‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 105 sur 155 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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Situation financière et commerciale de la république. — Lutte des familles Zéno et Cornaro. — Système judiciaire. — Principes et organisation du conseil des Dix. — Correction qu’on lui impose. — Constitution de l'Église vénitienne. — Prétentions du pape. — Souverainelé des Vénitiens sur l’Adriatique. — Nouvelles hostilités contre les Turcs. — Guerre et perte de Candie.

algré ces troubles et ces guerres , signes avant-coureurs d’une nouvelle phase de décadence, la situation matérielle de l'État était satisfaisante1 : le commerce, quoique s'affaiblissant, faisait des profils encore considérables, et l'aisance dans laquelle vivaient toutes les classes avait fait monter à près de deux cent mille habitants le rhilTre de la population de Venise. Cette situation prospère, qui sans doute éblouissait la république , l’empécha de rhercher un remède au mal qui la minait sourdement ; autrement serait-elle restée impassible à la vue des grandes révolutions qui s’accomplissaient de tous les côtés, aurait-elle donné une importance exclusive aux querelles de son aristocratie? Nous avons déjà présenté plusieurs exemples de ces rivalités jalouses ; celui dont nous allons parler se rattache si intimement à la marche de notre histoire , qu'il nécessite d'assez longs développements.

Plus d'une fois les noms des Zéno et des Cornaro s'étaient trouvés associés à de grands événements; mais, au grand regret de leurs concitoyens, une haine invétérée divisait ces deux puissantes familles. En 1626 , le siège ducal était occupé

1. Le revenu s’élevait à qu.ilrc millions de sequins ( 48 millions de francs), et les dépenses à trois millions, ce qui laissait un reliquat annuel de IA millions de francs [tour subvenir aux dépenses extraordinaires, indépendamment d’une caisse de réserve donl la dotation présentait une ressource éventuelle de trois millions de sequins (36 millions de francs).

HISTOIRE DE VENISE

par Jean Cornaro, vieillard respectable en considération duquel on avait accordé divers privilèges à quelques-uns de ses entants. Renier Zéno , homme d'un caractère violent et un des trois chefs du conseil des Dix , ne laissait échapper aucune occasion d’attaquer son rival, et reprochait souvent aux patriciens leur extrême condescendance envers un homme dont , suivant lui , a l'ambition était insatiable. » Tout à coup on apprend que l'un des fils du doge, Frédéric Cornaro , évêque de Bergame , vient de recevoir le chapeau de cardinal ; Zéno ne se contient plus , il se rend au conseil , et, sous une forme respectueuse, adresse au scrénissime prince les plus graves reproches; puis interpellant ceux qui l’entourent, il leur demande compte de toutes 1rs faveurs dont ils ont comblé la famille du doge. « Oui, je le sais, leur dit-il, vous trouverez dans l'arsenal de notre légis- « lation les moyens de faire excuser votre conduite; mais si vous consentez au- «jourd'hui à ce que le fils du doge revête la pourpre romaine, vous violerez « une de nos lois d'État les plus précieuses, celle qui a assuré notre indépena dance vis-à-vis de la cour de Rome ; l'Église vénitienne a été affranchie du pou- « voir pontifical; ses membres ne relèvent que du gouvernement; un tel em- « piétement ne saurait être toléré, surtout lorsqu’il s'accomplit à l'aide du fils « de notre souverain. » Jean Cornaro sut dissimuler son ressentiment et ne répondit qu'en protestant de son attachement aui lois de la république. Du reste, l'influence de ses partisans rendit vainc cette attaque; on cita des exemples; on établit que le titre de cardinal était une dignité sans attributions, et qu'il était licite à Frédéric Cornaro de l'accepter J. Blessé de cet échec , Zéno persista plus que jamais dans son système de récriminations contre le doge, dont trois fils faisaient partie du sénat; il démontra qu’un tel privilège était contraire aux lois,

1. Dans sa jeunesse, Zéno avait été condamné à dix ans d'exil pour avoir parlé avec trop de véhémence, dans le grand conseil , contre certains actes du gouvernement. En t6ii , pendant son ambassade à Rome, il eut avec un des camériers du pape une singulière altercation. On célébrait une canonisation ; Zéno, chargé de tenir une torche près du saiul-père. voulut se rapprocher davantage de Sa Sainteté, et voyant que le camérier en était encore plus voisin que lui , il se plaignit d'un tel manque d'égards. Celui-ci répondit très-bas : « Je suis ici , non par précédence, mais par assistance; « du reste, je vais un peu m'éloigner. » Zéno lui répliqua : « Vous avez bien fait de vous retirer « devant un homme de notre qualité. — Modérez-vous, repartit doucement le maestro di caméra , « vous êtes un candélabre. — Et vous, un Espagnol! » La cérémonie terminée, Zéno demande une éclatante réparation , menaçant le saint-siège de toute la colère du lion de Saint-Marc. Alors un matlre des cérémonies va le trouver, lui explique que c’était l'usage , au milieu de la quantité de lumières qui hrillaienL dans l'église, d'allumer encore trois torches autour du pontife qui allait prononcer la grande sentence et proclamer la sainteté des serviteurs de Dieu ; que ces trois torches devaient être tenues par les personnes les plus distinguées que le pape voyait autour de lui; que les ambassadeurs d’Autriche , d'Espagne et de France sollicitaient cet honneur, désigné dans le cérémonial sous le nom de auret candelabri ; qu'on l'absence de ces ministres étrangers , Sa Scigueurie avait été désignée, les ambassadeurs de Venise tenant surtout à être assimilés aux représentants des rois. Zéno fut obligé de sc contenter de celle explication et de modérer sa fougue.

î. Durant la vie du doge, ses enfants et ses frères étaient exclus des principales charges de l'État ; ainsi, ils ne pouvaient être ni conseillers du collège, ni membres du conseil des Dix, ni chefs de la Quarantie criminelle, ni avogadors, ni capitaines, ni provéditeurs généraux de mer; ils ne pouvaient non plusimpétrer aucun évêché, abbaye ou autre bénéfice , pas même l’accepter, le pape les en eût-il investis proprio motu.

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