ADMINISTRATION INTÉRIEURE
Non contente de veiller avec un soin jaloux sur l’indépendance de son clergé, la république exigeait de lui la plus complète abnégation. Ainsi le patriarche de Venise n’avait la nomination qu'à deux bénéfices : la charge de théologal dans son église, et la cure de Saint-Barthclcmi dont le titulaire était son vicaire-né. Chose plus étrange encore ! tous les jours les magistrats civils cassaient les sentences de juges ecclésiastiques, les justiciables eussent - ils été condamnés pour des crimes monstrueux. Ce tableau serait incomplet si nous omettions de dire que le clergé séculier, qui ne desservait pas moins de soixante-dix paroisses, était divisé en neuf congrégations, dont chacune avait sa juridiction séparée sauf appel au (Allège ph banal, composé lui-mème de députés de ces neuf congrégations ; que les cures étaient réservées aux classes plébéiennes, afin de fournir un aliment à leur ambition et de prévenir les désordres qu’aurait pu amener la concurrence des patriciens. En cela, d’ailleurs, la noblesse vénitienne imitait les grandes familles de la Rome antique , qui , afin de jouir paisiblement du pouvoir suprême, abandonnaient à leurs clients les positions secondaires.
Hors de la métropole , le clergé reconnaissait un autre chef, c'est-à-dire le patriarche d'Aquilée. Longtemps ces hautains prélats luttèrent contre Venise; lorsqu’ils eurent été réduits à l'obéissance, la Seigneurie ne leur laissa que le titre de primat d’Istrie, métropolitain de Padoue, de Trévise, de Cénède, de Vicence, de Vérone, de Feltrc, de Bellunc. Quoiqu'on 15(0, dans l'intention de détacher le pape Jules II de la ligue de Cambrai, le Sénat eût renoncé au privilège de nommer aux évêchés et aux abbaves devenues vacantes dans ses provinces, il ne souffrit jamais qu’on y apjwCtt d’autres personnages que des sujets vénitiens, nobles ou roturiers. Dix-huit ans après, Paul V ayant pourvu le cardinal Bnrghèse de la riche abbaye de Notre-Dame de Vangandisc, dans la Polésine, on refusa de reconnaître en cette qualité ce neveu dit pape, et force lui fut de se contenter d'une pension annuelle de cinq mille crus.
Cette surveillance inquiète et jalouse , le gouvernement de Venise l'étendait à toutes les parties de l'administration, principalement à son droit de souveraineté sur l’Adriatique, et dans ses traités avec les autres puissances maritimes il avait soin de se réserver exclusivement le droit de répression contre les pirates, quels qu'ils fussent et d’où ils pussent sortir, qui oseraient s’y présenter. A l’époque dont nous nous occupons, les Allemands, quoique en guerre avec la république, verraient s'approvisionner de grains à Ferrarc; aussitôt le capitaine du golfe fit croiser ses galères à l'embouchure du Pô , et couler tous les navires qui en sortaient sans dcstinnlinn avouée, quel que fût le pavillon qui les couvrit; des marchands de Kaguse qui trafiquaient avec le port d'Ancône, s’étant hasardés à traverser l'Adriatique sans payer le tribut exigé , v irent leurs navires saisis et confisqués. Bien plus encore (peut-être rt’est-il pas .inutile de le redire ici), la cour de Madrid ayant accordé au fils de l'Empereur la main de l'infante Marie, une escadre espagnole se rendit à Otrante pour transporter à Trieste la jeune
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princesse. Lorsque l'ambassadeur vint annoncer cette nouvelle à la Seigneurie , la réponse fut que « la république ayant la souveraineté du golfe, elle n'y laisse- « rail jamais entrer d’autres vaisseaux de guerre que les siens; — que si Sa Majesté « catholique agréait les services des galères vénitiennes, la 9érénissinie infante « serait reçue et traitée avec tous les honneurs dus à son rang et à la grandeur « de la maison d’Autriche; — que si, au contraire, le roi voulait recourir à la vioo lence , on saurait faire respecter le droit des gens. » Le sénat lit même dire au vice-roi de Naples par son résident, Marc-Antoine Padavino, «que si l'Espagne « préférait la voie, des armes à l'honnêteté des offres qui lui étaient faites , il fau- « drait que la reine s’exposât à la bouche du canon pour aller célébrer ses noces. » — L’Espagne, bien conseillée, accepta les voies pacifiques, et 1a république dépensa plus de deux cent mille ducats. pour faire escorter dignement la fiancée de .l'Empereur. Les différends qui naquirent à plusieurs reprises de l'exercice! du droit de souveraineté sur l'Adriatique ne se terminèrent pas tous d une manière aussi chevaleresque : la guerre de Candie ne nous en présentera que trop têt le plus terrible exemple. ;
En 1037 , le sultan Mourad , tout occupé d’une campagne contre la Perse , ayant chargé les puissances barbaresques de protéger les navires turcs sur les côtes occidentales de son empire, Alger et Tunis équipèrent seize bâtiments légers, qu'on plaça sous les ordres d'Ali-Picenino. Celui-ci , oubliant le but de sa mission, se mit à courir sur les navires chrétiens, et pénétra même dans l’Adriatique avec l'intention de piller le trésor de Lorette; mais l'entreprise ayant échoué, il lit voile pour la Pouille. Déjà il avait ravagé la contrée de Nikota et capturé un bâtiment vénitien en vue de Cattaro, lorsque l'amiral Murius Cappello, chargé de réprimer ce brigandage, le serra de si près que le khapoudan dut cherchai’ un refuge dans le port ottoman de Valona. Au bout d’un mois de blocus, Cappello força lu liasse, coula bas quinze galères, fit conduire les autres à Corfou , et envoya, le vaisseau amiral dans le port de Venise. A cette nouvelle, le sultan ordonne le massacre de tous les Vénitiens qui se trouvent sur ses terres; et l'ordre eût été mis à exécution si le grand-vizir et. le selikdnr-pecha n'avaient retenu pendant treize jours le messager. La captivité remplaça la mort. Le balle Luigi Contarini fut détenu dans le château des Sept-Tours, puis relâché sur. les réclamations unanimes des ambassadeurs européens, et gardé à vue dans son propre palais par quatre chiaoux. lin lirman prescrivit au defterdar de Bosnie de fermer au commerce vénitien le port de Spalatro , de rompre toute relation avec la république ; mais par un zèle digne d'éloge , cet officier fit observer que la douane de Spalatro versait annuellement dans le trésor impérial cinq millions d'aspres. « Je «m’inquiète peu de l'argent , s’écria Mourad ; je ne songe qu'à me venger de « Venise. Quiconque ose me faire des représentations à cet égard ne peut qu'obéir « à un intérêt particulier; il mérite que je lui fasse trancher la tète. i> Heureusement, les désastres de son armée devant Bagdad lé ramenèrent à la modération;
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et il se contenta de deux cent cinquante mille durais à titre d’indemnité ' (16 juillet 1630). Trêve éphémère et trompeuse! Venise est à la veille de soutenir contre lesOsmanlis une guerre dont les résultats lui seront excessivement funestes; et c'est une circonstance tout à fait insignifiante qui amènera cette lutte de vingtcinq années.
L’eunuque Sünbullü, khislar-aga et gouverneur du harem, avait acheté une jeune et belle esclave qui donna le jour à un fils en même temps que la sultane favorite mettait nu monde le premier-né du grand-seigneur ibrahim. Siiiihüllü sut faire obtenir à sa protégée l'emploi de nourrice , et cette femme se concilia si bien les bonnes grâces du maître , que bientôt son enfant l'emporta dans le cœur de celui-ci sur l’héritier présomptif du trône. Un jour qu'ils se promenaient ensemble dans les jardins du sérail avec les deux enfants, la mère du jeune prince, qui les observait d'un œil jaloux, s'approcha , et montrant son fils : « Voilà , dit- « elle avec colère à son infidèle époux, voilà celui qui seul a droit à votre « amour! » Hors de lui-même, Ibrahim ne répondit à cette brusque apostrophe qu'en lançant le jeune prince dans une citerne , d'où il sortit avec une cicatrice au front. Empressé de se soustraire à la vengeance de la sultane offensée, Sünbüllii partit avec la belle esclave et son fils, sous prétexte d'un pèlerinage à la Mecque ; mais à peine était-il arrivé à la hauteur de Carpathos, que l’escadrille qui l'accompagnait fut attaquée par six galères maltaises. Lui-même périt en combattant*. Les vainqueurs étant venus faire relâche à Candie, vendirent aux Vénitiens quelques chevaux qui avaient appartenu au khislar-aga. Il n’en fallut pas davantage pour déterminer le sultan à déclarer la guerre à la république5.
L’ile de Candie, autrefois la Crète*, située à 30 lieues de la pointe sud de la Mo-
1. Durant ce conflit, deux petites républiques sauvages de la côte orientale du golfe, Macar>ka et Poglis'a , allèrent se placer à l’ombre du pavillon de Saint-Marc , afin d'èchap(>er aux avanies des Turcs.
2. I.es chevaliers, croyant s'ètre emparés du fils du sultan, traitèrent le petit esclave avec les plus grands honneurs; l’erreur reconnue, ils le firent élever dans la religion chrétienne , et entrer dans l’état monastique. Sous le nom de Padre Ottomano , ce personnage passait en Europe pour uu descendant de la race d’Osman.
3. Quelque temps avant la couquète de Rhodes et avant celle de Chypre, un vaisseau ottoman avait débarqué des chevaux dans ees Iles; pareille circonstance s'étant renouvelée à Candie, la superstition musulmane prophétisa la victoire, car, suivant elle, le sol foulé par leurs chevaux appartient aux vrais croyants.
4. D'après la mythologie grecque, l'Ile de Crète tire son nom d’une des Hespérides ou de Krès, fils de Jupiter et de la nymphe tda^a ; on l’appelait tantôt la nourrice tle Jupiter , et Makaronesos , c’esl-à-dire Vile bienheureute ; tantôt aussi i4eria, Chthonia , Doliche, ld<ra, et enfin Curetii ou Telrhinia , des Curètcs ou Telchiues , appelés aussi Dactyles ou Coryhanlcs. Dans le pourtour de sa forme allongée, elle projette seize promontoires ; au nord , ceux de Psakon , Kiamon, Drcpanon, Rhitymiia , Dion, Zéphyrion , Kétiun ( aujourd’hui Capo-Spada), Melecca , Drcpano , Kethymo, Sassoso, San-Zuane, Sidero; à l’est, dans la mer Carpcithienne , Samouium v Ampelus et Erylhneum (aujourd'hui Salomo Xacro), et Diagudro; au sud, en face de l’Afrique, Leondi, Matala et Trivadi; à l'ouest enfin, dans la mer Ionienne, le protnoloire le plus grand de tous, appelé Kriu-Meta- |*on ou Capario ( front de bouc ) parce qu’il présente à la mer une face large et aplatie. Vis-à-vis de ce dernier, à quatre ou cinq milles de distance, se trouve L'Ile Gardos (anciennement ap|K*lee Claude , puis UozzuJ. Immédiatement après vicut le promontoire de Chetonesos (aujourd'hui Capo-
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rée, 35 lieues de Kliodes, 90 de la côte d'Afrique, a environ 65 lieues de longueur sur 20 de largeur et 250 de circonférence ; de nombreux récifs en rendent l’accès difficile , et elle est défendue dans sa partie la plus occidentale par les Grabouses , petites Iles hérissées de forts et de batteries. Plus à l'est, on rencontre Canée, l’un de scs principaux ports, puis Suda, dont la vaste rade servait de stationnement à la flotte vénitienne; plus loin encore, toujours du même côté, Rethymo, qu'entouraient d'épaisses murailles, puis Candie, capitale de file et résidence des gouverneurs , vis-à-vis de laquelle , à cinq ou six lieues en mer, la petite île de Standia pourrait nu besoin servir de point d'appui pour faire lever un blocus. A l'extrémité d'une langue de terre, la forteresse de Spina-Longa présentait un aspect imposant. Enfin , à la pointe orientale de file , Sétliia était entourée d’excellentes fortifications. Par sa rirhesse , sa fertilité , sa population de deux cent mille Ames , et surtout par l'avantage de sa position , qui en fait la clef de la mer de Syrie , Candie excitait la convoitise des musulmans. Pour eux , c’était rentrer dans une ancienne possession , dans un poste avancé d'où ils inquiétaient les rois de l'Occident; pour Venise et pour la chrétienté, au contraire, c’était une forte barrière contre ces implacables ennemis du nom chrétien. Malheureusement les
Corbo) , lequel est suivi de celui de Kimaros, dont le nom moderne est Capo-Karabusa ( les Grabouses). L'intérieur de Plie est hérissé de montagnes qui offrent des particularités fort remarquables : dans la partie occidentale s'élèvent les Montagnes Blanches, qui, selon Strahon, s’étendent sur une longueur de trois cents stades et ne le.cèdent point en élévation aux plus hautes du Péloponnèse ; au centre le mont Ida ( aujourd'hui Psiloriti ), est un groupe de montagnes entassées les unes sur les autres, presque en forme pyramidale : les premières assises offrent un climat tempéré, des forêts superbes, des pâturages et des coteaux émaillés de fleurs, tandis que les vents mugissent autour des cimes arides, où en plusieurs endroits la neige se conserve toute l'année. A l'est de l'Ile est le mont Dicté , où Jupiter prit naissance.
La fertilité de la Crète lui a fait donner les surnoms de la grasse, la riche en pâturages, la féconde, et elle justifiait cette réputation par l'abondance de ses cèdres , de ses coignassiers , de ses vignes, de scs figuiers et de ses blés. Ses industrieux habitants disputaient aux Athéniens l'honneur d'avoir fait les premières semailles, à Prométhée celui d’avoir découvert le feu; s’il faut les en croire, leur compatriote Démétrius fut le premier qui força la terre à produire de riches moissons; les Dactyles, sur le mont Berekynlhos, ont été les premiers qui aient fait jaillir le feu du sein des cailloux, et c'est sur le mont Ida que pour la première fois les hommes ont forge le fer. Les vins de Crète étaient très-estimes , surtout lus vins cuits ; les abeilles du mont Ida rivalisaient avec celles de l'Hymèle pour la suavité de leur miel, et parmi les plantes on citait particulièrement le dictame. Une espèce de pierre précieuse, mouchetée d’or, passait pour un talisman coulre la piqûre des araignées et des scorpions. Hercule avait exterminé les renards et les loups; mais on trouvait des cerfs et des sangliers à Kydouia ; enfin , à Gorthynia, des béliers à poil roux et à quatre cornes. Les chevaux crélois étaient comparables ii ceux de la Toscane , de la Sicile et de l'Achale.
Quoique les plus anciens habitants de la Crète, connus d'Homère sous le nom d'Ètéocrétes , se donnassent pour autochlhones, les Dactyles de l'Ida, ancêtres des Curèles et desCorybanles, paraissent être venus de la Phrygie. où l’on trouve cgalemeut un mont Ida, des Dactyles et des Corybanles au service de Rhea Phrygia. Des Thraces, des Pélasges, des Hellènes, et peut-être aussi des Phéniciens abordèrent dans l'Ile et fondirent leurs mythes, leurs croyances, en un système commun. A dater de la guerre de Troie , l'histoire parait moins obscure; après la mort d'Idoménée et de Mérion, la forme du gouvernement devint aristocratique; plus tard, Lycurgue et Zaleucus empruntèrent en partie à la Crète les lois qu'ils donnèrent à leur patrie. La mythologie s'est emparée de Minos cl de Rhadamanthe.
Grâce ù une organisation toute guerrière, les Crélois, jusqu'à leur entière soumission par les Romains ( 151 ans av. J.-C.), luttèrent avec avantage, tantôt contre leurs ennemis extérieurs , tantôt
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Vénitiens n'y entretenaient qu’un petit nombre de troupes, les milices locales leur paraissant suffisantes
L'expédition définitivement résolue, le divan procéda en grand secret et avec une extrême célérité à l’armement de la flotte ainsi qu'au rassemblement des ti'oupcs; et comme il n'avait publié aucune déclaration de guerre, chacun cherchait à pénétrer le motif d'un rassemblement de forces si considérable : les uns lui assignaient pour but la conquête de Malte, les autres celle de la Sicile. Enfin , le 30 avril IG45, cent quarante-huit galères ou vaisseaux, montés par cinquante mille hommes, sortirent des Dardanelles, se dirigeant sur Négrepont. Leeapitanpacha Voussouf, renégat dalmate et longtemps esclave, à qui le sultan venait de donner une de ses filles en mariage, les commandait. De Négrepont , la flotte se rendit dans le golfe de Navarin, et Voussouf, après avoir lu à ses capitaines le katti-schérif , tenu secret jusqu'alors, Ut diriger sur le promontoire de Canée. Le
juin , il doublait Capo-Spada , entrait dans la baie de Gogna , à dix-huit milles au-dessous de Canée , et la nuit suivante ses troupes marchaient sur cette ville , dont au point du jour les habitants les virent établir leur camp sur les collines environnantes.
Au nord-ouest et non loin de Canée, dans la petite tle de Saint -Théodore (aujourd'hui Koite) , existaient deux petits forts, distants l’un de l'autre d'un mille environ. Un corps de janissaires vint se loger dans le fort supérieur, que les Vénitiens avaient abandonné, et investit le fort inférieur, défendu par une soixantaine d’hommes seulement. Sommé de se rendre, le capitaine Biagio Giuliani se fit sauter, entrainant dans sa ruine cinq cents des assaillants, et la prise de Saint- Théodore ouvrit à quatre-vingts galères le port de Canée. Le 27, l’artillerie de siège, avec toutes les munitions, ayant été mise à terre, l’ennemi ouvrit la tranchée sur la colline de Constantin.
Une agression si inattendue causa dans Venise une telle consternation , qu'à l'aveugle sécurité succédèrent les craintes les plus vives; on croyait déjà voir l'ennemi au milieu des lagunes. On était tellement loin d'imaginer que cette formidable expédition fût préparée contre la république , que le sénat avait autorisé les gouverneurs des îles de l'Archipel à donner aux vaisseaux turcs tous
contre diverses peuplades de rite. Dioclétien, l’an 490, la comprit dans le gouvernement de l’Illyrie; après la mort du grand Thùodose (395), elle fit partie de l'empire d'Orienl, et tomba en 8i3 au pouvoir des Arabes. Michel-le-Bègue fit de vains efforts pour la recouvrer. En 845 les Arabes jetèrent les fondements de la ville de Khundiah ( retranchement) , d'où est venu le nom de Candie. Nicéphore Pbocas recouvra celte lie en 061. Enfin, après la prise de Coustanlinoplc par les Français et les Vénitiens ( 1404 ), Baudouin, premier empereur de Constantinople, en fit don à Boni face, marquis de Monlfeirat , qui la céda aux Vénitiens.
1. La domination des Vénitiens avait été troublée par plusieurs révoltes : ia plus dangereuse, celle d'Alexis Kalcrgos, à ia fin du mi* siècle, devint une guerre véritable, et ne fut terminée que par lin traité de paix formel entre la république et l'heureux rebelle. Cinquante ans plus lard , ils avaient eu encore à en réprimer deux autres qui éclatèrent dans l'espace de cinq années. Pendant les trois siècles suivants, aucun événement n'eut lieu dont l'histoire fasse mention.
les secours qu’ils demanderaient. Quelques jours après, on eut connaissance de l'arrestation du balle à Constantinople , et du manifeste par lequel le grand vizir, en accusant les Vénitiens de crimes sans nombre, soulevait toutes les haines du mahométisme contre le nom chrétien. Le danger était imminent. Sans délibérer, le sénat ordonne une levée extraordinaire de troupes, enjoint à André Cornaro, gouverneur de Candie, de mobiliser ses milices, de réunir à la hâte tous les moyens de défense, et de les combiner avec la flotte stationnée dans le golfe de la Suda sous les ordres d’Antoine Cappello; ses proclamations appellent tous les citoyens au secours de la patrie; ses courriers volent sur toutes les routes : ils portent aux puissances étrangères les dépêches par lesquelles la république, dans une guerre qui menace la chrétienté entière, implore de prompts secours.
Canéc, l’ancienne Kidonic des Grecs, l'une des premières où, huit cents ans auparavant, les Sarrasins d'Espagne s'établirent, était devenue, sous la domination vénitienne, la quatrième place de l'Ile et la capitale du district de Casalia, lequel comprenait Apricorno, Chisamo, Solino, Nichita, Sfakhia et deux cent quarantequatre villages. Sa citadelle formait un rectangle défendu par sept bastions, avec vingt bouches à feu; derrière les bastions s'élevaient des cavalière armés chacun de quinze pièces, et les casemates se trouvaient remplies de projectiles et de poudre. Les murs, assez larges pour que cinq hommes â cheval pussent y passer de front, avaient des terrassements d’une largeur quadruple. Le provéditeur lit d'excellentes dispositions ; mais , dès le 13 juillet , quatre batteries turques ouvrirent simultanément leur feu. Surpris , les assiégés ripostèrent mollement , et déjà l'ennemi, se croyant vainqueur, s'élançait sur la contrescarpe, lorsque le jeu d’une mine l'arrêta court : plusieurs centaines d'hommes y perdirent la vie. Après des assauts réitérés, assauts dans lesquels ils remplissaient de leurs cadavres les fossés de la place, les assiégeants parvinrent, le 27, à s'établir dans le bastion Saint- Démétrius, et, du 6 au 17 août, les travaux d'approche marchèrent avec une telle activité, que la garnison se vit réduite à capituler. Après l'échange des otages, une capitulation stipula que les habitants sortiraient librement de la ville, emportant avec eux leurs effets les plus précieux. Le 22 août , trois galères turques et deux vaisseaux barbaresques prirent à bord les bagages des vaincus, et le lendemain ces derniers , en se retirant , passèrent au milieu de l’armée ottomane sans recevoir le moindre outrage. I.e plus grand nombre se rendirent au port de la Suda. Cette victoire donnait aux Turcs trois cent soixante pièces de canon , un point d'appui pour leurs opérations dans Pile , et un port assez important : elle fut célébrée à Constantinople, pendant trois jours et trois nuits , par des fêtes et des illuminations.
A Venise, on ne considérait pas Canéc comme perdue sans retour ; mais, avant tout, le gouvernement voulait s’assurer les fonds dont il avait besoin pour soutenir la guerre. Il somma les particuliers, les établissements publics, civils et reli- gieux , de déclarer ce qu’ils possédaient en or ou en argent, et d'en déposer les
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Irois quarts n la monnaie; il engagea les provinces de terre-ferme à équiper des galères, leur promettant de les placer sous le commandement de leur noblesse spéciale ; il ouvrit un emprunt à 7 p. 0/0 d’intérét perpétuel et à 14 p. 0/0 en viager; enfin, le pape fut invité à accorder des décimes sur les revenus du clergé. BientAt, ces ressources paraissant insuffisantes, on eut recours à la mise h l’encan des places et des titres de noblesse. L’entrée des assemblées d' États fut ouverte pour deux cents ducats aux enfants de famille qui avaient atteint l'Age de dix-huit ans, et l’on vit deux cents de ces jeunes hommes faire irruption dans le grand conseil ; la dignité de procurateur de Saint-Marc fut offerte aux enchérisseurs sur la mise A prix de vingt-cinq mille ducats, et quarante prétendants, jaloux de se parer de ce titre, se le firent adjuger moyennant une somme quadruple de celle fixée comme minimum
On alla plus loin encore, l’inscription sur le Livre d'or fut accordée à tout plébéien qui verserait nu trésor soixante mille ducats ; ce qui fit dire au sénateur Ange Michèle : a Vous altérez l’essence de ce gouvernement en mettant le patri-
I. Il faut se rappeler que la loi de l'État ne permettait pas aux nobles d'entrer au grand conseil avant l'âge de vingt-cinq ans; mais la Seigneurie ne laissait pas d'en admettre, tous les ans, un certain nombre, qu'on surnomma les BarbtrM , en reconnut toutefois à la voie du sort atin d’éviter les mécontentements. Elle accordait aussi quelquefois des dispenses d'âge , en récompense de services rendus par les pères ou les frères des postulants; mais c’est Ici que, pour la première fois, elle les vendit à prix d’argent. Faisons remarquer encore que les nobles ne commençaient à prendre possession de la vie civile et à devenir membres de l'État que du jour de leur entrée au grand conseil, dans lequel résidtil la souveraineté, comme le gouvernement résidait dans le sénat, l'administration dans la Seigneurie, l'autorité judiciaire dans les Quaranties, la police dans le conseil des Dix. Les attributions de ce corps politique étaient illimitées, puisqu'il était le seul qui existât par hii-ménie. qui eût une autorité propre; s'il avait consenti à déléguer une partie de ses attributions, il ne s'en était pas moins réservé la sanction des lois, la création des nouveaux impôts, le droit de conférer la noblesse, d'accorder la citadinance, et de nommer â presque tous les emplois qui devaient être remplis par des patriciens.
Jusqu'en 1231, il n’y eut qu’un seul procurateur de Saint-Marc, qui prenait le litre de procurât or braii Marri; le second fut créé « pour qu'uu seul bonime n'eût pas tant de deniers â sa disposition, « cl qu'il ne lui fût pas aussi aisé de gagner le menu peuple. » Les richesses de Saint-Marc s'étant encore augmentées , le conseil élut , en 1259 , un troisième procurateur, et partagea entre ces trois dignitaires l’emploi et les affaires. Au premier elle donna le gouvernement de l'église ducale; au second, la direction des biens laissés par des sujets de la république qui demeuraient en deçà du grand canal; au troisième, celle de tous les legs faits par ceux qui habitaient au delà ; ce qui les lit communément appeler Commissurie di quà e di là. En 1261 , on créa un quatrième procurateur, qui fut adjoint au premier. Mais voyant que celle dignité, ambitieusement recherchée, fournissait un moyen fort aisé de récompenser les sujets bien méritants sans rien tirer du trésor, le grand conseil créa , en 1319, un ciuquiètne et un sixième procurateurs, qu’il a-socia au second et au troisième, leur donuanl à garder toutes les chartes et titres publics. Ces six procurateurs furent départis en trois procaraties ou chambres, appelées communément Ridotti di supra, di dira cl di ultra. En 1412, ou en créa encore trois nouveaux . qui furent répartis entre les trois chambres. Ainsi, chaque proeuratie resta coinpo-éc de trois fonctionnaires qui retinrent tous le nom de procurateurs de Saint-Marc par excellence, bien qu'il n’y eût que ceux de supra qui restassent chargés de l'administration de la chambre ducale. Cette dernière création fut accompagnée d’un decret par leqncl le grand conseil fixait à neuf le nombre des procurateurs, déclarant que personne ne pourrait plus être proposé ni admis â celle charge qu’après la mort de quelqu'un de ceux qui s'en trouvaient alors revêtus. En ce temps-là la dignité de procurateur ne s’accordait encore qu’au mérite; lors de la guerre de Cambrai , les finance* de la république se trouvant épuisées, six nobles furent agrégés a prix d'or, sous la réserve cependant qu'il n'en serait plus nommé aucun avant que celte
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« ciat à l’enchère ; est-ce guérir le mal que de gangrener le corps politique? Est-il « d'un gouvernement sage de faire entrevoir aux ambitieux des chances plus favo- « râbles dans les temps de détresse qu'aux époques de prospérité ? Comment voulez- « vous que le peuple respecte le pouvoir dans les mains de ceux que, naguère , il « avait pour compagnons de ses travaux , de ses vices peul-étre ? Vous avez be- « soin d'argent? eh bien! vendez vos fds, mais ne vendez jamais la noblesse!» Ces considérations n’arrétèrent ni le sénat, ni le grand conseil, sur le terrain glissant où ils étaient placés : on voulut d’abord restreindre l'inscription à cinq individus, desquels on n’exigeait d'autres conditions que d’ètre nés d'un mariage légitime et de prouver que ni eux-mêmes, ni leur père , ni leur aïeul , n’avaient exercé de profession mécanique; puis, par une singulière subversion de tous les principes de droit public et d’intérêt national , on admit à ce concours les étrangers qui s'engageraient à verser soixante-dix mille ducats ! « La préférence , disait « le décret, sera accordée à la nation grecque , comme ayant longtemps porté « le sceptre, et comme ayant bien mérité de la république. Parmi les Italiens,
compagnie fût revenue au nombre détermine de neuf. En 15Î2, le conseil dérogea à cet arrêté , eu nommant douze procurateurs moyennant finance; mais en 1556, ils se réduisirent entin, par la mort de plusieurs titulaires, au chiffre de neuf, que le conseil déclara être tous ordinaires. La guerre de 1570 contre la Turquie obligea de nouveau la république à vendre six de ces places; celle de Candie fit commettre la même faute. Ce n’était pourtant pas un emploi lucratif : le traitement n’était que de six cents livres; mais les procurateurs jouissaient d’une graude considération, et, dans l'ordre hiérarchique, ils venaient immédiatement après le doge. Administrateurs de l’église de Saint-Marc, tuteurs légaux des orphelins, exécuteurs testamentaires de ceux qui voulaient leur confier ce soin, ils jouissaient d’une telle considération en Italie, que de toutes parts on leur envoyait des pupilles. Un palais avait été bâti aux procurateurs sur un des côtés de la place Saint Marc, et ils ne pouvaient s'absenter de la ville plus de deux jours par mois sans la permission du grand conseil. Membres-nés du sénat, ils n’avaient cependant pas le droit d’y faire des propositions, et durant les séances du grand conseil , auxquelles ils ^assistaient pas, à moins qu'ils ne fussent sages-grands, plusieurs d’entre eux se tenaient au corps de garde placé dans la tour de l’horloge, pour veiller eu dehors à la sûreté du corps qui représentait la république entière; seulement, lorsqu'on y traitait de leurs attributions, un ou deux y étaient appelés de droit. Celte restriction avait été iugée nécessaire pour leur faire |iardonncr les immenses prérogatives dont ils jouissaient. Leur dignité étant à vie et donnant entrée dans le sénat, les procurateurs conservaient plus d'indépendance que les autres patriciens, car ils n’avaient pas besoin de se ménager la bienveillance de la petite noblesse pour y être admis: le titre de sage-grand était le seul qu’ils pussent ambitionner.
Nous avons déjà eu l'occasion d’indiquer les principaux degrés de la noblesse vénitienne ; la première classe remontait aux douze tribuns qui élurent le premier doge en 677, ou aux familles qui, sans avoir eu part à cette élection, se rattachaient plus ou moins directement à eux; la seconde classe se composait des familles qui prouvaient avoir fait partie du grand conseil à l'époque où le droit d'y siéger devint héréditaire; la troisième était formée des trente familles élevées au patricial quatre-vingt-dix aus après la clôture du grand conseil, pour les services rendus ou les s<»cours fournis à l’Étal pondant la guerre de Cbiozza. Après la perte de Candie il s'en forma une quatrième, composée des nobles Candiotes qui vinrent se refug'er dans U métro|K»le, des nobles de lerrelerme, ou des simples citadins de Venise qui a\ aient acheté le patriciat. 11 paraîtrait que les étrangers montrèrent peu d'empressement à profiter des facilités offertes pour leur inscription sur le Livre d'or, car leurs noms n'y sont pas en grand nombre : si l'on y trouve celui de plusieurs familles papales, de quelques princes italiens, il n'est pas à supposer qu’aucun d’eux ail abaissé son hlason jusqu'à vouloir acheter lin honneur devenu banal. Ils y figuraient au même titre que ceux de Bourhou, de Lorraine, de Lu>iguan , de Luxembourg, de Druns\Mck-Luucbourg , c'est-à-dire qu'ils rehaussaient l’cclat du patricial vénitien plutôt que celui de leurs illustres maisons.
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a personne ne pourra Cire admis à la concurrence qu'en justifiant de toutes les « conditions qu'exige la dignité delà noblesse vénitienne; la nation allemande g sera assimilée à la nation grecque; les Français, les Espagnols, les Anglais, « seront admissibles aux mêmes conditions; mais les Juifs, les Turcs, les Sarra- « sins, ne pourront concourir, ni pour une somme quelconque, ni même en allé- « guant des services rendus. » L'appât fut si entraînant , les sollicitations si pressantes, qu'au lieu de cinq patriciens on fut obligé d'en admettre vingt, cinquante, quatre-vingts! Le trésor s'enrichissait ainsi de huit à dix millions de ducats; mais, par un juste retour, la qualité de noble vénitien était à jamais avilie.
Pendant que le gouvernement battait monnaie aux dépens de son honneur, les ouvriers de l'arsenal se hélaient d'équiper une flotte; les auxiliaires de Venise, c'est-à-dire quelques petits États d'Italie, le pape, le grand-duc de Toscane, l'ordre de Malte et l'Espagne , envoyèrent vingt galères ; mais le cardinal Mazarin, qui avait promis de mettre à la disposition de la république toutes les forces navales de la France , n'expédia que deux brûlots. Avec un effectif de cent galères ou gros vaisseaux , les Vénitiens se décidèrent à aller chercher l'ennemi ; Jérôme Morosini, chargé du commandement en chef, eut pour instructions de combiner ses opérations avec l'escadre stationnée dans le golfe de Suda sous les ordres de Marin Cappello. L’amiral croisa entre Milo et Argentiera , entre Négrepont et Malvoisie, sans pouvoir atteindre la flotte ottomane, qui s'étudiait à l’éviter ; il se borna donc à sacrager successivement Modon , Pat ras et Koron , où il lit un butin considérable et cinq mille prisonniers, à ravitailler ensuite plusieurs places de l'ile de Candie, à en faire réparer par ses matelots l’armement ou les fortifications; puis, après avoir tenu la mer pendant près de deux mois, il ramena sa flotte hiverner dans l’Adriatique. Une vive mésintelligence, qui avait éclaté dès le principe entre les Vénitiens et leurs douteux amis, fut en grande partie cause de l’insuccès de cette campagne, et contribua beaucoup à diminuer l'intérêt que les puissances étrangères prenaient au sort de la guerre. Libre de ses mouvements, Youssouf sortit de Canée et regagna Constantinople pour y réparer ses avaries.
D’abord il reçut un brillant accueil ; mais lorsque Ibrahim eut appris le sac de Patras, de Modon et de Koron, sa fureur ne connut plus de bornes : il ordonna le massacre général de tous les chrétiens résidant dans ses États , et manda près de lui le capitan-pacha : o Pars immédiatement, lui dit-il , et va terminer la con- # quête de Kirid'; venge surtout nos derniers désastresl — Les vaisseaux sont « dans les chantiers, et l’hiver ne leur permettrait pas de tenir la mer, lui répondit « Youssouf. — Pars, te dis-je, ou je te tuel » s'écria le sultan, irrité de cette observation. Mais Youssouf, fort du lien intime qui l'unissait à la famille de sou souverain, répondit avec assurance; «Mon padischah, vous neconnaissez rien aux affaires de la incr ; nous n’avons point de rameurs, et sans rameurs les galères
t. Cest le nom que les Turcs donnent à l’ile de Candie.
HISTOIRE DE VENISE
« ne peuvent marcher. — Maudit! prélends-tu m'apprendre les affaires de la « mer!» s'écria Ihrahim; et, sc tournant vers le bostandji-baschi : « Apporteo moi vite sa tête!» ajouta-t-il. Aidé de quelques muets, le bostandji entraîna Youssouf dans la M<iison-(les-ilointaux, prison ordinaire des vizirs condamnés à la mort ou è l'exil, et le lendemain la tête du conquérant de Canéc ornait la porte du sérail! Apaisé par cet acte de cruelle injustice, Ibrahim lit aux chrétiens grâce de la vie.
Aucune bataille n'avait signalé la campagne de 16'*5; par suite, une gronde indifférence se manifesta chez lu population candiote. Effrayé de ce relâchement, le sénat concentra dans les mains du gouverneur de file le commandement supérieur des troupes et l'autorité civile ; afin aussi d’exciter le zèle des habitants de la métropole, il voulut que le doge, François Érizzo, se mit en personne è la tête de l'armée. Malgré son grand âge, Érizzo reçut avec empressement cotte difficile mission. «Je suis heureux, dit-il , d'inspirer une telle confiance; mon cœur se « ranime en entrevoyant l'espoir de rendre encore quelques services à ma pa- « trie.» Mais pendant qu’on s’occupait des préparatifs, la mort vint enlever le généreux doge; un procurateur de Saint-Marc, François Molino , lui fut donné pour successeur, et Jean Cappello reçut le titre de capitaine-général de l’armée de Candie.
Les conseils se proposaient trois objets d'une égale importance : délivrer Collée, prévenir la chute des places plus ou moins menacées, retenir les Turcs au delà des Dardanelles. A cet effet , le capitaine-général dut jeter dans file de Candie un corps de troupes considérable, et le distribuer partout où leur présence pouvait être nécessaire, tondis que le doge, qui bloquait étroitement Canée, détachant de sa flotte vingt-quatre galères, les envoyait, sous les ordres de son parent Thomas Morosini, fermer le passage des Dardanelles. Malheureusement les irrésolutions de Jean Cappello démentirent les espérances que sa carrière antérieure avait fait concevoir; il ne sut ni exalter le courage des Candiotes, ni utiliser les forces qu’on lui avait confiées. Quant à Jérôme Morosini , il harcela inutilement la flotte turque , concentrée de nouveau dans le port de Canée. Thomas ne fut pas plus heureux : gardant étroitement les Dardanelles, il ne trouva pas d'ennemis à combattre, car lesTurcs s'occupaient exclusivement d'augmenter l'armement de leur flotte et l’instruction de ses équipages. Fatigué d’une croisière pénible et sans résultats , il se mit à saccager Tcnédos et le rivage de Troie, afin d’attirer l'ennemi sur ce point ; mais celui-ci s’y présenta avec des forces si imposantes, qu'il nejugea pasà propos de lui tenir tète. LesTurcs se portèrent aussitôt sur Candie, où, après s'être emparés de Kisamos, de Cladissa, d’Apricorno, ils investirent Kethymo. Celte ville, défendue par des terrassements de sable et quelques bastions, couronnée par un château qui s’élève sur un rocher qui se projette dans la mer, comptait, outre sa garnison, sur une diversion du capitaine-général. Il ne se présenta pas. Après quatorze jours de tranchée ouverte ,
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la brèche étant praticable, les Turcs donnèrent un assaut dans lequel le général Cornaro et le provéditeur Mnlino perdirent la vie; le trente-neuvième jour du siège, une mine fil sauter la grande tour du château, et ils en profitèrent pour donner un nouvel assaut qui fut encore repoussé. Mais c’était le dernier effort des défenseurs de la place; le lendemain matin un drapeau blanc flotta sur les remparts , et les pourparlers commencèrent. Il fut convenu que les troupes vénitiennes sortiraient de Rethymo avec les honneurs de la guerre , abandonnant , outre le matériel et les approvisionnements, cent dix prisonniers, parmi lesquels dix capitaines, vingt officiers et dix jeunes filles , qui tous furent envoyés à Constantinople.
De si déplorables résultats étaient loin de ceux qu'on avait droit d’espérer, puisque la France avait fourni un secours de neuf vaisseaux, ce qui portail h trente voiles la flotte auxiliaire. Qu’il y aü eu incapacité chez les différents chefs ou défaut d'harmonie entre eux , l'ensemble et l'énergie manquèrent. Jean Cappello , accusé de mollesse dans le sénat, fut rappelé, mis en jugemeut, condamné à un an de prison , et on lui donna pour successeur Baptiste Grimani.
Le nouvel amiral fit recouvrer aux armes de la république une partie de leur ancien éclat. Il poursuivit avec une incroyable ardeur les vaisseaux turcs partout où ils s’étaient retirés : à Négrcpont, à Scio, à Mitylène. Dans une de ces glorieuses rencontres, Thomas Morosini fut tout à coup entouré par les forces ennemies, composées de quarante navires ; Griraani, sans avoir égard au nombre, vole à sou secours avec trois galères seulement, perce la ligne contre laquelle son lieutenant soutient un combat inégal, foudroie, coule bas tout ce qui lui résiste, et parvient jusqu'au navire de Morosini, dont le pont couvert de sang et de cadavres présentait un affreux spectacle : Morosini lui-méme gisait parmi les morts. Remplis d'effroi autant que d'admiration , les Ottomans allèrent se réfugier à Négrcpont. Malheureusement le courage individuel, quelques actions d'éclat, s'ils suffisaient pour constater la supériorité des Vénitiens, ne pouvaient fixer en leur faveur les destins de la guerre. Grimani poursuivit le cours de ses succès , et quoiqu’il eût affaire à des forces très-supérieures, il tint bloquée pendant plusieurs mois la flotte turque dans le port de Napoli de Romanie. Le sultan Ibrahim , irrité de ces revers successifs, dépouilla de son commandement le capitan-pacha, et le fit remplacer par un de ses gendres, Fazli-Pacha '. Ce dernier, à la faveur des sinuosités de l’Archipel, parvint à échapper aux flottes combinées de Venise, de Rome et de Malte , et débarqua près de la ville de Candie (28 septembre 1647) un corps de troupes considérable , avec des munitions de guerre et de l’artillerie.
I. Quelques historiens ont prétenduque le sultan, dans su colère, poignarda de sa propre main le capitan-pacha. C’est une erreur que nous devons relever, non dans l’intention de réhabiliter la mémoire du sanguinaire Ibrahim, mais par respect pour la vérité. L'officier général qui commandait les forces turques a Napoli fut seulement rappelé à Constantinople, et dans la suite il exerça plusieurs charges importantes.
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Pendant ces alternatives de succès et de revers, une armée forte de vingt mille hommes, sous les ordres d’Ali-Bey, gouverneur de Lecca, attaquait les Vénitiens dans la Dalmatic, tentative qui tourna au détriment des Turcs, car les Morlaqucs, leurs sujets, s’insurgèrent et se firent les auxiliaires de Venise '. I.a république perdit, il est vrai, les places de Zara-Vecchia, de Vodizza, de ltasanza, de Torretta et de Novigrad ; mais, à leur tour, ses adversaires, outre qu’ils furent contraints d'abandonner plusieurs villes importantes de leurs frontières, s'étaient privés de l'appui d’une peuplade belliqueuse.
L’année 1648 s'ouvrit d’une manière désastreuse pour les Vénitiens : Grimani , maître de la mer, croisait dans les Dardanelles lorsque , le 9 mars, une tempête affreuse s’éleva , brisa ses navires les uns contre les aulres et en fit périr vingthuit, parmi lesquels le vaisseau amiral lui -même, corps et biens. La joie fut grande à Constantinople, mais elle dura peu. Quelques jours à peine sciaient écoulés, que le pavillon de Saint-Marc reparaissait plus audacieux que jamais dans les eaux du Bosphore : Bernard Morosini, un des lieutenants de Grimani, avait rallié toutes les galères et autres bâtiments qui croisaient dans l'Archipel , et il venait , bravant la puissance ottomane jusque dons sa capitale , montrer que longtemps encore les ressources de la république seraient inépuisables. Fazli- Pacha sortit de.ses lignes pour engager le combat; mais il fut honteusement mis en fuite.
Cependant les troupes et le matériel débarqués près de Candie l'année préaédente avaient permis aux Turcs d'en entreprendre le siège, et ils exécutèrent les premiers travaux avec une rare habileté; car l'art de la guerre , alors imparfait en Europe, brillait chez eux de tout son éclat. En moins de quinze jours (du 5 au 20 mai), ils étaient parvenus à creuser une vaste ligne de circonvallation , à se loger dans des ouvrages en terre, à établir cinq batteries dirigées contre les principaux bastioris de la place, i pratiquer enfin plusieurs mines. De leur côté , les défenseurs de la ville faisaient chaque jour de vigoureuses sorties dans lesquelles ils tuaient aux Ottomans beaucoup de monde. I.a position devenait même difficile pour ces derniers, lorsque (3 juillet ) le séraskier, Hussein-Pacha , ordonna une attaque générale ; les bastions de Saint-Démétrius, de Gesus et Santa-.Maria, celui du Lazaret . furent simultanément battus en brèche, tandis que trente fourneaux de mine, disposés le long des principales courtines, faisaient explosion. Nullement intimidés, les assiégés redoublèrent d’ardeur et de courage : on les vit couronner les remparts , remplacer par de nouveaux terrassements ceux qui avaient été détruits; et lorsque les Turcs revinrent à l'assaut, ils rencontrèrent une vaillante résistance. Deux fois Hussein, à la tête des siens, essaie d'escalader les murailles, deux fois ils sont culbutés. Tout à coup rependant le comte Livio de Noris , qui commande l'ouvrage avancé de Corona Santa-.Maria , fléchit; les Turcs le pressent
1. Les Morlnques habitent une petite province située le long du golfe de Venise, entre la Croatie et la Dalmatie ; leur ville principale est Segora.
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vivement, le rejettent dans la place, y entrent avec lui en poussant des cris de victoire , et plantent l'étendard du croissant sur les créneaux ébranlés. L'épouvante était extrême ; l'explosion d'une mine acheva de porter la consternation dans le cœur des habitants. «Nous sommes perdus, s’écriaient- ils; les Turcs « sont maîtres des murailles, et toute la ville est minée; affaiblie par des combats « journaliers, la garnison ne reçoit aucun encouragement, aucun secours! Ren- «dons-nous! — Non! répondit Louis -léonard Moncenigo qui avait remplacé « Grimani ( mourons jusqu'au- dernier, les armes à la main, plutôt que de nous « rendre. Que les braves me suivent! » Et faisant dégarnir tous les postes, il rallie autour de lui un corps de troupes assez considérable. A ces paroles, le courage des assiégés renaît ; ils se précipitent sur les pas de leur chef, abordent audacieusement l'ennemi et le repoussent loin de leurs murs. Cette fois encore l'énergie de Moncenigo conserva Candie à la république! Quinze mille Ottomans avaient perdu la vie pendant le siège; les désordres survenus dans l'empire les empêchèrent de poursuivre les hostilités avec leur vigueur habituelle.
Cinq années se sont écoulées depuis les premières hostilités; les deux parties belligérantes avaient fait déjà d'immenses sacrifices en hommes et en argent, et cependant cette lutte, une des plus mémorables dont l'histoire fasse mention, menaçait de durer longtemps. Venise, infidèle à ses vieilles traditions politiques, ne trouva d'autre expédient pour subvenir aux frais de la guerre, que d'étendre le trafic des places. Une ressource plus fatale encore fut mise en œuvre afin de remplir le trésor public : les détenus , les condamnés , les bannis , quels que fussent leurs crimes, furent admis à se racheter des peines qu'ils avaient encourues.
Une révolution de sérail venait de précipiter du trône le sultan Ibrahim et d'y faire monter son fils Mahomet IV, à peine âgé de six ans : au milieu des intrigues auxquelles donna lieu la minorité du jeune prince , une diplomatie vigilante autant qu'adroite aurait aisément gagné des voix dans le divan. Loin de là : on agita plusieurs fois dans le sénat la question de savoir s’il ne conviendrait pas d'abandonner l’ile de Candie. « Ce serait s'aveugler, dit entre autres le sena- « leur Vincent Cussoni, que d'espérer le triomphe dans une lutte si inégale. Plus a nous la prolongerons , moins nous serons en état d’exiger quelques raénage- « ments. Craignons, en achevant de nous épuiser, d'encourager d’autres enne- « mis qui n'attendent peut-être que notre total épuisement pour se jeter sur nos « dépouilles. » Le conseil du doge partageait cette opinion ; lui aussi , il voulait qu’on abandonnât aux Musulmans l'antique boulevard de la chrétienté! L’avis opposé prévalut, mais sans qu'il reposât sur des convictions profondes; aussi les événements dont Constantinople était le théâtre ne firent-ils que très-peu d'impression à Venise. On se contenta de charger le baïle de sonder le divan sur scs intentions ultérieures , en lui enjoignant de prendre pour base d’un traité de paix la restitution réciproque des conquêtes. Aucun présent , aucune promesse
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personnelle, moyens toujours si efficaces auprès des chancelleries turques, n'appuyait ces propositions; si bien que quand le grand vizir en eut connaissance, il se répandit en imprécations contre ceux qui osaient les lui adresser, fit mettre à mort l'interprète? qui les lui avait fait entendre, et charger de chaînes le baïlc ainsi que les principaux négociants vénitiens. Il ne restait plus aux descendants dégénérés des Vénètes qu'à vaincre un ennemi devenu trop puissant, ou à tomber sous ses coups.
Les hostilités recommencèrent dans les première mois de l'année 16à9. L’amiral vénitien, Jacques Riva, croisait devant les Dardanelles avec vingt galères pour surveiller les mouvements de la marine ottomane, quand il vit une (lotte composée de quatre-vingt-trois voiles déboucher du détroit. Jugeant qu’elle porte un renfort aux troupes restées devant Candie, il se met à sa poursuite, prêt à en venir aux mains afin de l'empêcher à tout prix d'accomplir sa mission ; mais elle évite le combat et va chercher un refuge dans la rade de Foschia , située à l’embouchure de l'Hémus , un peu au nord de Smyrne, où elle espérait faire jonction avec une escadre barbaresque. Riva ne donne pas à celle-ci le temps d’arriver : il passe audacieusement sous le feu des batteries rasantes de Foschia , se précipite au milieu des navires turcs au mouillage , où ils perdent l’avantage du nombre, et chaque galère vénitienne en attaque trois ou quatre à la fois. D'une construction svelte et élégante , on les voyait se mouvoir avec, légèreté autour de ces lourdes citadelles , et les déchirer de leurs boulets. L’engagement ne dura que quelques heures ; mais ces quelques heures coûtèrent aux Turcs sept mille hommes et quinze de leurs vaisseaux. Malheureusement Riva ne sut pas profiter de sa victoire : croyant avoir assez fait, il gagna la haute mer, laissant aux débris de la Hotte ottomane la faculté de gagner Candie et d’augmenter de trois mille hommes environ le nombre des assiégeants. Encouragés par ce faible secours, ces derniers reprirent le siège avec une nouvelle ardeur : ils étendirent leurs lignes, élevèrent batteries sur batteries , et la ville se trouva presque hermétiquement renfermée dans un cercle de feu , malgré les héroïques efforts de ses défenseurs pour détruire les ouvrages de l’ennemi , défendre ou relever les leurs. Souvent un bastion fut pris et repris quatre fois; souvent, au milieu d'un combat acharné, l’explosion d’une mine, faisant sauter le terrain disputé, engloutissait assaillis et assaillants. Une pluie de bombes écrasait les édifices publics, les maisons, les casernes , et chaque jour la garnison faisait des pertes considérables. Cependant la place tenait toujours, quand les troupes ottomanes, furieuses d'avoir perdu six raille combattants sans être plus avancées , se mirent en révolte. Leurs chefs ne trouvèrent d’autre expédient pour se soustraire à leur rage que de les ramener à Constantinople en ne laissant devant Candie qu’un corps d’observation.
Reconnaissant l'impossibilité de surveiller l'ennemi sur une mer parsemée d'un si grand nombre d'Iles et d’écueils , les amiraux vénitiens proposèrent au sénat d’aller attaquer les Musulmans dans leur capitale. « Bornez-vous, leur fut-il
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o répondu , A garder étroitement les Dardanelles ; cela suffit. » Et Riva , contrarié dans un projet aussi hardi que bien conçu , s'acquitta de sa tAche avec un rare bonheur. Pendant prés de deux ans, aucun vaisseau turc ne franchit le détroit; tout ce qui se présentait fut coulé bas , ou forcé de retourner en arriére. Alors le peuple de Constantinople , indigné de voir toutes les forces navales de l’empire tenues en échec par quelques navires ennemis , les janissaires , toujours prêts A partager le mécontentement du peuple, liront mettre en liberté l’ambassadeur de la république et demandèrent l’exil du muphti, généralement considéré comme celui des membres du divan qui avait le plus contribué à faire entreprendre In guerre. Le sultan céda sur ce poiut, mais sans renoncer à poursuivre les hostilités.
En 1651 le capitan-pacha parvint à forcer le passage. Moncenigo, qui commandait en personne la station , courut à sa rencontre, l'attaqua près de nie de Paros, le battit complètement et lui enleva dix vaisseaux montés par cinq mille hommes *. A la suite de cette victoire qui rendait les Vénitiens maîtres de l'Archipel, l'amiral aurait voulu secourir Candie ; dans l’impuissance d’y parv enir, il voulut du moins porter l'espoir au coeur des assiégés en faisant défiler sous leurs yeux les vaisseaux ottomans désemparés et le pavillon en berne. Heureusement les troubles auxquels Constantinople était en proie empêchaient le divan d'activer le siège : il se borna à ordonner la construction de trois châteaux destinés à contenir la ville. Quant à la Seigneurie, toujours inquiète de l'infiuence qu’acquéraient sur l’esprit des troupes et des populations ses généraux victorieux , elle profita de ce moment de répit pour rappeler le brave Moncenigo et mettre en sa place Léonard Foscolo.
Les deux années de l'administration du nouveau gouverneur ne virent éclore aucun événement digne d'être rapporté, si ce n'est une sédition des Albanais auxiliaires qui , trouvant leur paie insuffisante, menaçaient d'ouvrir à l'ennemi les portes de la place, et plusieurs tentatives dirigées contre l'armée ottomane, qui chaque fois déclina le combat. C'est dans ce même temps aussi que Louis Navagiero, d’une des plus illustres familles de la république, donna le premier exemple d’une infAme trahison en passant du côté des Turcs et en renonçant à sa religion pour embrasser celle de Mahomet.
Trompé par la mise en liberté du balle , par le mécontentement du peuple de Constantinople , et surtout par quelques confidences de l’ambassadeur français , le sénat chargea Jean Cappello de se rendre auprès du divan , afin de voir A quelles conditions il consentirait A signer la paix. Si l'on se flattait de l'espoir que la Porte , satisfaite d'un tribut, restituerait ses conquêtes , on fut promptement détrompé ; car dès qu’il aperçut Cappello, le grand vizir lui adressa brusquement cette question : « Nous apportez-vous les clefs de Candie? » et sur sa réponse négative :
1. Trois membres de l'illustre famille des Moncenigo, famille si célèbre dans les annales de Venise, prirent part à ce combat; un d'entre eux y perdit la xie.
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« Retirez-vous, lui dit-il. » Puis, se ravisant, il lit arrêter le malencontreux négociateur avant qu’il eût quitté le territoire de l’empire, et l’envoya à Andrinople où il mourut en prison. Aussitôt que l'avis de cette violation du droit des gens parvint à Venise, Moncenigo fut de nouveau investi du commandement général de la flotte.
La campagne de 1651 s'ouvrit par une de ces actions où brille le courage uni à l'extrême habileté , mais qui n'amènent aucun résultat-politique : un des plus habiles lieutenants de l'amiral , Joseph Delphino , avait été chargé de surveiller le passage des Dardanelles avec seize vaisseaux, deux galéasses et huit galères, forces d’autant moins suffisantes que le capitan-pacha ne négligeait rien pour obtenir une victoire qu'il s'était promise, et que, dans cette intention, il avait appelé dans l'Archipel trente-deux navires barbaresques. Lorsqu'ils y sont arrivés, le capitan prend la mer avec soixante-quinze vaisseaux ou galères récemment construits et équipés dans les chantiers de Constantinople , s'avance en bon ordre contre la croisière vénitienne pendant que ses auxiliaires arrivent du large, et la place entre deux feux. Delphino, outre l'infériorité du nombre, avait à lutter contre les courants si perfides de ces parages, et dix-huit de ses bâtiments, dont douze vaisseaux et six galères, étaient entraînés loin de sa ligne au moment où il lui fallut en venir aux mains ; les autres, entourés par l’ennemi, souffrirent considérablement, l’ne seule galère restait intacte; Delphino y arbore son pavillon , et pendant plusieurs heures fait face aux assaillants qui l'entourent au nombre de quatorze; enlin, il s'ouvre un passage au milieu d'eux, leur échappe, puis rejoint la partie de son escadre que les courants ont emportée. Le lendemain, il s'apprêtait h prendre l’offensive; mais les vents contraires l'en empêchèrent. Ne se voyant pas inquiété par la flotte vénitienne, le capitan-pacha ravagea les lies de Tenez et de Millo, ravitailla la Canée, et rentra à Constantinople où il présenta au sultan cinq cents prisonniers. On assure que l'échec de son lieutenant fit mourir Moncenigo de chagrin.
La longueur de cette guerre désespérait Venise, épuisait ses finances : elle appela de nouveau à son aide l'Empereur, la France, le pape , l'Espagne et l'Angleterre, qui ne lui témoignèrent qu'un intérêt stérile ou ne lui envoyèrent que d'insignifiants secours ; la France se borna même à engager le divan à faire la paix, mais sans chercher à rendre efficace sa bénévole intervention. Le pape, seul , envoya des hommes et de l'argent ; il alla même jusqu'à autoriser le sénat à vendre les biens de plusieurs couvents pour en affecter le produit aux frais de la guerre : rare condescendance dont il lui fut tenu compte par le rappel immédiat des jésuites.
Digne émule de son frère, Lazare Moncenigo avait reçu l’ordre de bloquer rigoureusement le détroit des Dardanelles et de réparer le glorieux échec de Delphino. Dans une première rencontre, il prit aux Turcs trois vaisseaux, leur en brûla onze et en coula neuf. C'était le brillant prélude a une victoire plus complète
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que le capitan-pacha vint en quelque sorte lui oITrir. Le eapitan, sorti du port de Constantinople avec quarante-cinq galères et trente-quatre autres bâtiments de moindre force , se dirigeait vers les Dardanelles , et ses équipages , fiers de leurs précédents succès , brillaient de se signaler encore : ils engagèrent l’action en attaquant le vaisseau amiral et une galéasse que montait le capitaine général , ce qui paralysait le commandement des deux chefs de la flotte vénitienne. Moncenigo , appréciant de sang-froid la situation difficile où le plaçait cette manoeuvre inattendue, laisse arrivera l'abordage, s'attache aux flancs des vaisseaux ennemis, charge avec vigueur leurs équipages à la tète des siens, et, lorsqu’il les a paralysés, il fait sauter son propre navire, dont l'explosion allume l'incendie ou sème la mort parmi ceux des assaillants; puis, dans le premier moment de confusion , il monte à bord d'une autre galère, y arbore son pavillon , et rappelle la fortune autour de l'étendard de Saint-Marc en donnant des ordres que ses officiers et ses matelots exécutent avec autant de promptitude que d'allégresse. Bientôt la flotte turque, enveloppée à son tour et mise hors de combat, sème la mer de scs débris. Soixante vaisseaux et douze mille hommes furent perdus pour les Ottomans dans cette journée , la plus désastreuse qu'ils eussent à déplorer depuis la bataille de Lépante; quatorze galères, sur l'une desquelles se trouvait le capitan-pacha , parvinrent seules à s’échapper. Les pertes des Vénitiens se bornaient à trois vaisseaux et à quatre cents hommes. Lazare Moncenigo perdit un œil dans le combat.
Lorsque l’amiral ainsi mutilé entra dans le port de Venise , suivi des vaisseaux capturés, sa galère pavoisée de pavillons turcs déchirés par la mitraille, l’enthousiasme fut extrême ; on le proclama le sauveur de la patrie, et d'une voix unanime le grand conseil lui déféra le commandement en chef des forces concentrées dans l’Archipel. Vivement pénétré, Moncenigo crut ne pouvoir mieux répondre à la confiance de scs concitoyens qu'en rejoignant la flotte avant que sa blessure rôt guérie. Pendant ce court délai, ses lieutenants s'emparèrent successivement des îles de Ténédos, de Samothrace, de Lemnos, et répandirent l'alarme dans Constantinople , où le peuple soulevé demandait à grands cris la tète des fonctionnaires signalés comme favorables à la guerre. A la faveur de ce désordre , les ulémas exigeaient la déposition du sultan , et. la sultane validé , tutrice du jeune empereur, leur répondait par les supplices. Pendant plusieurs mois, le sang ruissela dans la capitale de l'empire. Cependant , comme cela arrive presque toujours, au milieu de cette sanglante anarchie on vit surgir tout à coup un homme doué d'une énergie capable de briser tous les obstacles ; il s'appelle Mohamet Kupruli. Petit-fils d’un Albanais transporté dans l'Asie Mineure, cet homme extraordinaire se fraya rapidement la route du pouvoir. En peu de temps il se débarrassa de scs rivaux et fit des armements gigantesques. Moncenigo, lorsqu'il arriva en Crète , apprit non sans étonnement que déjà une nouvelle flotte turque sillonnait les eaux de l’Archipel ; qu’une autre , plus considérable encore ,
HISTOIRE UE VENISE
était rassemblée dans la mer de Marmara : qu'un camp de cinquante mille hommes bordait les (êtes des Dardanelles.
Monccnigo voulut reconnaître par lui-même l’état des choses , et chemin faisant il battit les Barbaresques dans le voisinage de Chios, leur prit quelques navires, s’empara même de la forteresse de Sugadschik , dans le golfe de Scalanuova ; mais le grand vizir ne lui laissa pas le temps d’accomplir sa reconnaissance et de mûrir les projets qu'il avait conçus. Le 17 juillet 1657, les vaisseauv turcs débouchent du canal, et tombent à l’improviste sur une division de la (lotte ennemie comptant l'accabler sous le nombre; l'amiral vénitien, peu éloigné, arrive au secours des siens et force les Musulmans à se réfugier sous les batteries de terre de l’Anatolie. La nuit enveloppa les deux flottes avant qu'elles en vinssent aux mains, et Moncenigo la passa tout entière à méditer un plan des plus hardis : il voulait, profitant du désordre où la tempête et le combat avaient jeté les Turcs, rappeler b lui tous scs vaisseaux, franchir le détroit, et attaquer Constantinople dégarnie de ses moyens de défense, alors qu'on l’y croyait aux prises avec la flotte récemment sortie du port. La houle, toujours forte , fit avorter sa combinaison : lorsqu’elle tomba , il n'avait encore autour de lui que treize voiles. Malgré ce fâcheux contretemps, l'intrépide Moncenigo ne put résister au désir d'attaquer, de détruire s’il était possible, les vaisseaux ottomans, qu’il voyait timidement embossés dans les petits havres qui parsèment les rives des Dardanelles. Déjà il a pénétré dans le détroit , serrant la côte au plus près pour mieux assurer sa manœuvre, lorsqu'une décharge d'artillerie, partie du château de Koutourmi , abat les mâts et les vergues de la eapitane; une seconde volée en déchire ses flancs, en balaie le pont, tue Moncenigo lui-même, et un boulet tombé dans la sainte-barbe met le feu aux poudres. Le navire désemparé tournoie sur lui-même, une horrible explosion se fait entendre, et tout ce qui n'est pas lancé au milieu des airs est englouti dans les flots. Pendant une heure un épais nuage de fumée couvrit le canal ; à peine commençait-il à se dissiper, que les Turcs aperçurent, au milieu des débris battus par la vague, le cadavre, le pavillon et le fanal de l'amiral; ils s'élancent pour s’en saisir, mais , aussi rapide que la pensée, le chevalier Avogaro de Trévise se précipite sur eux et leur arrache ces précieux trophées. On se battit pendant quelque temps encore : mais le découragement était entré dans le cœur des Vénitiens, et ils gagnèrent promptement le large. Quelques semaines après cette bataille , à laquelle l'histoire a donné le nom de bataille des Dardanelles , les Ottomans reprenaient presque sans coup férir les îles de Ténédos et de Lemnos , car la flotte vénitienne, affaiblie par la désertion de ses ulliés plus encore que par les pertes qu’elle venait de faire, s’était dispersée. Ces auxiliaires avaient allégué pour prétexte, que le soin de leur honneur ne |>ermettait pas qu'ils obéissent à un officier non revêtu du titre de généralissime.
Le grand vizir Kupruli se proposait d'introduire d’importantes réformes dans l'empire; en homme habile, il profita de la victoire pour offrir la paix, sous cette