AFFAIRE DE LA VALTELINE
ses forces en Italie, et Louis XIII désirait la paix, pourvu que fût brisé le point par lequel les deux branches de la maison de Hapsbourg tendaient à entrer en contact de ce côté. Par ce traité , signé à Monzone en Aragon , le 6 mars 1625, les Grisons rentrèrent dans leur souveraineté sur la Valtcline, à qui furent assurés le libre exercice de sa religion et la faculté d'élire des magistrats catholiques ; le pape devait occuper les places fortes et les faire raser. Ainsi les intérêts de Venise et particulièrement ceux de Charles-Emmanuel étaient sacrifiés par la France ; et l'Espagne , complètement satisfaite , rappela de Milan le duc de Feria, partisan déclaré des Valtelins, lui donnant pour successeur Gonzalve de Cordoue.
Ne se sentant pas assez forts pour rompre l'harmonie qui venait de s'établir à leurs dépens entre les deux puissances rivales , les Vénitiens laissèrent au temps et aux passions le soin de la détruire. En effet , quatre ans à peine s'étaient écoulés, que les Grisons mécontents se levèrent en masse pour demander l'annulation du traité de Monzone. A ce signal, trente mille Impériaux envahissent leur territoire, se rendent maîtres de tous les passages, de tous les ponts, jusqu'à Chiavenna, puis pénètrent en Italie, laissant derrière eux de forts détachements qui firent peser sur le pays qu’ils occupaient une intolérable oppression. Le découragement était à son comble. Le maréchal de Bassompierre, ambassadeur de France à Venise, appela les confédérés à la défense des Grisons; mais les six mille hommes qu'il obtint ne furent qu'un secours inefficace. Enfin, les exploits de Gustave-Adolphe ayant détourné du côté de la Saxe l'attention des Impériaux , les trois ligues en profitèrent pour recouvrer leurs droits. La France les appuya de ses trésors et de ses troupes ; elle leur donna même un général habile, le duc Henri de Rohan ; mais comme la paix subsistait encore entre la France et l'Empereur, le duc ne voulut point entrer dans la Valteline. Ce ne fut qu’en 1635 qu'une nouvelle rupture étant survenue, il lui fut permis d’agir. S'avançant à la tête d'une armée franco-vénitienne que renforçaient cinq mille Suisses , il surprit Bormio , Chiavenna et Itiva , qui ne firent qu’une faible résistance. De leur côté, les Impériaux, arrivant par la vallée de Munster, reprirent de nouveau la Valteline. La campagne était ouverte. Dans plusieurs rencontres, à Mazzo, à Bormio, à Morbegno, les Espagnols perdirent beaucoup de monde. L’année suivante, les hostilités continuaient dans les environs du lac de Côme, lorsque la France, par un revirement subit, en revint à peu de chose près au traité de Monzone, c’est-à-dire que , d’accord avec l'Espagne et l’Autriche , elle se réserva seulement un droit d'arbitrage sur les différends de la Valteline avec les Grisons. L’exaspération de ces derniers fut extrême, et, poussés par des émissaires espagnols, ils rompirent avec leur versatile alliée pour se jeter dans les bras de leurs ennemis séculaires. L'armée franco-vénitienne, attaquée ou trahie de tous les rôles, battit en retraite ; Rohan se vit même réduit à capituler. Dès lors la Valteline passa sans condition sous le joug des ligues
HISTOIRE DE VENISE
grises, et les trois républiques sous le protectorat obligé de l'Espagne. Le cabinet de Madrid était arrivé à son but.
La guerre de la Valteline n'était pas terminée , que la mort du duc de Mantouc ( 1627) ouvrait une nouvelle carrière à l'ambition de l'Espagne, car le duc et son frère puîné, qui ne tarda pas à le suivre dans la tombe, ne laissaient qu'une nièce, Marie de Gonzague, inhabile à recueillir leur héritage, puisque le duché de Mantoue était un Qef masculin. Depuis longtemps une branche cadette de cette maison s'était établie en France, et son chef actuel , Charles de Gonzague , portait le titre de duc de Réthel et de Nevcrs '. Aussitôt qu'il eut appris la maladie de son cousin , Charles partit pour Mantoue avec le projet d'épouser l'héritière , et le mariage fut célébré le jour même de la mort du duc. Mais l’empereur Ferdinand II , qui ne voulait pas souffrir que l'influence de la France prit de l'extension dans la haute Italie , refusa l'investiture, et Philippe IV, afin de justifier ses vues agressives , affecta de protéger plusieurs prétendants *. Le duc de Savoie voulut aussi mettre à profit la circonstance pour réclamer le douaire de sa fille , veuve du duc défunt, menaçant de faire valoir ses droits sur le Montferrat les armes à la main, s'il n’obtenait immédiatement satisfaction. Le duc de Réthel , ne consultant que son courage et la justice de sa cause, prit le titre de prince de Mantoue et se fit rendre les honneurs souverains. Pour répondre à ce défi, l'Espagne et la Savoie envahirent le Montferrat, tandis que l'Empereur envoyait un commissaire se saisir du duché. Charles, hors d’état de résister è ces forces combinées , se renferma dans sa capitale , dont il fit fortifier les approches , et appela à son secours la France et Venise. Richelieu promit son concours ; Venise ne fit pas non plus défaut , malgré les protestations de quelques sénateurs timorés ou vendus , mais avec la réserve expresse de ne pas mettre ses troupes en campagne avant l'arrivée des Français.
Ce ne fut qu'au commencement de l’année 1629 que Louis XIII, libre des embarras qui avaient retardé ses préparatifs, arriva en personne vers les Alpes avec une armée de vingt-cinq mille hommes, franchit les montagnes malgré Charles -Emmanuel, battit son armée près deSuze, et le força de renoncer à l'alliance de l'Espagne. Le duc de Savoie consentit alors è lui ouvrir les forts de Suie et de San-Francesco et à lui laisser libre passage vers le Montferrat. Les
1. Jacques de Clèves, duc de Nevers, étant mort sans postérité (1581), sa soeur aînée , Henriette de Clèves , lui succéda dans les duchés de Nevers et de Réthel ; celle-ci , en 1585, épousa Louis de Gonzague, fils de Frédéric !*f, duc de Mantoue; c'est de cette alliance que datent les droits des ducs de Nevers sur le Manlouan.
t. Parmi ces prétcndauls, celui qui avait les droits les plus sérieux sur Mantoue était Ferdinando ou Ferrante du Gonzaga , prince de Guastalla, fdsde Cesare da Guastalla, iielil-fils de Ferdinando , auteur de la ligne des Gonzaga de Guastalla et frère de Frédéric lfr . — Marguerite, duchesse douairière de Lorraine, sœur des trois derniers ducs , élevait aussi des prétentions particulières sur le Montferrat. — Ou sait que le marquisat de Montferrat fut dévolu aux ducs de Mantoue par sentence de l’empereur Charles Y, rendue en 1538 ; l'empereur Maximilien II érigea ce marquisat en duché , en 1574.
AFFAIRE DC MANTOÜAN.
affaires du jeune prince prenaient une tournure favorable, lorsque le cardinal s'avisa d'exiger de lui la cession de cette importante partie de son territoire , et , sur son refus plein de noblesse, l'armée française retourna en arrière. Plus généreux que leur allié , les Vénitiens se portèrent avec une armée de douze mille hommes sur les frontières du Milanais , en jetèrent deux mille dans Mantoue, et aidèrent Charles & se rendre maître de Casalmaggiorc, échec qui déconcerta un moment les deux puissances confédérées. Pour le réparer, l'Empereur lit marcher, sous les ordres du comte Rembaldo di Collatto, un nouveau corps de troupes contre Mantoue , tandis que le roi d'Espagne envoyait comme gouverneur è Milan l'un de ses plus habiles généraux, Ambrosio Spinola, et Mantoue fut soumise è un siège en règle. Pendant plusieurs mois, Charles de Gonzague et ses deux mille Vénitiens s’épuisèrent en efforts de tous genres pour défendre la place, repoussant les assauts , faisant des sorties meurtrières ; si bien que Richelieu , pénétré d'admiration , résolut d’opérer une diversion en sa faveur. En effet, au commencement de 1630, une armée française conduite par les maréchaux de Bassompierre , de Créqui et de Schomberg, franchit les Alpes, et se met à la poursuite de Charles- Emmanuel, qui derechef s'était rallié aux Espagnols; dix mille hommes commandés par le roi les suivent de près, et la Savoie, à l’exception de Montmélian, est conquise ; dans le Piémont , Saluzzo est occupée.
Richelieu recueillait les palmes d'un facile triomphe sans que le duc de Mantoue en respirât plus à l'aise ; chaque jour les rangs des défenseurs de cette ville étaient éclaircis par le feu de l'ennemi et surtout par les maladies pestilentielles. Dans cette extrémité , Charles tourna vers le sénat de Venise ses regards suppliants ; et après bien des hésitations , on lui envoya un corps de dix-sept mille hommes sous la conduite du patricien Zacharie Sagredo, homme habile dans le conseil, mais fort inexpérimenté dans les armes , comme le prouva l'événement. 11 avait atteint les bords du Mincio, lorsqu'une simple affaire d’avant-poste , essayée par les Impériaux pendant la nuit , vint jeter le trouble dans son camp. Dans le premier moment de surprise, on s'imagine que l'ennemi attaque sur toute la ligne avec des forces supérieures, la panique s’empare des troupes, et le cri fatal de sauve gui peut.' retentit de tous les côtés. Les Impériaux , profitant de leur avantage , poursuivirent è outrance les fuyards et les acculèrent contre l’Adige , excepté ceux qui étaient parvenus à se rallier sous les murs de Pcschiera. La nouvelle de ce désastre jeta la consternation dans Mantoue, et la ville capitula après un siège de dix-huit mois. Les Impériaux y renouvelèrent les scènes de carnage du sac de Rome : ni le sexe, ni l'âge , rien ne fut respecté ; la barbarie du vainqueur n’épargna pas même les pierres : un palais élégant élevé par le célèbre Vignole fut livré aux flammes. A la faveur de la confusion d'un pareil moment, Charles de Gonzague et son épouse , emportant pour tout trésor leur fils au berceau, se retirèrent dans le Ferrarais, réduits pour vivre à recevoir des subventions de la république.
HISTOIRE DE VEMSE.
Devenu le souverain arbitre des principautés de Mantoue et de Montferrat , l'empereur Ferdinand se disposait à les ranger sous sa domination, lorsqu’il apprit que les Suédois, guidés par le célèbre Gustave-Adolphe (1631), venaient d’envahir les États héréditaires. A cette nouvelle , il s'empresse de conclure avec la France un traité par lequel, au grand désappointement de l’Espagne , le duc de Mantoue recouvrait ses principautés, moins la ville de Trino et une partie de Montferrat qu'il devait céder au duc de Savoie. La cour de Madrid mit tout en œuvre pour faire rompre cet arrangement; mais l’Empereur tint bon. Venise fut aussi comprise dans la pacification, et pour la troisième fois , en peu d'années, l'Espagne perdit le fruit de ses intrigues et de ses machinations. Quant à Charles, il obtenait plus que ne lui aurait donné une victoire, la reconnaissance positive de ses droits.
Ces deux épisodes, relatifs i la Valteline et au duché de Mantoue, montrent jusqu'à la dernière évidence le mauvais vouloir de l'Espagne envers Venise et ses prétentions ambitieuses sur l'Italie ; nous les avons groupés à la (In dé ce chapitre, parce qu'ils viennent à l'appui de notre système sur la conjuration du duc d'Ossuna.