissa de retranchements la rive droite de l'Isonzo, et conformément aux ordres du sénat, qui lui avait recommandé la plus grande circonspection, convertit la lutte en une guerre de position. Voici quel était le motif de cette conduite : la France, par un double mariage, venait

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de contracter une allianre intime avec l’Espagne, qui elle-même avait toujours manifesté une propension pour l’Autriche, et Venise cherchait de nouveaux appuis dans la Savoie et dans les Pays-Bas.

Le duc de Savoie , Charles-Emmanuel , alors en guerre avec l’Espagne , à cause de scs prétentions sur le Montferrat , avait demandé des secours à la France ; mais outre que la situation particulière de ce royaume ne lui permettait pas de porter son action nu dehors, Anne d'Autriche entraînait Louis XIII vers les intérêts de son père Philippe III. Toutefois Lesdiguières , qui jouissait d’une sorte d'indépendance dans son gouvernement du Dauphiné, laissait des volontaires passer au service de la Savoie, malgré tout ce que put faire le roi d'Espagne pour l'en détourner, et, après la déroute des troupes ducales à Lucedio , donnait à son assistance un caractère plus marqué en marchant au secours du duc de Savoie à la tâte de sept à huit mille hommes, infanterie et cavalerie, dont plusieurs compagnies portaient les bannières du roi. Cette démarche ne suffisant pas encore à rétablir l’équilibre, car le trésor de Charles-Emmanuel était épuisé , les Vénitiens offrirent un prêt de trois cent mille ducats au prince, qui à ce prix donna la promesse d'une active intervention. Ils faisaient en même temps une alliance avec la nouvelle république des Pays-Bas, sortis naguères victorieux de leur insurrection contre le sanglant despotisme du duc d’Alho. Venise s’engageait à fournir au stathouder, s'il était attaqué, un subside de cinquante mille florins par mois; en retour, celui-ci lui promettait, pour un cas semblable, un secours équivalent en troupes, en vaisseaux ou en argent, au choix du sénat. En conséquence de cet arrangement, quatre mille trois cents Hollandais arrivèrent à Venise sous les ordres du comte Jean de Nassau, et furent passés en revue par le doge. Enfin, outre ces auxiliaires, la Seigneurie leva un grand nombre de troupes dans les cantons de Berne , de Zurich et des Grisons.

Ainsi renforcée, l'armée vénitienne reprit avec une telle vigueur le siège de Gradisca, que bientôt de larges brèches permirent de donner l'assaut. Le jour en était fixé, et la garnison comme les habitants, exténués par la faim et par les fatigues, se trouvaient hors d’état de le repousser, quand tout à coup on reçut la nouvelle que la France intervenait avec menace, au cas où sa médiation serait repoussée, de se réunir à l'Espagne pour contraindre Venise à suspendre ses opérations militaires. En présence d'un tel danger il fallut courber la tête, et le doge envoya des ambassadeurs à Paris, où les ministres de Louis XIII les obligèrent d’accepter, même sans attendre l'assentiment du sénat , les clauses d'un traité dont les conditions furent à peine débattues par eux. Malgré l'irritation que ce procédé excita à Venise parmi le peuple et la noblesse , la ratification fut envoyée. Ce traité portait en substance qu'aussitèt que l'archiduc aurait mis une garnison allemande dans Scgna, les Vénitiens lui restitueraient une de ses places; qu'on nommerait respectivement des commissaires pour prononcer, dans le délai de vingt jouis, sur le sort des Lscoqucs et aviser aux moyens du confiner les plus

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turbulents dans l'intérieur des terres; enfin, qu’a prés l'accomplissement de ces conditions les troupes de la république évacueraient sans aucune exception les conquêtes faites sur le territoire autrichien. Ratifié à Madrid le 20 septembre 1617, cet acte ne reçut son exécution que dans les premiers mois de 1018. Trente-trois chefs des Uscoqucs, les plus signalés par leurs crimes, furent mis à mort ou relégués en Transylvanie, la plus grande partie de celte race féroce fut transportée à Knrlstadt et sur les frontières les plus éloignées de la mer, du côté de la Turquie. Quelques-uns trouvèrent moyen de se retirer dans le royaume de Naples, dont le vice-roi les prit sous sa protection. Des peines très-graves furent prononcées contre ceux qui oseraient revenir dans leurs anciennes demeures; on incendia leurs barques , et leur nom fut éteint pour jamais! Une clause particulière mettait lin au différend élevé entre le duc de Savoie et l’Espagne , différend dans lequel Venise était devenue partie intervenante.

Mais au moment où l’Italie entière se trouvait pacifiée de nouveau, un orage se formait contre la république , dont il fut sur le point de compromettre l’existence. Avant d’aborder ce sujet, connu dans l'histoire sous le nom de conjuration des Espagnols contre Venise, voyons quelles étaient lu situation intérieure de cet État et les dispositions des principales puissances de l’Europe à son égard. Suivant l’expression vulgaire du mot, Venise se trouvait dans une situation heureuse , jouissant de In. paix au dehors, du plus -grand calme au dedans; si son commerce déclinait, il n’en subvenait pas moins encore à tous les besoins, et depuis la cessation des querelles avec le saiut-siégc quatre élections ducales avaient eu lieu sans occasionner le moindre trouble. A Léonard Donato , qui avait imprimé une si heureuse direction aux démêlés avec la cour de Rome, avait succédé Marc-Antoine Memmo, dont I'avéncment fut considéré comme le triomphe de l'ancienne aristocratie, car depuis deux cent cinquante ans environ , la nouvelle noblesse, plus riche, plus active, plus influente, était parvenue à exclure du pouvoir suprême celle qui l’avait précédée. Jean Bembrf, élevé au dogaten 1615, continua ce triomphe, puisque sa famille faisait remonter son origine jusques aux premiers temps de la république. Nicolas Donato ne porta qu'un mois la couronne ducale. C’est à Antoine Priuli, élevé au dogat en 1618, homme d'un caractère ferme et éclairé, qu'était réservé l'honneur de sauver sa patrie.

Au dehors, Venise inspirait des défiances, excitait la ronvoitise : s'il avait été possible que l’archiduc d’Autriche, le pape, l'Empereur, le roi d’Espagne, fissent taire leurs animosités réciproques, c'en eût été bientôt fait d'une si riche proie On ne voyait plus en elle la puissante cité du moyen Age ; le colosse , maintenant ruiné par sa base, offrait un triomphe facile. Mais quelle eût été la part respective des vainqueurs dans les trésors qu'elle renfermait? c’était un point sur lequel ils ne pouvaient s'entendre. Ces haines et ces jalousies, nous les avons vues enjeu dans presque toutes les phases de cette histoire : dernièrement encore, à l'occasion de celte misérable guerre des l'scoques, ne se sont -elles

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pas manifestées au grand jour? Venise sans alliés Venise riche, et possédant de magnifiques provinces en terre-ferme, des positions militaires très-importantes, devait être nécessairement le point de mire de quiconque aspirait à la suprématie en Italie. Pendant longtemps encore, sa souple et vigilante politique sut éloigner Ic danger qui la menaçait.

Malgré la conclusion de la paix, les hostilités entre Venise et le royaume de Naples ne s'étaient pas arrêtées, car si la cour de Madrid avait rappelé ses vaisseaux, le duc d’Ossuna, publiquement désavoué par son maître , mais sans doute en vertu de son secret assentiment, rendait interminable, en les retenant, la restitution réciproque des prises stipulée dans le traité, et chaque jour des escadres envoyées par lui venaient, sous divers prétextes, croiser dans l’Adriatique , canonner de loin les vaisseaux de la république, parfois même opérer des descentes sur la côte. Afin.d’éviter toute collision , la marine vénitienne se présentait en force sur tous les points menacés, et diminuait ainsi le danger de ces fausses attaques, sans améliorer toutefois une situation devenue intolérable. A ces plaiutcs Philippe lit répondait par des protestations d’amitié les plus formelles, blâmait le vice-roi, et chargeait son ambassadeur à Venise de renouveler en plein sénat ces protestations et ce blâme. Mais avant d’aller plus loin , jetons quelque jour sur ce mystère d’iniquité politique :

Il y avait alors en Italie trois tEspagnols revêtus d’emplois éminents, qui semblaient avoir voué à la république une haine si profonde, que toute entreprise avant pour but de lui nuire ou de renverser son gouvernement devait recevoir leur appui j c’étaient : don Pedro Telci y Giron, duê d’Ossuna, vice-roi de Naples; don Pedro de Tolède , de la maison d’Albe , gouverneur du Milanais, et Ildefonse de la Cucva , plus connu sous le nom de marquis de Iledmar, ambassadeur d’Espagne auprès de la république. Pour l'intelligence de ce qui va suivre , il importe de bien connaître leur caractère.

Habitué de bonne heure au maniement dès affaires, en toutes circonstances le duc d'Ossuna fit preuve d’une grande capacité; doué d’un esprit supérieur, d’un caractère audacieux, d'une imagination ardente, l’aristocratie castillane eilt difficilement trouvé dans ses rangs un homme digne de lui être comparé; grand d’Espagne, chevalier de la Toison d'Or, gentilhomme de la chambre du roi, conseiller de la couronne, gendre du duc d’Alcala , allié du duc de Lermc, favori et premier ministre de Philippe III, vice-roi de Naples enfin, à moins d’être roi il ne pouvait monter plus haut. Ces délégués des monarques espagnols étaient investis des plus grands pouvoirs, leur maison rivalisait avec celle des princes souverains de second ordre, leur budget était presque illimité; et cependant le

1. Noua avons dit ailleurs par quelle circonstance la France était plutôt entraînée vers l'Espagne que vers la république ; quuut à la Turquie , il eût été trop dangereux pour Yèofoe de l'eugiiger à Intervenir dans ses affaires , si ce n'est par les embarras qu’elle pouvait susciter de ce côté à l'archiduc d'Autriche.

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duc d'Ossuna n'était pas encore satisfait! Son mécontentement se manifestait par d'injustifiables brusqueries envers la cour, dont il dédaignait à tel point les ordres et les instructions , qu'on l'a soupçonné , non sans raison , d'avoir voulu se rendre indépendant. Donnant ù son administration une direction toute populaire , il abolit plusieurs impôts trop pesants pour le peuple et affranchit de toute taxe les denrées alimentaires ; envers l’aristocratie , au contraire, il se montrait intraitable, arrogant ; constamment en lutte avec elle, on ne le voyait entouré que d'aventuriers étrangers plus ou moins recommandables par leur naissance ou par leurs exploits.

Héritier de la fierté sauvage qui caractérisait la maison d'Albe à laquelle il appartenait, mû par sa haine instinctive pour tout ce qui n’était pas de race espagnole, don Pedro de Tolède, gouverneur du Milanais, opprimait les peuples commis à sa garde et était en hostilité permanente avec les États voisins. Son caractère dur et irascible le classe parmi ces hommes à qui il ne faut jamais dire : « Frappe ! » la victime était abattue avant que le signal fût donné. On rapporte qu'un jour, pendant son ambassade en France , Henri IV l’entretenant des droits qu’il prétendait avoir sur la Navarre espagnole , don Pedro lui dit fièrement : « Sire, ils ne peuvent être meilleurs que ceux de mon gracieux souverain! » — a Nous verrons bien , une fois que j'aurai mis le siège devant Pampelunc ! » répîia qua Henri. A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que l'ambassadeur se leva précipitamment et s'apprêta à sortir. « Où allez-vous ainsi » 1 dit le roi. — a Sire, je cours m'enfermer dans Pampclune, et défendre cette place et la « province contre les armes de Votre Majesté ! » Homme d'action avant tout, ne - connaissant d’autre vertu qu'un dévouement sans bornes à l’intérêt de son maître , on conçoit avec quel empressement le gouverneur du Milanais devait seconder les projets du vice-roi contre Venise.

Don Alphonse de la Cueva, marquis de Bedmar, a été considéré par quelques historiens comme le chef principal du complot, quoiqu’il soit difficile de lui assigner exclusivement un tel rôle, qu’il |>artageuit du moins avec le duc d’Ossuna. Nourri des traditions de la diplomatie espagnole, doué d'une rare sagacité, d'un esprit (in et souple , froid et réservé dans ses démarches comme dans ses paroles , il possédait tous les avantages d'un caractère impénétrable; il parlait avec facilité a plupart des langues de l'Europe , et séduisait par les grflces de sa conversation tous ceux qui l’approchaient. Au reste, ce qui prouve sa supériorité c’est que le cabinet de Madrid lui avait confié l’ambassade de Venise , regardée à cette époque comme l’une des plus importantes. Depuis plusieuis années qu'il occupait ce poste, le marquis avait été à même d'apprécier les secrétes intentions de son cabinet ; il finit par les partager , sinon par les entretenir. On lui attribue à cette occasion un pamphlet politique contre la république : SqttiUinio délia libertà Veneta; plus probablement se borna-t-il h fournir les notes nécessaires, laissant le soin dangereux de la rédaction à une plume mercenaire : c'était moins compromettant, et l’on sait qu’il ne manquait pas de prudence.

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Voilà donc un -vice roi, un gouverneur de province et un ambassadeur, volontairement descendus au rôle subalterne de conspirateurs. Suivons-les dans cette voie, non pour refaire le roman de l'abbé de Saint-Réal, mais pour expliquer nettement les faits tels qu'ils résultent de l’examen critique des rapports officiels , des notes diplomatiques, ainsi que des différentes appréciations qu'en ont faites les historiens nos prédécesseurs

Il paraîtrait que le duc d'Ossuna communiqua son projet au marquis de liedmar, et que celui-ci , loin de l’en détourner, lui donna les plus grands encouragements, en lui démontrant la facilité de l'exécution, en lui faisant connaître l'effectif réel des forces de la république , en lui envoyant le plan de l'arsenal et le relevé hydrographique des principales passes; enfin, en enrôlant pour lui des troupes. Suivant l'ambassadeur, rien ne s’opposait à ce qu'un heureux coup de main fit de Venise, en moins de vingt-quatre heures , une annexe de la vaste monarchie de Charles-Quint. Certes ce n'était pas impossible, l'histoire offre des exemples de conquêtes non moins surprenantes; mais il fallait agir avec discrétion, surtout avec promptitude, et c'est ce qu’on ne fit pas. Plus d’une année s’écoula en tâtonnements de tout genre ; on communiqua sommairement le projet au ministère espagnol, dont on xoulait avoir l’assentiment. Mais comme il gardait le silence , le duc sc crut suffisamment autorisé, et il commença à agir. Après cet exposé , il nous reste à faire connaître les agents secondaires, mais aussi les plus actifs de l'entreprise.

Nous avons dit que le duc d'Ossuna aimait à s’entourer d'aventuriers de toutes les nations, mécontents, exilés politiques : avec ces hommes à humeur inquiète et

1. En France , la Conjuration des Espagnol» contre Venise , par Saint-Réal , a donné à cet événement une importance extrême; les éciivains italiens, ceux de Venise surtout , sont plus simples et plus irais ; plus «rots , disons-nous, car celte conjuration a fourni la matière à de longues controverses, plusieurs même l’ont révoquée en doute , entre autres Grosley , Capriara , Naudé , et récemment encore M. Daru. Après a voir analysé tous les documents que sa position particulière lui a permis de se procurer, ce dernier nie formellement , sans trop justilier sou opinion , l'existence d’une conspiration contre la république; mais il affirme , chose assez bizarre , que toutes les intrigues qui de 1617 a 1618 agitèrent Venise, que toutes les exécutions qui les suivirent, ne se rattachaient qu’à une conspiration ourdie par le duc d’Ossuna, de concert avec elle, pour soustraire le royaume de Naples à lu domination de l'Espagne. Suivant M. Daru, le vice-roi se serait joué de la crédulité du marquis de Bcdinur et du gouverneur de Milan , en leur faisant croire que toutes les forces qu’il leur demandait étaient destinées à agir contre Veuise , tandis que le sénat , le conseil des Dix , et les inquisiteurs d’État, dément avertis, fermaient les yeux et laissaient faire. Ainsi le vice-roi aurait eu trois complices principaux, dont deux le servaient eu aveugles, tandis que le troisième, c’està-dire la république, s'exposait sciemment à toutes les chances d’une guerre contre l'Espagne , guerre qu'elle eût été hors dVtat de soutenir! Une telle combinaison uous paraît impossible. Quel profit Venise aurait-elle tiré de sa maladroite coopération ? En admettant le succès , aurait-elle réclame de l'usurpateur une part dans sou éphémère conquête? A l'époque dont il s’agit, alors que sa politique est devenue circonspecte à l'égard de toutes les puissances et particulièrement à l'égard de 1’Kspagne , il est de toute invraisemblance qu'elle ail trempé dans un tel complot. Sans entrer ici dans de plus longs développements, disons qu'après avoir attentivement lu et comparé les divers historiens qui ont traité cet obscur sujet , nos convictions sont diamétralement opposées à celles de M- Daru, mais que nous nous sommes rencontré avec Bol la, Léo, Sisniondi , et plusieurs autres encore que nous nom nierons en leur lieu.

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vagabonde il formait les projets les plus extravagants. Les Français, qui affluaient à Naples , n'étaient pas les derniers à exciter son imagination , et de son palais partaient une foule d’émissaires pour les différentes cours de l’Europe, auxquelles il communiquait plus ou moins ouvertement ses desseins en leur demandant des secours en hommes et en argent. La France refusa de les entendre; mais elle ferma les yeux sur les démarches du maréchal de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, qui s’engagea personnellement à envoyer h Naples quelques troupes, conduites par de bons officiers. Le duc de Savoie promit ouvertement son concours; le prince d’Orange, en même temps qu’il s’engageait à fournir au vice-roi plusieurs navires , autorisa le commandant des troupes hollandaises au service de la république à favoriser les enrôlements pour Naples. Le Grand-Seigneur lui-méme reçut des envoyés du duc ; mais le divan ne comprit pas trop le but de leurs ouvertures et n’y prêta qu’une faible attention. Au reste, il n’y avait aucun projet arrêté : devenir plus que vice-roi , voilà où visait l’ambitieux Ossuna. Qui/ non ascendant ? avait-il fait inscrire sur ses bannières. Se débarrasser du joug importun de Madrid, tel était l’objet constant de ses préoccupations. C’est doiic à Naples , et non ailleurs , que naquit la première idée de s’emparer de Venise : Pizarrc, Fernand Cortès n’avaient-ils pas réalisé des ronquêtes autrement périlleuses, avec moins de ressources que celles dont le vice-roi disposait! Assuré de la coopération du gouverneur de Milan , n'avait-il pas encore, au sein même de Venise, un homme habile, en relations continuelles avec les principaux dignitaires de la république , toujours en mesure de lui fournir les meilleures indications? II ne restait plus qu’à organiser le succès, après quoi on ferait le partage entre les parties intéressées. Plusieurs historiens ont jugé qu'avec l'intention de se déclarer indépendant de l'Espagne, le duc d'Ossuna ne pouvait vouloir s'emparer de Venise ; le duc d’Ossuna, comme tous les ambitieux, embrassait à la fois les projets les plus disparates, sauf à adopter celui dont la réalisation offrirait le moins de difficultés.

Au premier rang des aventuriers dont s’entourait le vice-roi, figurait un homme singulièrement actif et audacieux, originaire de Normandie, et pirate dès sa jeunesse , nommé le capitaine Jacques Pierre. Longtemps il avait navigué dans les mers d’Italie et de l'Archipel , fait beaucoup de mal à la marine ottomane, puis enfin s'était retiré à Nice dans l'intention d'y finir ses jours. La fortune en disposa autrement. Trouvant dans son ancien protégé tout ce qu'il fallait pour en faire un des principaux instruments de scs projets contre la république , le duc le rappela, lui communiqua la correspondance du marquis de Bedmar, lui fit sentir la facilité de l’entreprise. Jacques Pierre lui promit de le servir; et, afin de masquer le motif de leur brusque séparation , il partit clandestinement pour Venise, après avoir proféré dans les lieux publics les plus abominables menaces contre le duc d'Ossuna , lui reprochant avec amertume son ingratitude et sa tyrannie ; de son côté, le duc se plaignit hautement de la conduite du capitaine ,

qui, disait- il, s'ôtait rendu coupable envers lui delà plus noire trahison, mit des cavaliers à sa poursuite, confisqua ses biens, et fit jeter dans un cachot sa femme et ses enfants. La scène fut si parfaitement jouée, que personne ne douta de la disgrâce du marin, et tout le monde, soit à Rome, soit à Venise, l’accueillit comme une victime de la politique du vice-roi. Sa réputation avait précédé Jacques Pierre ; aussi n’eul-il qu'à se présenter pour obtenir un emploi dans la marine vénitienne. Un de ses compagnons d’exil , Langlade, ancien capitaine d’artificiers à Naples, fit également accepter scs services. Tout allait au gré des conspirateurs , mais ce n’était pas encore assez; il fallait capter la confiance du gouvernement ; le fugitif demanda au doge une audience secrète, dans laquelle il révéla , en les exagérant outre mesure, les projets du duc d'Ossuna contre la république. Le vice-roi, dit -il, avait voulu faire de ,lui son agent secret à Venise; mais, n’écoutant que l'indignation d’un cceur généreux, il avait rejeté une si infâme mission. Ce thème mensonger, il l'orna de minutieux détails sur les ressources ainsi que sur les moyens d'exécution ; et il finit en disant que si la Seigneurie le jugeait convenable , il continuerait à correspondre avec le duc, afin que le conseil des Dix, tenant dans scs mains les fils les plus déliés de l'affaire, fût toujours en mesure de rompre ta trame. On accueillit ses propositions.

Le stratagème était aussi hardi qu’habile, car, de quelque profond secret qu’il se fût environné, Jacques Pierre n’aurait pu se soustraire à la police des inquisiteurs; sa dénonciation, au contraire, devenait pour lui une espèce de saufconduit et un titre à la confiance dont il avait besoin : en confirmant ce qu’on savait déjà, il 11e nuisait en rien au succès de l’entreprise; en s'offrant, comme un. agent dévoué, il se réservait les moyens de préparer le dénouement. C’est cette position ambiguë qui, induisant en erreur plusieurs historiens, les a portés à croire, ou que la conspiration n’existait pas , ou quelle avait un tout autre but que le renversement de la république.

Sa position une fois établie, Jacques Pierre se mit en rapport avec le marquis de Bcdmar, étudia soigneusement le système des fortifications de Venise, visita toutes les passes, reconnut les plus favorables aux grands navires et celles ou ne pouvaient entrer que ceux d'un faible tonnage; puis il noua des intelligences avec la plupart des chefs de coips à la solde de la république, et recruta une foule d'aventuriers, principalement des Français. Parmi ces derniers, nous citerons d'abord un certain Nicolas Renault, de Nevers, qui, malgré son grand âge, déploya une étonnante activité. Renault, qu'un long séjour à Venise avait mis au courant de particularités aussi nombreuses qu'intéressantes pour des conspirateurs, devint, dès les premiers jours , l’ami et le conseiller de Jacques Pierre: ils allaient ensemble chez l'ambassadeur d’Espagne concerter la marche de l'entreprise, puis ensuite se rendaient chez les inquisiteurs pour faire des révélations. Nicolas Renault était chargé de la correspondance, et s'appuyant de ses entrées chez l'ambassadeur de France, il promettait la coopération de son pays natal.

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L’organisation de son plan d'attaque lit dépenser à Jacques Pierre un temps considérable , çn** sa position exigeait la plus grande circonspection ; chaque jour il rencontrait de nouveaux obstacles qu'il fallait tourner ou vaincre sans éveiller les soupçons. Ainsi, dans le commencement, le duc d'Ossuna lui ayant envoyé pour auxiliaire un Napolitain, Alexandre Spinosa, homme souple, astucieux, mais inconséquent dans ses paroles, le capitaine n'hésita pas à s'en débarrasser, et pour le faire avec fruit il dénonça aux inquisiteurs « cet homme dangereux » , dont le corps ne tarda pas à flotter sur les eaux du Grand Canal. L'artificier Langlade, qui s'était fait employer dans l'arsenal , le servit avec plus d'intelligence, et prépara tout de ce côté pour favoriser un coup de main. Malheureusement, il était impossible d'exercer une rigide surveillance sur cet amas d'hommes de tous pays et de toutes conditions'.

Arrivé à Venise vers la tin de juillet 1617, le capitaine avait dépéché au duc d’Ossuna, dés le commencement de l'année suivante, un ageut chargé d'activer l'envoi dans le golfe des vaisseaux et des bateaux plats qui devaient lui prêter secours. Deux mois s'écoulent sans recevoir de réponse; c’est un siècle ! Impatient d'agir, le capitaine renouvelle ses instances et montre le danger qu’entraînent tant de lenteurs.

o J'ai fait connaître à Votre Excellence, par le fidèle Nolot, dit-il au vice-roi « dans une lettre dn 7 avril 1618, que depuis plus de six semaines j’étais par- « venu à enrôler trois mille cinq cents hommes des troupes hollandaises ; que « plusieurs de leurs chefs étaient à moi ; que je m'étais assuré en outre d'à peu « près deux mille hommes dans les provinces; qu'il m'était difficile de les amuser « par des paroles, car les Hollandais , enfermés dans le lazaret depuis leur arrivée a de Gradiska, souffraient horriblement et demandaient qu'on les renvoyât dans a leur pays. Privé de toute instruction de la part de Votre Excellence, je les ai « engagés à s’enrôler de nouveau au service de la république, afin d'avoir tou- « jours sous la main un noyau de troupes disponibles. Si Dieu me prête vie et me « fait la grâce de n'être pas découvert, j’espère encore rassembler mon monde et « venir à bout de mon dessein. Le désir de voir Votre Excellence partager mes « convictions me détermine à lui exposer de nouveau mon plan d'attaque et toutes « les combinaisons qui s'y rattachent.

« Parmi les troupes hollandaises, je puis compter sur tout le régiment de « Lievestein, fort de trois mille cinq cents hommes ; la plupart des officiers, ceux a du moins qui ont le plus d'influence sur le soldat, sont à nous; dans le régi- « ment du comte de Nassau, j'ai gagné huit cents soldats et plusieurs officiers; « ils ont tous plus d'une fois renouvelé leurs promesses d’agir au premier

1. Parmi les conjurés français, nous citerons les capitaines Jaflier et Ballhazar Juven ; les frères Dcslwmleaux , très-habiles artificiers; Moncassin , gentilhomme languedocien, qui avait levé une compagnie de mousquetaires ; Rruinville , employé dans l'administration de la marine; Nolot, Bourguignon, homme rompu à l'intrigue; les capitaines Tournon et Laurent Brus-lard.

ta

HISTOIRE DE VENISE

n signal. Dans les provinces, quinze cents hommes, pris dans les différentes ® armes, me sont dévoués, et chaque jour il m'arrive des frontières de nou- « vclles recrues; en sorte que, dans le courant de février, j'aurai pu réunir plus « de cinq mille hommes. Voici comment je compte employer ces forces : d'abord q je m'arrange pour que le même jour elles se trouvent réunies à Venise , spé- « cialement celles qui campent dans le Frioul ou qui tiennent garnison dans les « places de terre-ferme. Ces troupes doivent s’emparer de toutes les barques o qui stationnent au pont de Rialto, aller chercher au lazaret les gens du comte a de Licvestein et les conduire ici. Mais, auparavant, j'en ai choisi cinq cents « pour les porter sur la place Saint-Marc, avec l'ordre de tenir jusqu'à l'arrivée a des autres, en cas de besoin. J’en placerai aussi cinq cents autres devant l’ara senal , dont ils doivent se rendre maîtres aussitôt qu'on en aura fait sauter la a porte au moyen d'un pétard ; mais leur consigne est de ne faire aucun mouvea ment jusqu'à ce que ceux du lazaret soient arrivés, si l’affaire n’éclate pas a auparavant.

a Aussitôt après l’arrivée du régiment de l.ievestein, cinq cents hommes doivent a aller renforcer le poste de l'arsenal : ces mille hommes seront placés sous les « ordres de différents officiers qui connaissent parfaitement l'arsenal ainsi que a les environs ; en môme temps cinq cents mousquetaires doivent se ranger en a bataille sur la place Saint-Marc pour en garder les avenues et faciliter le a débarquement des troupes. Je dois ensuite répartir mille hommes de la manière « suivante : deux cents dans le palais pour s'emparer subitement de la salle a d'armes et les distribuer à tous ceux qui auront embrassé notre parti , et je a puis assurer à Votre Excellence que le nombre en est considérable, ne fût-ce « que par l'appât du butin; cent à la Proruratic, chargés de se rendre maîtres a du clocher, et à cet effet, dans la journée, nous y introduirons quelques a hommes chargés d’enivrer et d'endormir ceux qui occupent ordinairement ce a poste et qui ne sont point armés, line fois en possession du clocher, j'y ferai a monter huit pièces de canon prises dans l’arsenal , afin de tenir la ville en a respect. Je compte ensuite placer cent hommes sous les portiques de la vieille a Procuratie et dans la Tour de l'Horloge, où il y a une garde de nuit pour la a sûreté des boutiques , prendre deux canons de la fuste 1 du conseil des Dix , en a attendant qu’il m'en vienne de l'arsenal , et les mettre en batterie pour empêa cher que par la nie de la Mercerie on ne nous attaque sur la place; je compte a môme barricader la rue avec des tonneaux remplis de terre. Au débouché de a la rue des Sabri je ferai placer cinquante hommes avec une pièce d’artillerie a enlevée également de la fuste du conseil des Dix ; à la rue qui est devant la a Procuratie , deux pièces d'artillerie de la même fuste , avec cent hommes , et a dans la rue qui va au Oavaletto une pièce avec vingt-cinq hommes , ce qui est

1. B&tiimml tle lus lient et rie charge, qui va à voiles et à rames.

OONJl RATION DUS ESPAGNOLS.

« suffisant, ccs deu* postes étant assez rapprochés pour se soutenir mutuelle- « ment; à la rue qui va à Saint- Alvise , cent hommes et un canon : ce n’est pas o beaucoup pour un poste si important , mais cela peut suffire, parce que je « place un corps de garde à la boucherie Saint-Marc. Je fais barricader les deux « ou trois rues qui aboutissent à Saint-Marc , et derrière ces barricades je mets « cent ou cent cinquante mousquetaires qui doivent faire feu sur tout ce qui se « présentera de ce côté. Telles sont mes dispositions pour la place Saint-Marc, a où je dois commander en personne. Le reste des mille hommes rassemblés « sur ce point doivent occuper les palais de la vieille et de la nouvelle Procu- « ratie et la Monnaie. Les prisonniers de Saint-Mar;; auront été mis en liberté ; o on leur aura donné des armes, on les aura répartis sur les divers points, et « un poste de deux cents hommes aura été placé aux prisons. — Du côté de « la boucherie Saint-Marc, deux cents autres hommes seront spécialement affecte tés à garder toutes les avenues de la place.

« Pour me rendre absolument maître de la population et me tenir en état « d'attendre les troupes de Votre Excellence , je m’empare de la Douane et des « magasins à sel, et j’y place cinq cents hommes, en leur donnant l’ordre de s’y « retrancher avec quelques canons en batterie, au moyen desquels ou battra la « ville en cas de nécessité : le lieu est favorablement situé pour cela. Je place en- « suite mille hommes à Itialto pour garder ce pont et les avenues aboutissantes, en « les distribuant convenablement dans les lieux voisins. Ils ont ordre d’élever sur « ce pont une plate-forme, bien munie d’artillerie, et de jeter deux cents mousque- « taires dans le Fundaco des Allemands, qui est tout auprès. Deux cents hommes «doivent se porter sur le camp de Saint-Jérémie, s’y retrancher, mettre du « canon en batterie et se tenir prêts à repousser toute attaque, si le peuple veut « se porter de ce côté. L'église de Sainte-Marie de la Miséricorde, qui n’est pas « encore finie , nous offre un retranchement naturel ; j’y place cinq cents hommes « avec cinq ou six pièces de canon. Saint-André est encore un poste avanta- « geux : j'y mets trois cents hommes et quelques pièces d’artillerie pour battre « la mer et empêcher l'arrivée des troupes qui peuvent venir de Trévise ou de « Padoue. Je destine encore dix détachements à faire la garde sur les îles de « Saint-Georges , de Saint-Zcnonc et de Saint-Michel de Murano. Toutes ces dis- « positions doivent être faites à la fois , c'est-à-dire tous ces détachements con- « duits à leur poste, et ensuite l'artillerie suivant le besoin. En parlant du lazaret, « nos gens jetteront deux cents hommes dans les forts du Lido et du Château- « Neuf, et cinq cents à Saint-Nicolas, lesquels doivent mettre sur-le-champ en « position l’artillerie qui se trouve sur les lieux, car il n'y a pas de garnison , « et le peu de barques qui y sont placées, ne se méfiant point des barques de « Venise, les laisseront arriver sans obstacle. Enfin, deux cents hommes doivent « se jeter à Malamocco et s'y fortifier, pour empêcher les troupes d’arriver du « côté de Chiozza par cette plage.

HISTOIRE DE VENISE

« Tel est mon plan. Nolot a dû l'exposer à Votre Excellence ; s'il ne l'a point « fait, j’en accuse la négligence ou l'envie qu'il aura eue d'obtenir d’abord quel- « ques fonds, malgré mes ordres formels h cet égard. Je l’avais simplement chargé « de vous dire que je me faisais fort de m'emparer de la ville de Venise et de m'y «maintenir pendant six mois, s’il le fallait, jusqu'à l'arrivée des troupes de « S. M., et je ne demandais pour moi et mes compagnons d'autre récompense que « le butin. Ce que j'ai offert, je l'offre encore ; il ne m'est pas impossible de réunir « du monde , à moins que nous ne venions à recevoir l'ordre de nous embarquer. « Quant aux six mille hommes et aux vaisseaux que j'avais demandés à Votre « Excellence , il suffirait de me donner avis de leur départ, je me ferais fort de « rassembler à temps deux mille hommes pour les seconder. C’est à Votre Excel- « lencc de voir ce qu’elle juge à propos de résoudre. »

On le voit, Jacques Pierre avait tout prévu, jusqu'à l’ordre qu'il reçut bientôt de rejoindre la flotte qui croisait à l'entrée de l’Adriatique. Avant de partir, il exhorta ses compagnons à la prudence, leur promit de veiller sur eux, et, si le secours promis arrivait en son absence, d'incendier les vaisseaux au milieu desquels il allait se rendre. Des hommes ballottés depuis dix mois dans de continuelles incertitudes, et qui en définitive comprenaient leurs dangers, tinrent peu de compte de ces recommandations; traqués par les sbires de la police, pressés de questions par les afGdés des inquisiteurs , entraînés dans toutes sortes de pièges , ils commirent des indiscrétions qui causèrent leur perte.

Ce fut un Français, le capitaine d'infanterie Ilalthazar Juvcn, qui donna l’exemple de la défection. Récemment entré dans le complot, Juven entraîna Moncassin au palais ducal , et ils firent de concert les aveux les plus complets. « Chaque jour, dirent-ils aux inquisiteurs, nous attendons l'arrivée du duc d'Os- « suna pour opérer un mouvement, chaque jour nous attendons le signal de nos « vigies pour nous répandre dans la ville et mettre tout à feu et à sang ; le départ « même de notre chef, le capitaine Jacques Pierre, ne fera que rendre plus funeste « encore l’explosion , car il nous a promis d'incendier la flotte à bord de laquelle il « se trouve. » Ces révélations inattendues dessillèrent les yeux des inquisiteurs. Deux jours après, Jaflicr, autre capitaine au service de la république, vint dévoiler les rapports qui existaient entre le vice-roi de Naples et Jacques Pierre. « Il semble tellement sûr de son fait, ajouta-t-il, qu’on l'entend dire sans cesse: « Ces Pantalons 1 sont si faciles à persuader, que je me charge de leur faire voir

« la lune en plein midi! HAtez-vous donc , illustres seigneurs , de réprimer

«cette- audacieuse entreprise, si vous ne voulez exposer votre république aux « plus affreuses calamités. L'idée seule de participer aux horreurs que l'on pré- « parc contre vous a bouleversé ma conscience, et m'a décidé à venir déposer à « vos pieds l’aveu de ma faute et l'expression de mon repentir. » A Jaflier suc-

!. Surnom burlesque pur lequel on désignai! les Vénitiens.

CONJURATION D ES ESPAGNOLS

cédèrent Brainville et un officier des troupes hollandaises, a Une grande cata- « strophe menace Venise, dirent ceux-ci ; le capitaine Jacques Pierre, assisté du « capitaine Rcnanld, profitant du mécontentement des Hollandais, en ont attiré « trois cents à Venise; leur projet est de s'emparer des postes principaux, de « mettre le feu è l’arsenal , à In Monnaie , au palais durai ; le jour de l’exécution , « ils se proposent de faire venir le reste de ces soldats , en leur annonçant qu'il « y a un bon coup à faire. Le projet a été discuté dans la maison du capitaine « Renauld et chez les ambassadeurs de France et d’Espagne , où sont déposées « une grande quantité d'armes. Aussitôt que la conjuration aura éclaté à Venise, « Jacques Pierre doit mettre le feu à la flotte et tâcher de s'emparer de quelque « place maritime , tandis que des soldats étrangers tenteront un coup de main sur « quelque forteresse de terre-ferme , notamment sur Brescia , et que des troupes « accourues de Milan et du Tvrol pénétreront sur le territoire de la république «r pour les seconder. »

Sur des données si positives , l'inquisition d’État prit vigoureusement son parti. Elle fit aussitôt fouiller les maisons où logeaient les étrangers, emprisonner plus de deux cents personnes , et , la procédure entamée (14 mai 1618), Renauld, ijui avait été arrêté un des premiers, fut interrogé sans délai. Le conseil des Dix promettait d'user d'indulgence envers lui s'il faisait des aveux romplets; mais Renauld se retrancha obstinément derrière sa position de sujet de la France, et même, prétendait-il, d’attaché à l'ambassade. Malheureusement, les perquisitions faites à son domicile avaient amené la découverte de sa correspondance avec le vice-roi de Naples , avec le gouverneur de Milan , et celle de sommes considérables : aux interpellations qui lui furent adressées à ce sujet , il se contenta d'opposer un silence absolu. Interrogé s’il avait quelquefois écrit au duc d’Ossuna, il répondit ne pas le connaître , et par conséquent ne lui avoir jamais écrit; il nia aussi , et fort maladroitement , qu'il eût eu des rapports avec l'ambassadeur d' Espagne, car aussitôt on lui exhiba un passe-port en espagnol et une lettre du marquis de Redmar au gouverneur de Milan. « Le porteur de cette lettre, y était-il « dit, est M. Renauld-Arnault , homme de grande valeur, lequel est emp'oyé pour « des affaires importantes du service de Sa Majesté, notre roi, et j’ai voulu le faire « accompagner de cette lettre pour que Votre Seigneurie prenne confiance dans « tout ce qu'il lui' dira, et qu’elle ait égard à toutes ses représentations. Je n'en « ajoute pas davantage, parce qu’il vous exposera de vive voix tout ce dont il « s'agit. » Le passe-port enjoignait « à tout ministre, sujet ou représentant du « roi , non-seulement de laisser un libre passage à M. Renauld-Arnault, mais de « lui prêter aide et assistance, sons même lui demander, comme à tous les autres « étrangers , le but et le sujet de son voyage. » Renauld nia que ces papiers fussent à lui, et accusa les familiers de la police de les avoir introduits dans ses malles afin de le perdre plus sûrement. A cet alisurde moyen de défense on objecta son intimité avec Jacques Pierre, les nombreuses démarches qu'ils avaient faites

HISTOIRE DE VENISE

ensemble , soit auprès de l'ambassadeur d'Espagne, soit auprès de la Seigneurie , et de ces faits on induisit naturellement que les lettres, les plans, les notes trouvés dans son domicile , étaient bien à lui. Les inquisiteurs, après lui avoir accordé quelques heures de réflevion , le firent paraître de nouveau , mais rien ne put vaincre son obstination. Appliqué à la torture dite de l'estrapade, les bourreaux lui dirent en lui attachant les membres, o Prenez-) garde, capitaine, cette corde « a fait avouer la vérité à des criminels plus robustes que vous? — (Jue m'importe! « répliqua-t-il froidement; faites votre métier; je suis un homme d'honneur; a j'ai dit ce que je savais ; les supplices , les tortures , ne me forceront pas à en « dire davantage » , et il supporta sans sourciller les douleurs jusqu'à ce que, le voyant presque disloqué, un greffier s'approcha pour lui demander s’il avait quelques révélations à faire. « Non ! » telle fut sa réponse ; et se tournant vers l'àvogador et les juges ; « Retirez-vous de ma présence, s'écria-t-il avec force, « traitres, assassins, qui, à l’instigation de quelques méchants, torturez ainsi « un pauvre vieillard étranger et innocent; Dieu vous châtiera!» imprécations qui lui valurent cinq nouveaux coups d'estrapade sans que sa constance en fût ébranlée. Comme dentier moyen de persuasion, on lui insinua que s'il se départait d’un système de dénégation fondé sans doute sur le louable désir de garder la foi due à son souverain, il aurait la vie sauve et que personne ne saurait jamais ce qu’il aurait révélé : tout fut inutile. On le reconduisit en prison, et bienlét après les inquisiteurs prononcèrent sa sentence de mort. Étranglé dans sa cellule, au milieu de la nuit, il fut le lendemain exposé publiquement au gibet, suspendu par un pied, supplice réservé aux traîtres.

Les complices de Renault! ne déployèrent pas la même énergie de caractère ; Laurent Bruslard , sur la simple promesse de recevoir sa grâce , déclara qu'un grand nombre de Français étaient entrés au service de la république par les soins de Jacques Pierre; qu'il savait, de science certaine que ce capitaine entretenait des intelligences secrètes avec le vice-roi de Naples et l'ambassadeur d'Espagne; que cet ambassadeur en avait aussi avec Renauld, lequel fréquentait Jacques Pierre et complotait avec lui; puis il nomma une foule de gens de guerre de différents grades , dont une partie remplissait déjà les prisons. Amenés devant les inquisiteurs, plusieurs confessèrent leur faute, mais en la rejetant sur leur chef, qui leur avait promis un rirhe butin , et tous furent reconnus par Bruslard. Lorsqu'on eut obtenu d’eux , par force ou persuasion , tous les renseignements qu’ils pouvaient donner, le conseil des Dix, jugeant qu'on ne pouvait laisser vivre aucun de ceux qui étaient impliqués dans une telle affaire, fit étrangler Bruslard et cinquante de ces malheureux. Un plus grand nombre encore furent justiciés en secret.

Les aveux des frères Desbouleaux , habiles artificiers à la solde de la république, vinrent jeter un nouveau jour sur cette ténébreuse affaire, fnteirogés séparément sur tout ce qui les concernait , depuis leur naissance jusqu'à la découverte de la

CONJURATION DES ESPAGNOLS. 367

conspiration, le premier nia qu'il eût jamais parlé au capitaine Pierre; le second, à qui l'on donna à entendre que son frère, avant tout avoué, venait d'être mis en liberté, déclara qu'ils avaient travaillé pendant plusieurs jours, dans le palais de l’ambassadeur d'Espagne, à la préparation de pétards et de pièces d'artitice ; que ce palais renfermait une grande quantité d'arquebuses , de lances, de poudre, d'armes offensives et défensives; qu'il s’agissait de mettre le feu dans plusieurs endroits de la ville, à commencer par l'arsenal, et que Kcnauld ainsique le capitaine Jacques Pierre en avaient dressé la liste; rnlin , que dans les provinces de terre-ferme, nombre d'officiers et de gens de guerre devaient participer à l'entreprise. Aussitôt après la confrontation avec Jaffier, l'avogador Nicolas Valerio, assisté de deux membres du conseil des Dix, se transporta chez l'ambassadeur d'Espagne , où il procéda à une visite minutieuse de toutes les dépendances du palais, malgré les réclamations du marquis. I.es premières recherches avaient amené la découverte d’armes, de barils de poudre, de soixante pétards , lorsque les commissaires arrivèrent devant une chambre que l'ambassadeur refusa d'ouvrir sous prétexte qu'elle contenait des objets relatifs au service de Sa Majesté Catholique; mais l'avogador ne se paya pas de ces raisons, et ayant fait ouvrir la porte de cette chambre , on la trouva remplie d'armes blanches , d'arquebuses, de mousquets. Le lendemain il fut rendu compte du tout au Conseil, serment préalablement prêté par chacun des membres de garder le plus profond secret.

Le marquis de Bedmar ne perdit pas un instant pour aller se justifier devant la Seigneurie. « Ces armes, dit-il à l'assemblée, n'avaient pas été amassées dans un « mauvais dessein ; elles devaient être envoyées à Naples; le roi mon maitre ne « méditait rien contre la république ; Jout ce qu’on a allégué contre moi est un « tissu de calomnies. » Quand on lui présenta les lettres et les instructions, écrites de sa main, trouvées chez Kenauid-Arnault, il répliqua que ces lettres lui avaient été demandées et qu'il était loin de penser qu'on voulût en faire un mauvais usage. « Parmi les fonctions des ambassadeurs, il en est une, ajouta-t-il, « qui consiste à donner à certaines gens des lettres de recommandation qui « n'ont rien d'obligatoire, et qui, par celte raison, ont toujours été considéo rées comme sans conséquence. Il y a plus; on a dans les chancelleries une for- « mule pour ces sortes de lettres, et lorsqu’une personne se présente pour en « réclamer, on la lui expédie sans y attacher aucune importance, l'ne autre « chose encore qui peut arriver souvent à un ambassadeur, c’est d'avoir à écou- « ter des propositions , et , en cela , il ne fait que remplir les devoirs de sa « charge, il n’offense personne. Malgré ces fâcheuses apparences, j'affirme sur n ma parole de chevalier et par le sacrement de mon baptême , que je n'ai pas en- « tendu parler des projets dont il est question. » Le président coupa court à ces explications embarrassées, u Nous sommes loin de penser, dit-il à l'ambassa- « deur, qu'aucun projet hostile ait été conçu contre cette république par un

HISTOIRE DE VENISE

u prince aussi pieu* que le roi Catholique; et c'est par respect pour Sa Majesté « qu’on s'abstient île pousser plus loin les investigations; car le représentant « d'un souverain n’a droit au* immunités de sa charge qu'autant qu'il se montre « scrupuleux à observer le droit des gens. » Et, sans ajouter un mol de plus, on l'invita à se retirer.

Après les explications données par l'ambassadeur, les deux frères Uesboulcaux avaient été appliqués à la question; l'un persista dans scs dénégations, l'autre ne fit que confirmer ses précédents aveux. On les pendit le lendemain , et, la nuit d'après, vingt-neuf de leurs coaccusés furent noyés dans le canal Orfano. Parmi les officiels des troupes hollandaises qui se trouvaient incarcérés, un jeune lieutenant déclara que le complot consistait non-seulement à incendier Venise, mais encore à s'en rendre maîtres; que lui personnellement, il devait être posté à l'arsenal avec quelques centaines de soldats de sa nation. Cette franchise , qui ne pouvait le sauver, compromit les jours de plusieurs de ses camarades. Quant à Jacques Pierre, on ne jugea pas à propos d’instruire son procès; sur un ordre expédié au généralissime de mer, il périt dans les flots , et quarante cinq individus suspectés d'avoir eu des relations avec lui furent également noyés sans bruit. L'artificier Langlade , alors employé à /ara , Tut tué à coups d'urqucbusc , ainsi qu'un soldat et un enfant qui le servaient; deux cent soixante officiers et autres gens de guerre, arrêtés dans les villes de terre -ferme, périrent par la main du bourreau. Un gentilhomme dauphinois, protégé, peut-être même parent du maréchal de Lesdiguièrçs et capitaine au service de la république , trouva seul grâce devant l'inexorable tribunal : après quatre mois d'emprisonnement, il reçut, en même temps qu'on le mettait eu liberté , une gratification de douze cents écus. .

A ces nombreuses et terribles exécutions il faut encore en ajouter quatre autres. Le Français Brinvillc et le Hollandais Théodore, malgré leur intention bien manifeste de faire avorter la conspiration, subirent la torture avant d'être étranglés. Le premier révélateur, Antoine Jaffier, avait reçu quatre mille sequins de récompense, mais avec injonction formelle de sortir du territoire de la république dans un délai de trois jours. Sous prétexte qu’en passant par Brescia il setait entretenu avec des officiers français , on le ramena à Venise où il fut noyé secrètement. Moncassin enfin , if qui l'inquisition voulut bien assigner pour résidence l’ile de Candie, avec une pension de cinquante ducats par mois et trois cents francs de gratification , eut à peine atteint sa destination qu'il tomba sous le fer d'un assassin ; avec lui disparurent les dernières traces vivantes de la conjuration !

Ce sanglant épisode de l'histoire de Venise inspire une juste horreur, et nous en détournerions promptement nos regards si quelques historiens n'avaient cru trouver dans la précipitation avec laquelle procédèrent les inquisiteurs d’Etat, un argument de plus en faveur de leur système, c’est-à-dire la connivence de la Sei-

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« Naples, ne restèrent étrangers à un complot que tramèrent des officiers français à la solde « vénitienne, pour s'emparer de Venise; mais ce complot n'arriva pas à sa maturité, parce que lai « république , informée à temps, se saisit des principaux complices et les Ht exécuter. »

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CONJURATION DES ESPAGNOLS

gneurie avec le vice-roi de Naples. C'est, disent-ils, parce que Venise se sent coupable, c'est parce que les imprudences du duc d’Ossuna ont rompromis le succès de l'entreprise , qu'on se hâte d’en finir avec cette horde d’aventuriers qui auraient pu révéler la connivence de la république avec lui. A cela nous répondrons : Que le duc ait confié & la Seigneurie ses projets d'indépendance, il est facile de le croire : n'avait-il pas mis dans le secret toutes les cours de l’Europe? Plus directement intéressée, elle reçut scs confidences , sans prendre aucun engagement à ce sujet, mais en se promettant bien de tirer parti de l'événement lorsqu'il viendrait A se produire. Rien ne prouve que le gouvernement vénitien ait fait un pas déplus. Pourquoi donc, demandera-t-on enrore, cette extrême précipitation? Pourquoi ! Depuis dix mois les fausses déclarations de Jacques Pierre avaient d'autant mieux endormi le soupçon , que , sans s'aveugler sur le mauvais vouloir du duc , dont on connaissait le caractère aussi extravagant qu'irrésolu , on n’avait pas cru à un projet sérieusement arrêté. Mais lorsque les révélations, les aveux , arrivent de tous côtés , les magistrats préposés à la sûreté publique redoublent d’énergie et évoquent les sanglantes traditions de la police politique de leurs prédécesseurs. D’un autre côté, la cour de Madrid a jant protesté avec serment contre toute participation, directe ou indirecte, A la conjuration, donner un grand retentissement A une procédure dans laquelle les accusés se présentaient comme agissant dans l'intérêt de l'Espagne, c'eût été fournir un nouvel aliment A la haine voilée de cette puissance. Il était d’autant plus facile d'éviter ce danger, que la plus grande partie des conspirateurs n'étaient pas sujets espagnols , et qu'aucune chancellerie n’eut le courage de les réclamer, ou du moins d'exiger un jugement en règle.

Les mêmes historiens ont encore produit un autre argument. « Peut-on appeler, disent -ils, conspiration (Us Espagnols contre Venise, un complot où ne figurent que des Français et autres étrangers?» Les chefs, répondrons-nous, n'étaient-ils donc pas Espagnols? Le duc d'Ossuna , le marquis de Bcdmar, don Pedro de Tolède, voilà les véritables conspirateurs; les autres ne sont que des instruments. « Mais, dira-t-on, qui a parlé du duc d’Ossuna? qui a nommé don « Pedro de Tolède?» — Personne; etc'esttoutnaturel. Jacques Pierre et Renauld, les seuls qui auraient pu les nommer, perdirent la vie, l'un sans avoir subi d’interrogatoire , l'autre au milieu des tortures , et sans rien avouer. Ne sait-on pas d’ailleurs que dans toutes les affaires de cette nature les peisonnages les plus directement intéressés ont soin de se tenir en arrière? Ce furent des enfants perdus de la France qui payèrent de leur tête les tentatives d'un grand seigneur espagnol '.

1. Le passage suivant que nous empruntons à V Histoire de l'Italie, par Henri Léo et Botta , nous parait résoudre la question : « Les recherches les plus récentes et les plus minutieuses ont « démontré que ni l’ambassadeur espagnol à Venise, don Alfonso de la Cueva, ni le vice-rui de « Naples , ne restèrent étrangers à un complot que tramèrent des officiers français à la solde « vénitienne, pour s’emparer de Venise; mais ce complot n'arriva pas à sa maturité, parce que la « république , informée à temps, se saisit des principaux complices et les lit exécuter. »

HISTOIRE DE VENISE

On a dit encore : a Le cabinet de Madrid n'était pas d’intelligence avec le duc • d'Ossuna, qui n'avait aucun motif pour s'emparer de Venise, puisqu'il aspirait « à se faire déclarer souverain du royaume de Naples. » — o Le vice -roi, ajoute à « son tour M. Daru , ne pouvait avoir conspiré contre Venise pour s'en emparer « au nom de l'Espagne , et contre l'Espagne pour lui enlever un royaume. » D'abord , il est avéré que le cabinet de Madrid n’ignorait pas la conjuration, et l'on en conclura aisément qu'il se réservait in petto le droit de revendiquer à son profit la conquête opérée par un de ses sujets; quant au vice-roi , il n'entendait faire les affaires de personne , et ne considérait pas l'entreprise comme au-dessus de ses forces , lui qui avait conçu le projet d'envahir la Macédoine et de chasser les Turcs de l’Europe. Toutefois, nous le reconnaissons, le duc d'Ossuna ne pouvait mener à fin ses deux projets; et si, consumant sa vie en agitations continuelles, l’occasion favorable ou l'audace lui ont toujours fait défaut, cela ne saurait détruire les preuves de la conspiration ourdie contre Venise par cet esprit ardent, que dévorait l'ambition.

En résumé , on a peut-être attaché à ce problème historique plus d’importance qu'il n'en méritait, et nous aurions insisté moins longuement sur sa solution si le premier devoir de l'historien ne consistait à répandre la lumière au milieu des faits que la politique des gouvernements s'efforce d'envelopper d'une épaisse obscurité. Il ne nous reste plus qu’à ajouter quelques mots sur les deux instigateurs de la conspiration , et sur les mesures de police intérieure auxquelles elle servit de prétexte.

Le duc d'Ossuna conserva la faveur du roi d'Espagne jusqu’au jour où des plaintes réitérées décidèrent Philippe III à le remplacer par le cardinal Borgia, ambassadeur à Rome. A cette nouvelle, le vice-rai tenta de soulever le peuple au moyen de distributions de vin et d’argent; mais le prélat, qui s'était concerté d’avance avec les grands du royaume , pénétra dans le Château-Neuf, et fit annoncer sa prise de possession par des salves d’artillerie. Perdant alors tout espoir, le duc se jette dans un navire , cingle vers les côtes de Provence, traverse la France à petites journées, et gagne tranquillement Madrid, où il reçoit un si brillant accueil , que l'ambassadeur vénitien écrivait à son gouvernement : « Le duc « d'Ossuna, qui était sorti de Naples comme un homme que tout le monde croyait « perdu , semble avoir enchanté Madrid ; il y est plus grand qu'il ne le fut « jamais. Cependant il ne faut pas se louer de la journée avant d’en avoir vu la « fin. » C’était prophétiser presque à coup sûr. En effet, Philippe III étant mort, les ducs de Lermc et d'Uléda furent éloignés des affaires et de la cour, et Philippe IV envoya en Sicile et à Naples des commissaires chargés de recueillir des informations. A leur retour, le duc d'Ossuna fut arrêté ainsi que ses secrétaires; car moins généreux que les Siliciens, qui refusèrent de déposer contre leur ancien gouverneur, les Napolitains s'étaient montrés prodigues d'accusations. Des magistrats spécialement désignés procédèrent à l’examen des charges qui s'élevaient

CONJURATION DES ESPAGNOLS

contre l'accusé , puis à son interrogatoire ; mais il sc justifia avec un tel aplomb, que leurs esprits en furent ébranlés. La procédure n’aurait peut-être pas suivi son cours , si les inquisiteurs d’État de Venise , s'appuyant sur les griefs de la république , n’eussent insisté pour que le duc subit une condamnation capitale. Pendant que la cour de Madrid ne savait à quoi se résoudre, le prisonnier mourut (25 septembre 1625), soit des suites d'une attaque d'apoplexie, soit par l'effet d’un breuvage empoisonné1.

Quant au duc de Bcdmar, le séjour de Venise devenant trop dangereux pour lui , il devança son rappel, déjà demandé par la Seigneurie, et courut se réfugier à Milan, où il écrivit, outre l’histoire apologétique de sa conduite pendant ces événements, une espèce de Mémoire en forme d'instruction pour son successeur, a Je fais peu de cas de ma réputation, dit-il dans ce denier factum, si ce sacrifice « peut être utile à l'Espagne: il ne faut pas contrarier les V énitiens sur le mal qu’ils « disent de moi , il suffit que le roi sache que le duc d'Ossuna et moi nous n'avons i pas manqué à notre devoir... A l'administration de la république président cent

< personnages dégénérés de la valeur et de l'habileté politique considérées comme « un don particulier chez leurs ancêtres. Ils ont insulté les deux premières nations o du monde , lu nation espagnole et la nation française , par leurs vociférations au « sujet de je ne sais quelle conjuration. La France, suivant eux , était l'instrument

< des scélératesses des autres... Dans la bouche de ce peuple, le nom A' Espagnol

« est une injure équivalente à celle de voleur ou de sicaire Ils ne sont pourtant

« pas si aveugles qu’ils ne s'aperçoivent que notre nation est guidée par une pru- « dence singulière ou par une raison d’Élat exquise , et qu'en agissant autrement , « nous manquerions à nous-mêmes et à la facilité que Dieu nous a accordée pour « étendre et agrandir notre monarchie.... L'babileté que nous mettons à conser- « ver ce que nous avons acquis, habileté qui n'est ni répréhensible ni blâmable, « n’est pas à l’abri de leurs morsures envenimées. » Pour en finir avec le marquis, disons que, loin d'encourir la disgrâce de son maître, il fut envoyé en Flandre avec le titre de président du conseil , et que le pape lui donna le chapeau de cardinal. Mais son extrême sévérité lui ayant fait retirer ses pouvoirs, il reçut en dédommagement l’évêché de Malaga , et se retira à Rome, où il mourut en 1655.

1. Parmi les accusations qui pesaient sur le duc , il en est une tout à fait caractéristique, n A l'occasion des noces de son Ois , il donna des Têtes brillantes , distribua du vin , de l'argent , et un grand nombre de personnages considérables furent invités à un magnifique banquet qui eut Heu au palais rojal, alors l'un des plus splendides de l’Europe. Pendant la fête, le duc proposa à sa bellefille d'aller voir les pierreries de la couronne; toute la compagnie les suivit. La galerie donnait sur une place couverte d'une foule de peuple , qui applaudissait le duc chaque fois qu'il paraissait au balcon. Au milieu des pierreries étalées sur des tables, on remarquait le sceptre de Charles 1er, la couronne de Roliert . de Jeanne I”, de Ladislas, de Jeanne II ; le duc , entraîné sans doule par la joie qu'il avait au tueur, saisit une de ces couronnes , et la posa eu riant sur sa tête : « Elle ne me « va pas mal , a dit-il. 11 s'avançait vers le balcon , lorsque le prince de Bisignano le retint par le bras en lui disant : « Votre Excellence oublie que ces ornements ne vont bien que sur la tête des « rois! a Le duc soutint avec un air d'aisance cette apostrophe, comme si elle n'avait été que la suite d'une plaisanterie ; mais la cour de Madrid se montra fort irritée contre lui. «

HISTOIRE DE VENISE

Peu confiant dans les protestations d'amitié de l’Espagne, le gouvernement vénitien prit ses mesures pour que le danger ne se renouvelât pas. Après avoir prescrit que a des actions de grâces seraient l'endura à Dieu , tous les ans, pour « la découverte de cette conspiration , dix mille ducats distribués aux hôpitaux a et aux monastères , les prières de quarante-heures récitées dans toutes les « églises , et que quiconque ne fêterait pas cette mémorable journée, serait puni « de mort, » il arrêta que, « à l'avenir, pendant les séances du grand conseil, une « garde de trois cents hommes, armés d'arquebuses et de hallebardes, ferait des o patrouilles dans les rues et sur les canaux environnant le palais ; à l'exception o d'un détachement qui occuperait la logietta , où se tiendraient deux procura- « leurs; — qu'afin de renforcer la fuste du conseil des Dix, il y aurait devant le « palais Saint-Marc douze pièces de canon , toujours en bon état, et que le com- <1 mandant de cette batterie ferait feu au moindre mouvement populaire; — que « toutes les nuits on changerait la garde de l'arsenal et qu'on en doublerait les a sentinelles ; — qu'une station de cinq gondoles ne laisserait sortir qui que ce o fût de la ville après certaines heures, è moins d'une permission expresse, et que « les patrons ou quelque homme de l'équipage visiterait celles qui font le trajet de «terre-ferme, aller et retour, pour s'assurer d'où elles venaient, où elles « allaient , qui elles portaient , surtout s’il y avait des étrangers , et cela sous peine « de la vie contre les récalcitrants ; que le castello serait entièrement isolé de « l'arsenal , et qu’à cet effet plusieurs rues seraient coupées , d’autres converties « en canaux avec ponts-levis. » Les magistrats chargés de la police des étrangers furent mandés , et ils reçurent l'ordre « de redoubler de vigilance , d'exiger les « déclarations des propriétaires , aubergistes et autres personnes qui louaient « des logements, et de leur enjoindre, sous peine de la vie, de présenter eux- « mêmes les étrangers logés chez eux ; — les curés de Venise durent fournir un « état exact des habitants de leurs paroisses , particulièrement de la population « mâle, en spécifiant leurs moyens d’existence et leur bonne ou mauvaise con- « duite ; enfin , pour chaque arrondissement, quatre nobles revêtus du titre de « commissaires de la tranquillité publique restèrent chargés de recueillir les « informations des curés, de s'opposer à tout rassemblement d’étrangers ; un rapa port mensuel devait prouver leur vigilance. — On fit dresser aussi l’état de tous « les chefs de maison , avec indication exacte du nombre des hommes , et chaque « noble fut pourvu de toutes les armes nécessaires pour armer, au moindre mou- « veinent, toute la population du quartier dont il était institué chef. — Pour la « plus grande sûreté de la noblesse , le port d'armes fut interdit au peuple ; on « lui défendit même l’usage des stylets. »

Voilà donc où aboutit une tentative avortée : de nouvelles rigueurs ajoutées aux exigences déjà fort Iracassières de la police vénitienne ; les espions , les sbires , les agents secrets, multipliés dans une effrayante proportion, et par suite le séjour de Venise devenu plus que jamais redoutable au paisible visiteur, au négo-

CONJURATION DES ESPAGNOLS

ciant actif. La république échappait à sa perte , mais le terrain resta sourdement miné ; et nous ne répéterons pas avec Otway , l’auteur de Venise sauvée : a Les o dieux veillaient sur elle ! »

L'inimitié de l'Espagne contre Yenise ne s’était pas éteinte avec le duc d'Ossuna. La guerre de la Valteline et du Mantouan , dont nous allons parler, en fournit une nouvelle preuve.

A l’orient de la Suisse, entre les sources du Rhin et le Tyrol , il est un État fédératif, composé de trois petites républiques qu'on appelle les Ligues-Grises *. La réforme y avait jeté des ferments de discorde que les cours d’Espagne et d'Autriche entretenaient sous main dans l'intention de s'emparer d’une petite vallée (la Valteline*) soumise au gouvernement politique des Grisons, quoiqu’elle se régit , en général , par ses lois municipales. Ces deux branches de la même maison, maîtresses, l’une du Tyrol, A l’est, l'autre du Milanais, au sud-ouest, convoitaient depuis longtemps ce coin de terre, dont la possession devait établir entre leurs États des communications plus faciles , avantage auquel se serait joint celui d’envelopper la république de Venise , des bords du lisonzo jusqu'à ceux du PA, et par suite de la priver de toute communication avec la Suisse et la France. Déjà un des gouverneurs de Milan, le comte de Fuentes, avait imaginé de bâtir au bord du lac de Côme une forteresse qui , d'une part, dominait la vallée de Chiavenna, de l’autre la Valteline , et d’où les Espagnols souillaient le feu de lu discorde avec d'autant plus de succès que les Valtelins étaient restés catholiques. En 1618, un synode, tenu à Borgogno, adopta, sous forme politique, des mesures qui proscrivaient les principaux dogmes de la foi catholique dans la Valteline, mesure dictée au gouvernement fédératif par les rigueurs que l'inquisition déployait sur leurs frontières et par la vue de la forteresse qu’avait élevée Fuentes. De grands excès s'ensuivirent, et la Valteline, qui était devenue l'asile de tous les catholiques persécutés chez les Grisons , fut impitoyablement saccagée. L'agitation était à son comble, lorsque l'Espagne, par l’entremise du duc de Feria', gouverneur de Milan , offrit aux Valtelins son appui. 11 n'en fallait pas davantage

1. Ce pays, l’ancienne Rhétie des Romains, appartint à l’Allemagne jusqu'au xv* siècle, qu’il secoua le joug et forma trois petites républiques indépendantes connues sous le nom de Ligue Grite, Ligue Codée et Ligue des Dix-Droiture»; elles s’allièrent aux Suisses en 1497.

9. Cette vallée, qu’entourent de trois côtés les Alpes, et qui a vingt lieues de long , est arrosée par l’Adda dans toute sa longueur ; les Grisons la possédèrent jusqu'en 1797 ; à cette époque, les Valtelins , s'étant soulevés, demandèrent à faire partie de la république cisalpine. « Ils implorèrent « la protection du général Bonaparte, et se fondèrent pour l’obtenir sur d’anciens traités qui met- « laient la Valteline sous la protection des souverains de Milan. Les Grisons et les Valtelins convln- « rent de s’en référer à l'arbitrage de Bonaparte. Celui-ci lit conseiller aux Grisons de reconnaître « les droits des Valtelins et de se les associer comme une nouvelle ligue grise. Ils s’y refusèrent et « voulurent plaider la cause de leur tyrannie. Bonaparte leur fixa une époque pour comparaître. Le « terme venu, les Grisons, à l’instigation de l'Autriche, refusèrent de se présenter. Bonaparte, « alors, se fondant sur l’acceptation de l'arbitrage et sur les anciens traités, condamna les Grimons « par défaut, déclara les Valtelins libres, et leur permit de se réunir à la Cisalpine. » (Thikrs , Histoire de la Révolution française.) En 1815, la Valteline fut aunexée au royaume lomhardovénilien.

pour allumer la guerre civile, et elle éclata avec toute la fureur qui signale les guerres religieuses.

Soutenus par les Valtelins, les proscrits commencèrent par massacrer les protestants de Tirano et deTeglio, 19 juillet 1020, et enlevèrent de vive force Sondrio, dont les habitants hérétiqués furent passés au fil de l'épée. A cette nouvelle , les Grisons coururent aux armes , et de part et d'autre on combattit avec des alternatives de succès et de revers. Profitant de ces désordres, le commissaire archiducal s’empara de Monastero , point de jonction des États italiens de son maître avec ceux de la Germanie, et bientôt un décret daté de Madrid plaça les Valtelins sous la protection du roi d'Espagne , qui ajoutait à son titre de catholique celui de protecteur des opprimés et de défenseur de ta foi. C'était une usurpation cachée sous le voile transparent d'un protectorat religieux. Afin de parer le coup qui la menaçait , Venise fit partir un ambassadeur extraordinaire chargé de démontrer au cabinet français les funestes conséquences de la prépondérance espagnole dans la Valteline et la nécessité de secourir les Grisons; démarche que soutenaient indirectement, et le duc de Savoie, inquiété pour ses intérêts dans le Montferrat, et le pape lui-même, qui aurait voulu voir la Valteline reconnue comme canton catholique indépendant. En conséquence, il fut convenu entre le roi de France, le duc de Savoie et la république de Venise , au commencement de 1623, de lever en commun une armée de quarante-six mille hommes, afin d’obliger les Espagnols et les Impériaux à évacuer le territoire envahi par eux.

Les confédérés se proposaient deux plans disparates : pour la Savoie et la France il s'agissait de conquérir Gênes avec son territoire, le Montferrat et Milan s'il était possible; Venise refusait d'adhérer à toute combinaison qui n’aurait pas pour but immédiat l'indépendant* de la Valteline. A l’approche du marquis de Oeuvres , qui commandait l'armée alliée , les Impériaux se retirèrent sans même tirer i'épée, se bornant à garder les défilés du Tyrol, et le marquis , s'avançant jusqu’à Bormio , prit et rasa le fort de Piatta-Mala , s’empara de Tirano, Sondrio, Morbegno , construisit vis-à-vis du fort élevé par Fuentes un autre fort qu'il nomma A'uore Francie, et enfin , le 1" février 1625, prit d’assaut Chiavenna. De leur côté , le duc de Savoie et le maréchal de Lesdiguières battirent les Génois près de Rossiglione et d’Ottagio , et s’emparèrent de Gavi. Bientôt toute la riviera, entre Finale et Villafranca, fut au pouvoir des alliés , et le duc de Savoie menaçait Savignano. Alors , de toutes les parties de la monarchie espagnole, arrivèrent aux Génois des vaisseaux , des troupes , de l’argent; et à l'aide de ces secours ils reprirent si vigoureusement l’offensive, que les armées de France et de Savoie furent obligées de renoncer à leur entreprise. Au milieu de ce conflit, on apprit avec surprise que la France, d'accord avec le cabinet de Madrid, avait décidé du sort de la Valteline, ce qu'il aurait été facile de prévoir, car il n’était pas dans l'intérêt de Philippe IV de consumer

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