‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 110 sur 155 · G U K II H K DE CANDIE · texte numérisé non relu

G U K II H K DE CANDIE

condition seulement que Venise renoncerait à la possession de la ville de Candie et de son territoire , tout en conservant le reste de Plie. Cette proposition , si modérée en apparence, cachait mal les intentions secrètes de celui dont elle émanait. L'occupation de Canée ne prouvait-elle pas, en effet, qu’une fois maîtres de la ville principale, les Turcs se rendraient facilement maîtres des autres possessions? Malgré l'évidence du danger, le doge et quelques membres du sénat insistèrent avec force pour qu’on acceptât cet arrangement; déjà même plusieurs autres s'étaient rangés à leur avis, ou paraissaient fortement ébranlés, lorsque le procurateur Jean Pesaro, dans une allocution pleine de chaleur et de patriotisme, présenta la question sous son véritable jour, a Non! dit-il, non! par une lâche « concession vous n'obtiendrez pas ce que vous espérez ; une fois établis à Candie, « les Turcs nous chasseront de Pile entière, et sur vous retombera la honte de a la leur avoir livrée. Si nous devons perdre cette riche possession , et ce que a vous nous proposez n’en est que le trop sûr moyen , perdons-ia du moins a avec honneur. Les ressources de la république ne sont pas au-dessous de ses a besoins ; pourquoi donc renoncerions-nous si facilement à soutenir une lutte a dans laquelle le droit et la justice sont de notre côté? Peut-être va-t-on me dire a que le trésor est épuisé ; je répondrai , moi , que la générosité des citoyens a ne l’est pas : pour ma part , j’offre six mille ducats pour la continuation de la guerre. » Électrisée par ces paroles , l’assemblée rejeta la proposition du vizir, et , séance tenante , les collègues de Pesaro souscrivirent pour des sommes considérables. (ïénéreux dévouement qui rappelle 1rs premiers temps de la république !

Quoique déterminés à combattre, les Vénitiens sentaient l'insuffisance de leurs forces ; la Seigneurie adressa donc de nouvelles prières à la France. Aussitôt Mazarin lit armer quelques vaisseaux à Toulon, mettre à bord une division de quatre mille hommes, et les envoya dans l’Archipel. Ces troupes, dirigées par le capitaine général, débarquèrent devant Canée, qu'il se flattait de surprendre; mais à la suite de plusieurs échecs , il fallut se rabattre sur Candie , dont Morosini , en se réunissant aux troupes vénitiennes qui étaient déjà de ce côté , croyait faire lever le siège. L’attaque fut vive, le camp des Turcs forcé; mais ceux-ci, revenus de la première surprise, tombèrent à leur tour sur les assaillants et les mirent en fuite. Quinze cents Français restèrent sur le terrain ; plus de deux mille autres succombèrent aux fatigues, aux privations, à la peste.

Quelques historiens ont prétendu que François Morosini , attribuant son insuccès au provéditeur de l’année, condamna ce fonctionnaire à la peine de mort; Ce qu’il y a de certain , c'est que le sénat le rappela lui-même et lui donna pour successeur un de ses parents, Georges Morosini. A peine en fonctions, le nouveau capitaine général eut le bonheur de surprendre la (lotte ottomane dans les eaux de Milo et de lui détruire une vingtaine de bâtiments. Au reste, à cette époque et pendant les trois années qui suivirent, les Turcs, engagés dans une guerre sanglante contre la Hongrie, parurent avoir oublié Candie; après la perte de la basa

<10 HISTOIRE UE VENISE

taille du Mont-Saint -C.othard , sur les bords de la Raab, ils entamèrent même a>cc la république de nouvelles négociations à ce sujet. Mais alors Mohamet Kupruli ne présidait plus aux destinées de l'empire; son fils Ahmet, qui lui avait succédé dans le vizirat, ne fit que des offres inacceptables : il proposait de laisser aux Vénitiens la partie orientale de l’Ile, où sont Candie et Settia, et de prendre pour le sultan la partie occidentale, avec Canée, Itettimo et la Suda; enfin, pour comble d'humiliation , la Seigneurie devait payer les frais de la guerre. Le sénat répondit par un refus formel , quoique le divan , qui venait de signer la paix avec les Hongrois , se disposât à diriger toutes scs forces contre nie , théâtre de tant de combats.

Suivant son habitude , le gouvernement vénitien demanda de prompts et puissants secours aux princes de la chrétienté, te duc de Savoie, avec lequel la république avait cessé depuis longtemps toute «dation à cause de son étrange prétention sur file de Chypre, fit taire ses ressentiments; il expédia deux régiments sous la conduite du marquis de Ville, un drs plus habiles tacticiens de l'époque. Legrand maître de Malte voulut aussi intervenir; l’électeur de Bavière lui-méme envoya quinze cents hommes; mais le cabinet de Versailles, devenu plus avare des trésors de la France et du sang de ses soldats , ne permit qu'à quelques volontaires d'exposer leurs jours pour une cause qui n'était pas la sienne. Au milieu de cette jeunesse ardente on remarque MM. de Chàteauneuf, de Comminges, les chevaliers d'Harcourt, Maison-Neuve , Langeron , Mgntausier et de Cange, gentilshommes de la première distinction. Le rendez-vous général de l’armée auxiliaire était à Paros; il s'y trouva douze mille hommes de pied et douze cents chevaux. Cette fois encore, on se promettait de reprendre Canée, de faire lever le siège de Candie : la bonne attitude des troupes turques, qui chaque jour recevaient de nouveaux renforts, déjoua les deux tentatives.

La voie des négociations était épuisée ; le divan rentra dans la voie des armes avec une énergie nouvelle , et le grand vizir annonça qu’il irait prendre en personne le commandement des troupes. En effet, le 1" juin 1661», Ahmet Kupruli, partit d’Andrinople accompagné de nombreux soldats, et, traversant l’Asie Mineure, vint s'embarquer à Isdin, d'où il fit voile pour le cap Malo. Le 3 novembre suivant, des salves d’artillerie annoncèrent aux vieilles bandes qui depuis vingtdeux ans s'épuisaient sous les murs de Candie en efforts infructueux, que le grand vizir prenait terre à Canée , et les firent tressaillir de joie. Quelques jours après, vingt-un vaisseaux égyptiens et sept caïques se présentaient pour mettre à terre les contingents tirés de la Syrie et de l’Égypte : brusquement attaqués par les Vénitiens, qui en prirent plusieurs, ils n’eurent le temps de débarquer qu’un très-petit nombre d’hommes. Les renforts envoyés directement de Constantinople furent plus heureux ; trois fois le capitan-pacha déposa sur le rivage de Canée des troupes, des armes, des vivres, des munitions de toute espèce. Après avoir consacré plusieurs jours à passer en revue son urmée ( d'après les appréciations les plus exactes elle

GUERRE CANDIE

Ail

se composait de soixante et dix mille hommes, indépendamment de dix-huit miile coureurs incendiaires), à organiser les différents corps, le grand vizir la dirigea par terre et par mer sur la ville assiégée. La garnison de Candie s’élevait à quinze mille combattants, y compris un corps insulaire de trois à quatre mille hommes ; plus de quatre cents pièces de canon étaient en batterie sur les remparts, et les magasins abondamment Tournis de munitions de guerre et de bouche que l'entrée du port, restée libre, permettait de renouveler facilement. François Morosini, alors rentré en grâce, commandait en personne, ayant sous ses ordres immédiats le marquis de Ville et le provéditeur Bernard Nani ; les provéditeurs Donato, l’izani , Mero, Battaglia, Cornaro, le chef de l’infanterie ultramontaine Spar, exerçaient des commandements secondaires.

Candie, contre laquelle allaient se ruer toutes les forces de l’empire ottoman, présentait, avons-nous dit, une forte enceinte flanquée de sept bastions, dont les approches étaient défendues par quelques ouvrages avancés. La partie des murailles qui s'élève au bord de la mer formait une sous-tendante dont l’arc embrassait le reste de la place; à gauche était un château spécialement affecté â la défense du port. Des palissades, des lignes transversales, des batteries, des redoutes au-dessous desquelles on avait pratiqué des fourneaux de mine, complétaient l'ensemble. L'attaque principale fut dirigée contre les bastions de l'ouest ; il importe donc de bien connaître cette partie du système de défense.

A l'extrémité nord-ouest de la place, quatre bastions que reliaient des courtines armées chacune d'une redoute ; le premier portait le nom de Martinengo , nom illustre aux sièges de Khodes et de Famagouste ; et en avant de lui un ouvrage à cornes dit de Sainte-Marie; le deuxième, dit de Bethléem, et peu éloigné du précédent, était protégé par la demi-lune Moncenigo. Une redoute adossée à la courtine qui s'élevait entre ce bastion et le troisième, ainsi que l’ouvrage à cornes y attenant, était désignée sous le nom de Panigra , comme ce troisième bastion lui-même; le quatrième, enfin, celui de Saint-André, s’élevait en face du lazaret, à l'embouchure d’un petit lleuve.

L'armée ottomane était divisée en trois corps, destinés à attaquer simultanément les trois premiers bastions. A gauche, en face de Panigra, le grand vizir établit scs tentes, non loin de celles du beglerbey de Koumélie et del'aga des janissaires ; au centre les troupes égyptiennes , commandées par le renégat Ahmet- Paeha, menaçaient le bastion de Bethléem et la demi-lune Moncenigo ; à leur droite, et en face de cette demi-lune, les troupes anatoliennes obéissaient à Kara-Mustapha. C'était â la tête des hordes de l'Afrique et de l'Asie que la barbarie otto ■ mane s'apprêtait il détruire le plus ferme appui que les chrétiens eussent dans la Méditerranée. Toutes les dispositions étaient prises pour l'attaque générale , lorsqu'on amena au grand vizir des parlementaires vénitiens ; mais comme ils ne lui apportaient ni les clefs de la ville , ni la somme demandée pur le divan pour les frais de la guerre , il les congédia. Enfin, le 2X mai Ifi67, trois cents

HISTOIRE DE VENISE

bouches à feu commencèrent à jouer sans interruption contre les murailles; les batteries des courtines et des bastions ripostèrent non moins vivement, et bientôt l'air ne retentit plus que des éclats répétés du canon ou de l’explosion des mines. Jusqu’au 8 septembre, jour célèbre dans l'histoire ottomane par l’évacuation de Malte, les assiégeants en Grent jouer cent cinquante-deux, les assiégés cent quatre-vingt-dix ; et cependant le bastion de Panigra, contre lequel portaient les plus violents efforts des Turcs, résistait à ces effroyables secousses. Ce ne fut qu'au bout de sept semaines qu’ils plantèrent pour la première fois cinq étendards sur le couronnement de cet inexpugnable bastion; mais aussitôt trois mines, chargées chacune de soixante-dix barils de poudre, dispersèrent au loin et les étendards et ceux qui les avaient arborés Quatorze jours plus tard ( 11 novembre 1667), l’aga des janissaires , celui des armuriers et celui des volontaires, succombèrent dans un nouvel assaut avec plusieurs des principaux officiers.

Les pluies qui tombent si abondamment à cette époque de l'année contraignirent les Turcs à abandonner pour quelques jours les travaux du siège : leurs lignes étaient envahies par les eaux. Laissant donc un simple corps d'observation devant la place , ils se retirèrent dans leur camp. Les Vénitiens, au contraire, se mirent en devoir de creuser leurs fossés è demi comblés par les éboulements, de relever leurs murs, de construire même, en arrière de leurs retranchements ébranlés, de nouveaux retranchements.

Quelques transfuges avaient démontré qu'en dressant des batteries aux deux extrémités des fortiGcations qui faisaient face à la mer, il était facile d’éloigner de la rade les vaisseaux qui venaient ravitailler la place : Kupruli accueillit cette idée avec empressement , et par là il contraignit à prendre le large les galères vénitiennes qui en protégeaient l'entrée. On était aux abords de l’hiver; le grand vizir employa une partie de la mauvaise saison à compléter son artillerie de siège : par exemple, outre vingt gros canons et dix mortiers fondus en Crète, il fit couler sur place des pièces de calibre vénitien , afin d'utiliser les boulets lancés par les défenseurs de la ville, et qu'il avait fait ramasser. Tout favorisait les Turcs, tandis que les assiégés, de plus en plus étroitement bloqués, étaient en proie à la famine et aux maladies. Le H février 1663, Morosini, cédant à ses inquiétudes, fit demander une entrevue, a Dis à ton inaitre , répondit à son envoyé l'inflexible « Kupruli , que je n'écouterai d'autres propositions que celles qui auront pour <t base l'évacuation immédiate de l’Ile et de la place que nous assiégeons ! » Ses dernières ressources n'étant pas encore épuisées, espérant d'ailleurs voir arriver d’un jour à l’autre quelque secours, Morosini se disposa à combattre.

Sur ces entrefaites le duc de Savoie rappelait le marquis de Ville. Cet abandon ne décourgea pas le gouvernement vénitien , qui envoya pour le remplacer un Français , général distingué qui avait assisté à presque tous les sièges soutenus ou livrés de son temps : c'était le marquis de Montbrun. Un tel choix était de nature à flatter Louis XIV, et à inciter sa pétulante noblesse à s’armer pour défendre

GUERRE DE CANDIE

Candie. Toutefois, la France su trouvait dans une situation embarrassante : d'un côté, son intérêt lui défendait de rompre avec la Turquie, quoiqu'elle eût été bien aise de voir les Ottomans battus et refoulés au delà de leurs frontières ; d'un autre, elle n'aurait pas été fâchée que la république vénitienne abaissée renonçât au commerce du Levant, et de recueillir un si riche héritage. Louis XIV se tira d'affaire par une espèce de compromis : il permit à la république de faire des enrôlements par tout le royaume, et aux jeunes soigneurs de la cour de s’enrôler comme pour une croisade. Le chevalier de Vendôme , qui n’avait pas quinze ans, le chevalier d’Harcourt et plusieurs princes de la maison de Lorraine et de Bouillon , les Ilampierre, les Beauveau, les d’Aubusson, les Créquy, lesTavanne, le maréchal de Lamotte-Fénelon et ses deux fils, donnèrent l’impulsion par leur exemple ; le duc de Lafeuillade, malgré la modicité de sa fortune, leva un corps de cinq cents cadets payé et entretenu à ses frais, se donnant pour lieutenants les ducs de Château-Thierry et de Caderousse , le comte de Villemor et le brave comte de Saint-Pol , prince de Ncurchâtel , à peine âgé de dix-sept aus. Toujours prêts à guerroyer contre les infidèles, les chevaliers de Malte ne restèrent pas en arrière: soixante des leurs, choisis parmi les plus jeunes et les plus nobles, s’enrôlèrent parmi l'élite de la noblesse française , et les galères de l'ordre se disposèrent pour transporter les uns et les autres à Candie. La plupart des princes chrétiens montrèrent peu d’empressement : le plus fort contingent , celui de l’Empereur , s’élevait à trois mille hommes et avait été confié au jeune prince Waldek de Lunebourg. L’arrivée de ces secours devait reporter à son chiffre primitif, c'est-à-dire à dix ou douze mille combattants , la garnison de Candie.

Pendant ce temps les Turcs s’occupaient de réparer leurs pertes. En dépit des croisières, le capitan-pacha leur amena cinq mille janissaires, quatre mille spahis et silidahrs, mille pontonniers, mineurs ou canonniers, et un corps de deux mille hommes, l’élite des troupes égyptiennes et syriennes; vingt mille quintaux de poudre, quinze mille bombes, quatre-vingt mille boulets , vingt mille grenades, six cents barils de goudron , des herses, des pelles, des clous, du plomb, du fer, et du bois en abondance.

Le 11 juin 1668, les troupes du grand vizir retournèrent gaiement à la tranchée, et de part et d'autre la canonnade, les attaques, les surprises, les explosions de mines , recommencèrent de plus fort. Le général Cornaro défendait le poste important de Saint-André; le général Battaglia, duc de Candie, se trouvait au bastion de Sabionera : il fut tué dans une sortie. Quatorze jours après , la mort frappait l'intrépide baron de Frisheim , l’un des meilleurs officiers du contingent de l'Empire , et avec lui plusieurs nobles vénitiens. D'autres en assez grand nombre, tels que Balbi, Badoero, Barbara , Pizani, Grimaldi, Cornaro, se retirèrent plus ou moins grièvement blessés ; le marquis de Moutbrun l’avait été aussi. L'exaltation, nous pourrions dire l’ignorant fanatisme des hordes orientales, était constamment soutenue par deux stimulants très-actifs sur leurs esprits in-

Il i

DIS roi R K DE VENISE.

cultes, c'est-à-dire, perdes succès journaliers et par les lettres du sullan à son grand vizir. « Que Dieu veuille bientôt réjouir, par la victoire et la prise de « Candie, le peuple de Mahomet. — S'il plaît à Dieu, je ne tarderai pas à partir «moi-même, et je m'efforcerai de rejoindre mes serviteurs, les invincibles « soldats de l'Islam. — Que Dieu daigne exaucer vos vœux avant votre retour, « c'est nuit et jour l'objet de mes prières! » tel était en substance le contenu de ces dépêches.

Kupruli craignait que l’impatience du despote ne devint dangereuse pour lui, et cherchait tous les moyens imaginables de bâter la chute de la place. Dos transfuges lui ayant indiqué le bastion Saint-André comme l'un des plus faibles, il l'attaque à outrance, s'en empare, puis, entraîné par son ardeur, il tourne ses efforts contre les trois autres et couvre la ville d’un déluge de feu. Depuis ce moment les travaux des Turcs prirent un accroissement prodigieux : ils élevaient des redoutes , creusaient des mines , établissaient des batteries à demi-portée du canon des remparts et malgré les fréquentes sorties de la garnison. « C'était une véritable guerre de géants, « dit le marquis de Montbrun dans ses Mémoires. Obligés de se multiplier pour faire face de tous les côtés à la bus, les assiégés tombaient de fatigue; ils perdaient même toute espérance lorsque les vigies signalèrent l'approche d'une escadre; tous les yeux sont tournés vers la mer : «Quels sont ces vaisseaux? Nous apportent-ils des secours? Nous apportent-ils l'esclavage et la mort? » se demandent ces malheureux, réduits depuis si longtemps à ne plus compter que sur eux-mèmes. Pendant qu'ils s'interrogent ainsi, l'escadre arrive à pleines voiles : c'étaient les galères de l’Ordre. A peine ont-elles jeté1 l'ancre qu'on voit sortir de leurs lianes cette noblesse française qui ne respire que pour combattre. François Morosini, ses lieutenants, scs soldats, reçoivent à bras ouverts, les yeux baignés de larmes, leurs libérateurs , à qui , sur leur demande , on assigna le poste le plus périlleux.

Pendant plusieurs jours , nos jeunes seigneurs remplirent cette tâche rebutante pour des soldats novices, qui consiste à combattre de sang-froid et en se découvrant le moins possible , à épier avec une prudente attention les mouvements de l'ennemi alin de profiter de ses fautes pour l'accabler ; mais bientôt , cédant à leur fougue naturelle, « Nous ne voulons point , dirent-ils, combattre comme des rep- « tilcs. A quoi bon nous traîner des journées entières dans la fange pour tuer un « Musulman! ce n'est pas ainsi qu’on avance les affaires. Menez-nous à l'attaque « de leur camp, et vous verrez si nous n'aurons pas bon marché de hordes sans «discipline!» Le capitaine général , à qui une longue expérience avait appris combien il était dangereux de se mesurer corps à corps avec les Turcs, s'.y refuse d'abord ; ils insistent avec tant de force , ils paraissent tellement sûrs du succès, qu'il finit par céder.

Le lli décembre , à la pointe du jour, le duc de Lafeuillade sort à la tête des volontaires, flanqué à droite et à gauche par deux corps d Italiens et d'Allemands

GUERRE DE CANDIE

destinés à appuyer son mouvement, pendant que par un feu bien nourri l’artillerie des remparts s'efforce de distraire l’attention des Turcs. En quelques minutes , les Français sont au pied des retranchements derrière lesquels l’ennemi se tient à couvert ; ils les franchissent en un clin d'œil , et rencontrent une vigoureuse résistance. Pourtant, après des prodiges de valeur, la furia francese l'emporte , les Ottomans fléchissent, cèdent le terrain , sont chassés de leur camp où pendant deux heures les nôtres se maintiennent avec audace. I.e grand vizir hors de luimème forme une colonne de quatre mille janissaires , et la lance contre ses hcureu\ adversaires dans l’intention de les déloger. Le premier bataillon de cette milice , qui avait mérité le glorieux surnom A' Invincible, recule ; les autres, arrivant à la charge, attaquent Lafeuilladc en front et sur ses deux flancs. Enveloppés de toutes parts, abandonnés par ces Italiens et ces Allemands qui fuient au lieu de les soutenir , nos compatriotes continuent de faire bonne contenance jusqu’au moment où, près d’étre accablés sous le nombre, leur chef fait sonner la retraite. Elle s’opéra en bon ordre; Mais les comtes de Villemor et de Tavanne restèrent au milieu des cadavres mutilés de quarante de leurs compagnons. Le marquis de Fénelon avait eu la douleur de voir son fils tomber à ses côtés ; d’Aubusson, Montmaurin, le chevalier de Créquy, Lafeuilladc lui-méme, et une cinquantaine d’autres, avaient été blessés plus ou moins grièvement. La constance dans l’adverse fortune n’est pas une des qualités distinctives de notre nation ; le marquis s'éloigna brusquement de Candie et regagna la France, laissant sur sa route, victimes de la peste, quelques-uns des aventureux personnages qu’il avait entraînés à sa suite. Cette malencontreuse affaire marqua la fin de la campagne de 1668; les Turcs y avaient perdu vingt mille hommes, mais par contre-coup elle enlevait aux Vénitiens tout espoir de salut.

Effrayé de la fermentation qu'excitait chaque année dans Constantinople l'opiniâtreté d'une lutte qui absorbait tant d'hommes et tant d’argent, le grandseigneur, homme d’un naturel peu belliqueux, cédant aux obsessions des ennemis ou des envieux de Kupruli, autant qu'aux insinuations des ambassadeurs européens , écrivit à son vizir qu’il serait peut-être sage de terminer à l'amiable une affaire dont l'issue paraissait fort douteuse. Kupruli, qui était placé mieux que personne pour juger du progrès de ses troupes , et qui sentait qu’au prix de quelques efforts , il mènerait son œuvre à bonne fin , fut vivement contrarié. « Eh quoi! répondit -il au sultan, vous, mon glorieux maître, vous m'engageriez « à prendre honteusement la fuite, lorsque votre armée est prète à entrer dans « cette ville maudite ! Noüs ne sommes plus qu'à cinquante pieds du dernier « rempart : est-ce le moment d'abandonner notre glorieuse entreprise ? Non, cela a n’est pas possible ! Allah nous accordera la grâce d'accomplir le reste. Ne vous « laissez pas abuser par des relations mensongères. Il est vrai que quelques misé- « râbles ont essayé de se révolter; mais leur lâcheté a été punie, et le reste de l'ara niée ainsi que son général , toujours prêts à sacrifier leur vie pour faire triom-

Il I ST 0 1 R K DE VENISE.

« pher les armes musulmanes, passeront l'iiiver dans la tranchée. » A quelques jours de là , un envoyé vénitien se présenta dans sa tente pour l’engager à lever le siège moyennant une somme considérable : «Retirez-vous, lui cria-t-il; nous ne « sommes pas des marchands, nous n'avons que faire de vos offres, et nous n'aban- « donnerons Candie ni pour or ni pour argent ! » Le siège continua donc malgré la saison avancée, et le bastion Saint-André devint le but des plus vives attaques. Les batteries de gros calibre s'en rapprochèrent , de nouvelles galeries de mine furent ouvertes, et une large brèche pratiquée dans ses murailles déjà tant de fois ébranlées. Le 28 mai ( 1669) , les assiégeants venaient de s'emparer d’un des angles , et déjà ils se croyaient maîtres du bastion tout entier, lorsque le capitaine général et le marquis de Montbrun , soutenus par une troupe d'élite , vinrent s’installer dans la partie restée libre, déterminés à la défendre jusqu’à la dernière extrémité.

Nous touchons à la dernière phase de ce siège mémorable; suspendons un moment notre récit pour tracer une rapide esquisse de la situation respective des braves qui y jouèrent leur vie. Les assiégés étaient réduits à la dernière misère : ils manquaient de vivres, et malgré les sacrifices personnels que s'imposait Moronisi , leur solde était en arrière de plus d’une année. « C'est une chose dé- « plorable à voir, dit un témoin oculaire, que l’état où cette ville a été réduite : « des rues encombrées de boulets, d'éclats de bombe et de grenades; pas une « église, pas un bâtiment dont les murailles ne soient percées à jour par le canon ; « les maisons ne sont plus que de tristes masures ; une odeur fétide s’exhale « de tous les côtés, et de quelque part qu’on tourne la vue on n’aperçoit que- « soldats malades ou blessés, réduits à l’état de squelette ! » Sans cesse le gouvernement vénitien promettait de nouveaux secours ; et chaque jour il frappait à la porte de tous les cabinets européens. Las de ces importunités, les États d'Allemagne fournirent quatre mille hommes, le pape fit don de six galères armées; Louis XIV, jaloux de venger Lafeuillade, promit douze régiments d’infanterie, trois cents chevaux et un détachement de ses mousquetaires. En attendant la réalisation toujouis trop tardive de ces magnifiques promesses, le sénat, cédant aux demandes pressantes de Morosini, dirigea sur Candie tout ce qu’il trouva de disponible en hommes, en munitions, en argent. La flotte avait appareillé dans les derniers jours de décembre; le 25 janvier 1669, elle introduisait dans la ville assiégée quelques troupes fraîches, du bois, des fascines, du biscuit, des approvisionnements de toute espèce, en même temps quelle répandait la rassurante nouvelle de la prochaine arrivée d’une division française, et la garnison réconfortée jeta sur les Turcs un regard de défi.

Le vizir, lui aussi , venait de recevoir des renforts considérables et , ce qui était d'un prix inestimable, une lettre du sultan qui l'engageait à persévérer. « Je te « visiterai en personne, lui disait-il , mon grand vizir Lala ! c'est dans cette année a de bénédiction que tu dois déployer toute ta bravoure et ton énergie; je t'ai

GUERRE DE CANDIE. AIT

« engagé, toi et tous les défenseurs de la foi qui combattent sous tes ordres, visa à-vis du Dieu tout-puissant ! — Que vos visages soient radieux dans ce monde « comme dans l'autre, aujourd'hui comme au jugement dernier. Puissiez-vous, avec o l’aide de Dieu, prendre bientôt Candie, affaire pour laquelle je vous demande o un redoublement de zcle. » Cette lettre, lue en plein conseil, excita un enthousiasme général. « A l’assaut! à l’assaut! » s’écrient les officiera en brandissant leurs cimeterres au-dessus de leurs têtes ; mais Kupruli , modérant leur ardeur, s’occupa de prendre toutes les mesures pour ruiner sûrement les ouvrages qui tenaient encore et faire supporter aux bastions Sabiouera et Saint-André tout le poids de ses attaques. Contre le premier il dirigea huit batteries roulantes et blindées; quant au second, il résolut de le faire disparaître entièrement. En effet, malgré tous les obstacles , les Turcs se mirent à déblayer les terres, à arracher une à une les pierres jusqu'aux fondements , de sorte que la place se trouva complètement à découvert de ce côté. I.es assiégés opposèrent à cet énergique travail un travail plus rude encore : dans l'espace de deux nuits, ils avaient élevé en arrière du bastion nivelé une redoute en terrassement, armée d’une forte batterie qui devint leur dernière égide.

les deux partis se préparaient, l’un à l’attaque, l’autre à la défense, lorsque, le 19 juin, on signala une flotte de quatorze galères, aux mâts desquelles flottait le pavillon de l’Églisç. C’était une précaution qu'avait prise Louis XIV pour ne pas compromettre sa neutralité vis-à-vis de la Turquie. Cette première division de l'armée française, forte de cinq mille hommes, descendit à terre pendant la nuit: mais les mousquetaires du roi voulurent absolument attendre le jour, pour avoir le vain honneur de passer sous les batteries des Turcs. L'unique préoccupation des Français, nous l’avons déjà vu, était de faire des sorties, de saisir leur ennemi corps à corps. Morosini mit tout en œuvre pour faire comprendre aux ducs de Beaufort et de Navaille à quel danger ils exposeraient leurs troupes en agissant ainsi ; prières , raisonnements, rien n'y fit; à peine seulement purent-ils consentir à différer de quatre jours, pour que le complément de leurs forces fût arrivé. Au bout de ce délai , Navaille, ne voyant poindre aucune voile à l’horizon, fit ses dispositions pour la sortie projetée.

Le 25 juin 1669, avant l’aurore, cinq mille Français franchissent les portes de Candie ; ils vont se ranger en bataille sur les glacis, et là ils attendent en silence, ventre à terre, le moment de se mettre en marche. Le duc de Navaille commande en personne; l'amiral duc de Beaufort a quitté son bord pour prendre part à l'action. Autour d'eux se groupent le duc de Choiscul, un des fils de Colbert; le comte de Castellane, major des gardes; le comte de Dampierre est à la tète des officiera volontaires. L'ordre de s'ébranler arrive ; les Français s'élancent droit devant eux, rencontrent aux avant-postes les troupes d’Anatolie, les sabrent, les mettent en fuite, et entrent avec elles dans le camp ennemi. Deux régiments de janissaires se présentent pour leur barrer le passage ; le duc de Navaille fait

HISTOIRE DE VENISE

fermer les carrés et s'avance dans cet ordre, la baïonnette croisée. Les janissaires soutinrent le choc avec sang-froid, et l'engagement commençait à devenir sérieux, lorsque l'explosion de quelques barils de poudre vint jeter l’alarme au milieu de nos bataillons. Le mot fatal de « sauve qui peut ! a retentit, car on se crut sur un terrain miné, et ceux qui avaient entendu parler des terribles effets de cet appareil frémissaient à l'idée d’y rester exposés un instant de plus. La panique devint générale: officiers, généraux, soldats, s'enfuirent péle-méle, serrés de près par les vainqueurs. Bien peu auraient échappé si le capitaine-général n'avait envoyé au-devant d’eux une partie de la garnison. Cinq cents têtes, parmi lesquelles celles du duc. de Beaufort ', du comte de Baussan , neveu du maréchal de Turenne, des marquis de Lignièrc, d’L'xelles et de Faber, du comte de Castcllnne et de cinquante mousquetaires , furent promenées autour de la place , après avoir été étalées devant la tente du grand vizir. Celte déplorable affaire répandit le découragement dans l'âme des Français, et soit qu'elle ait fait naitre la mésintelligence entre le duc de Navaille et François Morosini, soit par toute autre cause, ils cessèrent du participer à la défense d'une ville que, d’après un fol espoir, leur présence seule devait délivrer.

Le II juillet, les escadres auxiliaires, fortes de vingt-neuf bâtiments parmi lesquels figuraient ceux qui portaient le complément de la division française , apparurent devant Candie. Morosini voulut profiter de ce secours inespéré pour tenter une attaque décisive , et fit porter à ceux des vaisseaux vénitiens qui se trouvaient les plus rapprochés, l’ordre de rallier la flotte auxiliaire, de venir s'embosser dans le port de Candie , ou de serrer la côte au plus près, tandis que lui , sortant avec toutes ses forces, il attaquerait le camp. Une combinaison si bien conçue uvorta complètement. A peine les vaisseaux avaient-ils ouvert leur feu, qu'un d'entre eux fut atteint dans les œuvres-mortes , et les poudres s’embrasant par suite du choc, il sauta en l’air. Cet événement démoralisa les autres équipages, qui ne prirent plus qu'une faible part à l'action ; la plupart même s'enfuirent honteusement. Le duc de Navaille avait refusé de prendre part à la sortie générale; pendant qu’on était aux prises avec les Turcs, il remonta sur ses vaisseaux et gagna la haute mer, emmenant avec lui tous les Français, moins deux ou trois cents volontaires qui secondèrent bravement le capitaine général. Cette défection que rien n'explique, que rien ne justifierait dans un pareil mo-

1. François do Vendôme t duc de Beaufort, avait joué un rôle très-actif dans les guerres de la Fronde, a Après avoir cherché pendant trois jours son cadavre , disent les annales ottomanes, les a assiégés l’envoyèrent demander au camp par des hérauts |>orlant le drapeau blanc. S’il est vivant, u nous vous donnerons pour sa rançon tout ce que vous demanderez; s’il est mon , nous vous paie- « rons son cadavre au poids de l’or. » Toutes les recherches furent inutiles. « Après la fuite d«*s u chevaliers français, ajoutent ces mêmes annotes, les Turcs recueillirent une si grande quantité « de selles garnies eu argent, de riches harnais, de boulons d’émeraude, de bagues en rubis et « d'autres objets précieux , que le camp semblait être transformé en un vaste magasin de joaillerie « ou d'orfèvrerie. «

GUERRE DE CANDIE

ment , détermina le départ du plus grand nombre des contingents Allemands, Maltais, Suisses et Napolitains, trouvèrent d’excellentes raisons pour se retirer d'une ville où il n'y avait que peu de gloire à espérer et la mort à attendre. Voilà ce que produisit l’intervention française, si pompeusement annoncée, si ardemment attendue.

Il ne restait plus autour de Morosini qu'un corps de quatre mille hommes, presque tous hors de combat. Un conseil de guerre qu'il cnit devoir convoquer reconnut l'impossibilité de tenir plus longtemps , et prononça d une voix unanime le mot de capitulation. Morosini, esprit élevé, ilinc intrépide, qu’aucun danger ne pouvait abattre, ne le voyait que trop; mais au lieu d'une capitulation il voulut obtenir un traité de paix. Ses pouvoirs ne s'étendaient pas jusque-là ; il passa outre, et dépêcha au grand vizir deux de ses conseillers intimes, Anandi et Scordili, pour lever les premières difficultés. Pendant six jouis , les deux envoyés défendirent l'honneur et les intérêts de la république contre la duplicité ottomane, et enfin (6 septembre 1669) il fut convenu que les Vénitiens abandonneraient Candie , non à jour fixe , mais sous un délai de douze jours à partir du premier beau temps. Ils ne devaient laisser sur les murailles que les cent quarante pièces dont elles étaient armées avant le siège ; les habitants seraient libres de se retirer avec les troupes en emportant leur fortune mobiliairc; les Turcs resteraient en possession de Candie, où cependant la république conserverait trois ports, savoir : les Grabouses , Spina-Longa et la Suda , avec les îles qui en dépendent : en compensation, la Seigneurie abandonnait le territoire conquis par elle sur les frontières de la Dalmatie et de la Bosnie , notamment la forteresse de Clissa. Enfin , les anciennes relations de commerce et d'amitié étaient rétablies entre le grand-seigneur et la république vénitienne ’.

1. Le duc Philippe de Na vaille ligure dans la chronologie des maréchaux de France. Disgracié à son retour, il ne rentra en faveur qu’a près la seconde conquête de la Francbe-Comte, à laquelle il prit une part glorieuse ( 1674).

2. Cette longue guerre de Caudie a dû nécessairement intéresser le lecteur aux destinées de Plie et de sa capitale ; aussi croyons-nous devoir résumer en quelques mots leur situation présente. Candie, comme nous l’avons vu, avait été fortifiée à grands frais par les Vénitiens. Sons les Turcs, les ouvrages sont tombés en ruine, et son port n’est aujourd’hui qu’un vaste bassin, formé par deux môles qui s’avancent d’environ ceut toises dans la mer en se rapprochant par leurs extrémités, lesquelles extrémités sont défendues par dis forts. Celui de ces forts qui se trouve à la télé de la jetée occidentale renferme un phare très-utile aux navires qui arriveul pendant la nuit, car la force du courant oriental qui règne sur la côte peut, ou leur faire manquer le passage et les porter sur les rochers qui bordent le rivage, ou leur faire perdre nu temps précieux pour remonter contre le courant. Les deux châteaux qui commandent le port sont en si mauvais état, qu’ils ne supporteraient pas l’ébranlement causé par la déchargé de leurs propres pièces. Le chenal qui les sépare s’ouvre vers l’orient: il est tellement étroit, que deux petits bâtiments |»euvent à peine y passer; mais en compensation le port se trouve abrite contre lous les vents. Ce port est aujourd'hui presque comblé par le sable et par les décombres de l’arsenal et des chantiers vénitiens, de sorte qu'ilne reçoit que des navires de cent tonneaux : les vaisseaux de haut bord sont obligés de jeter l'ancre sous Plie de Slandia, à environ trois milles de distance : ils sont abrités contre le vent du nord-est , qui règne dans ces parages pendant la plus grande partie de Fatiuée.

La situation deCanée est un peu plus favorable. Son port, assez spacieux , est formé par un môle

HISTOIRE DE VENISE

La défense de Candie, non moins mémorable que celle de Troie, offre un exemple frappant de ce que peuvent la valeur et le dévouement à une noble cause. La ville avait soutenu trois sièges en règle dont le dernier, qui se prolongea pendant près de trois ans, coûtait la vie à trente mille Turcs et à douze mille Vénitiens. Depuis leur premier débarquement les assiégeants avaient livré soixanteneuf assauts et entrepris cinquante-cinq attaques souterraines, fait jouer quatre mille fois la mine , brûlé sept cent trente mille quintaux de poudre et perdu cent mille hommes; les assiégés, pour leur part, avaient effectué quatre-vingt-seize sortios, fait sauter onze cent soixante-douze mines, consommé cinq mille trois cent soixante et dix barils de poudre, lancé quarante-huit mille bombes de toute dimension, cent deux mille grenades en fer et quatre mille huit cents grenades en verre, seize mille sept cents boulets , employé quatre-vingt mille sept cents quintaux de plomb. La perte totale , dans l'espace de vingt-cinq ans , avait été de trente mille hommes du côté des Vénitiens , de plus de cent mille du rûté des Turcs , et cette guerre désastreuse coûtait à la république cent vingt-six millions de ducats (près de sept cents millions de notre monnaie).

étroit et long, construit sur la prolongation du bastion nord-est de la ville, et qui s'étend parallèlement au rempart maritime, sur presque toute sa longueur. Vers le milieu on voit encore les restes d'un vieux château , terminés par une tour circulaire qui tombe également eu ruines. Tout cet ouvrage est dans l'état le plus misérable, et s'il reste debout , c'est grâce à une rangée d'écueils à fleur d'eau, qui lui sérvent â la fois de fondations et de défense contre la fureur des vagues. L'entrée du port est entre la tour minée et une batterie élevée qui termine les fortifications de la ville du côté du couchant ; le chenal , profond mais étroit , est complètement ouvert du côté du nord. Par conséquent le mouillage est expos»* â une mer très-haute toutes les fois que le vent souffle de ce côté. — Quant à Retymo, son commerce est grandement déchu par suite du mauvais état de son port ; le môle qui le formait a presque entièrement disparu ; le sable et la vase s'y sont accumulés à tel point, qu'aucun bâtiment de plus de trente tonneaux ne |>eul y mouiller. — La haie deâuda est belle, vaste, abritée contre tous les vents, et ses liords offrent des points de vue inagnitiques. Elle s’étend jusqu'à six milles dans l'intérieur des terres; sa largeur moyenne est d’environ trois milles; mais son ouverture n'est que d'un mille environ , et vers le centre de cet étroit chenal , ou pour mieux dire dans l'intérieur de la haie, deux lies basses et rocailleuses dont la plus grande porte la petite forteresse de Suda , en défendent l’entrée. La baie s'ouvre vers l’orient , mais elle est protégée de ce côté par un promontoire d’une assez l>elle hauteur. Au nord et au midi, elle est entourée de montagnes; du côté du couchant, une campagne à peu près unie s’étend jusqu'à Canée. — Vers la tin du xvii* siècle, tiaralmsa fut livrée aux Turcs par la trahison; Spina-Longa et la Suda leur furent cédées, au commencement du xviu*, par des traités spéciaux. Depuis ce moment, le despotisme turc pèse sur nie de Candie tout entière.

Par suite des contestations survenues entre les trois pachas qui administrent chacun à sa manière les trois divisions territoriales, les montagnards de l'agalick Sphachia avaient obtenu de se gouverner eux-mèmes en restant sous la protection turque. Comme on viola fréquemment â leur égard la foi promise, ils eurent recours aux armes, notamment en 1770, où ils furent soutenus par les Russes qui les abandonnèrent aussitôt. Les Sp h ad fiâtes furent souvent battus, mais jamais opprimés ni assujettis. En 1821 , irrités de ce que les pachas avaient exigé d'eux des otages, ils s'unirent à l'insurrection grecque. La révolte des Candiotes u Y* lait pas encore étouffée, et il n’y avait que les principales villes qui fussent au pouvoir des Turcs, lorsque le sultan Mahmoud, force de reconnaître l'indépendance de Mchémct-Ali, lui céda l’ile de Candie par le traité de 1833 ; mais les habitants, persuadés qu'ils n'auraient pas plus de bonheur à espérer sous le monopole du despote de l'Égypte qu’ils n'en avaient eu sous la tyrannie des agents du sultan, accueillirent assez mal le réformateur lorsqu'il se préseula pour faire reconnaître son autorité, et il rendit au grandseigneur, en 1840, sa propriété. Aujourd'hui elle est retombée dans un état de complète anarchie.

GUERRE DE CANDIE

Quoique depuis longtemps les hommes qui avaient l’expérience de la guerre s’attendissent à ce triste dénouement , la nouvelle de la reddition de Candie jeta In consternation parmi les habitants de Venise, o Les Turcs, disaient-ils dans « leur effroi , s'avancent sans cesse contre nous et par terre et par mer. Amu- « rath II nous a enlevé Salonique, la plus riche de nos villes de Macédoine, « et renversé la fameuse muraille hexamille qui lui fermait le passage. Malm- « met II a envahi le Négrepont avec une partie de la Morée et de l’Albanie, après o avoir fait abattre une seconde fois la muraille corinthienne que nous avions « élevée. Bajazet II s'est emparé de I.épante , de Modon , de Coron et de Duras ; « Sélim 11 occupe le royaume de Chypre. Canée et Retimo sont tombés sous a les armes d’ibrahim, et voilà que Candie avec l'ile presque tout entière vien- « nent d'être livrées à Mahomet IV ! N’avons-nous pas tout à craindre d’une puisci sauce qui chaque année s’avance de conquête en conquête, alors surtout que « les princes de la chrétienté semblent nous abandonner à nos propres res- « sources? » Ces craintes n’étaient que trop fondées : les succès des armes ottomanes auraient dû préoccuper vivement l'Europe occidentale, elle n'y fit que peu d'attention et parut considérer Venise comme son rempart providentiel. Les dix batailles navales d'où le pavillon de Saint-Marc sortit victorieux portaient un rude coup à la Turquie , arrêtée pour ainsi dire son principe d’expansion ; et il est d’autant plus permis de croire que si Venise avait trouvé plus de sympathie dans les cabiuels étrangers, elle aurait refoulé les Musulmans au delà des Dardanelles , car nous ne tarderons pas à la voir sur le théâtre qu’elle s’était choisi , remporter à elle-seule d'éclatantcs victoires.

Le courage , l'intrépidité de François Morosini avaient excité chez le grand vizir cette secrète sympathie qu’éprouvent l’une pour l'autre deux grandes âmes1 : les témoignages d’estime d'un ennemi généreux servirent de prétexte à l'envie pour ternir la gloire du capitaine générai et l'accuser de trahison, de lâcheté, de malversation : trois mois avant qu'il traitât avec Kupruli , le sénat l’avait élevé à la dignité de procurateur de Saint-Marc; ce fut un des griefs dont se servirent ses accusateurs. « Eh quoi ! disaient-ils dans l’assemblée , vous avez « comblé d'honneurs ce général au moment même où il préméditait une honteuse « capitulation. » Et le héros de Gindie , qui avait payé de ses propres deniers la garnison mécontentente, qui avait déployé un courage inébranlable, en fui réduit à se constituer prisonnier, à se justifier contre de misérables vociférations ! Après de minutieuses recherches sur son administration, même sur sa conduite privée, les inquisiteurs d’État , le doge , la partie saine du sénat , reconnurent son innocence, et permirent à Morosini de se venger de ses calomniateurs comme se vengent les véritables grands hommes, en rendant de nouveaux services à sa

1. Le délabrement de la place produisit une telle impression sur Kupruli, qu'aux cent quarante pièces de canon que les héroïques défenseurs de Candie pouvaient emporter il en ajouta quatre en bronze.

IIISTOIR I-: DP. V K MSP.

patrie. Le traité , car, nous nous en souvenons , ce n'était pas une capitulation qu’il avait signée sur la brèche . fut ratifié par le gouvernement, et le 27 septembre 1669 la place remise aux Turcs. Le plus grand nombre des habitants de Candie profitèrent de la permission qui leur était accordée, et s'éloignèrent d'une patrie qui n'existait plus pour eux : leurs peisonnes, leurs biens, tous les objets du culte, furent reçus sur les vaisseaux Vénitiens. Assaillis durant la traversée par une tempête , un grand nombre trouvèrent au milieu des flots une fin à leurs souffrances et à leur malheur. En rentrant dans la métropole, trente nobles familles vénitiennes enrichirent le grand conseil d'une centaine de membres, et les misérables restes de la colonie furent envoyés en Istrie , où on leur distribua quelques terres.

Page 1