CONQUÊTE DE LA MORÈE
prodigués aux agents consulaires , que de vexations imposées aux résidents étrangers; et la république ou scs nationaux , comme on le pense bien , furent, dans cette circonstance, les plus maltraités, car à cette époque Venise était, de toutes les puissances , celle qui entretenait les plus grandes relations avec la Turquie. En attendant l'occasion favorable, la république se résigna à fléchir sous les coups qui lui étaient portés , et à souffrir sans murmurer les avanies qu’on lui infligeait. De son côté, Kara-Mustapha , poursuivant son système d’envahissement et de conquête, résolut de s’étendre jusqu'au delà des limites qui formaient l’empire actuel des Ottomans. Sous le prétexte d’une insurrection qui avait éclaté en Hongrie, et dont il accusait le gouvernement d’Autriche d'être le principal instigateur, il s’avance, avec toutes les forces de l'empire, jusque sous les murs de Vienne, résolu à s’emparer de cette capitale et à en faire une succursale de Constantinople; mais le sort des armes lui fut contraire. Jean Sobieski vint au secours des Autrichiens, et, après un sanglant combat, il obligea les Ottomans à lever le siège et anéantit leur armée, fui nouvelle de cet échec et les vives solli citations qu'adressèrent à In république l'empereur d'Autriche et le roi de Pologne, peut-être aussi le désir secret de reconquérir Candie, décidèrent les Vénitiens à entrer dans une nouvelle ligue. Depuis la bataille de Lépnnte, qui avait eu lieu cent douze ans auparavant, c'était la seconde fois que Venise allait combattre les Ottomans avec le secours de ses alliés.
En effet, le jour de la fête de Saint-, Marc , pendant que le doge Justiniani assistait au service divin dans la basilique métropolitaine, avec l’ambassadeur impérial, comte de Thurn, un message de l'nmbassjidcur vénitien à Vienne arrive de Linlz avec le traité signé par l'Empereur et le roi de Pologne. A l’issue de la cérémonie , la déclaration de guerre contre la Porte est aussitôt publiée. Cette alliance, vraiment sainte, avait , en ce moment , pour but de défendre la religion, la liberté et la civilisation de l'Europe contre la barbarie musulmane, qui devenait chaque jour plus menaçante. La principale condition de celte ligue fut que chacune des parties contractantes resterait après la paix en possession de ce qu'elle aurait conquis. Naturellement, les Vénitiens furent chargés d'opérer avec leur flotte dans l'Archipel , tandis que les Polonais et les Autrichiens pousseraient leur invasion jusqu'à l'embouchure du Danube. Un espérait que la Porte, ainsi sérieusement attaquée sur deux points différents, se trouverait hors d'état de se défendre. En conséquence de ce traité, les Vénitiens armèrent vingt-quatre vaisseaux de ligue, six galéasses et vingt-huit galères; mais lorsqu'il fut question de donner le commandement de cette flotte, on resta quelques jours dans l’embarras : on hésitait à qui le confier. Tous les yeux se portèrent bientôt sur le procurateur François Morosini , qui avait deux fois exercé les fonctions de général en chef contre les Ottomans , et le grade de capitaine général lui fut offert. Morosini ne se souvint pas de l’injustice dont on avait payé ses services, et accepta cette noble mission ; le comte Strasoldo , du Frioul , et Alexandre Molino,
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HISTOIRE DE VENISE
lui furent donnés pour lieutenants , et Antonio Zéno fut envoyé en qualité do provéditeur à Cataro. Cependant celte guerre n'était pas encore déclarée à la Porte : démarche périlleuse devant laquelle chacun reculait, car elle pouvait coûter la vie à l'audacieux messager. Le baïle de Constantinople, Jean Cappello, qui en fut chargé, usa de ruse, et parvint à faire remettre furtivement au divan la déclaration du sénat; puis il se fit raser la barbe, couper les cheveux, et, après s'étre déguisé, courut se réfugier, à force de rames, sur un bâtiment de Chios. Il parvint ainsi à se soustraire à la vengeance de la chancellerie musulmane.
Les hostilités commencèrent en Dalmatic où , comme nous l’avons déjà vu , les Vénitiens comptaient d'excellents auxiliaires, les Morlaques. Antonio Zéno rassembla les hommes des districts de Pachovitz et de Pérasto , et ravagea le pays jusqu'à Castel-Nuovo ; de son côté, François Morosini se disposait à frapper un grand coup : il voulait enlever toute la Morée (ancien Péloponèse} aux Ottomans. Il espérait que cette presqu'île, peuplée de chrétiens, ferait quelques efforts en faveur des Vénitiens , leurs anciens maîtres , pour se soustraire au joug des infidèles. En conséquence, il se porta avec toutes ses forces sur Pile de Sainte-Maure, qui est située entre les Iles de Céphalonie et de Corfou , touche presque au continent de la Grèce et commande l'entrée du golfe de Lépante. Il débarqua ses troupes, investit la forteresse, et , après un siège de seize jours , força le commandant turc à capituler (6 août 1681). Morosini soumit bientôt après le reste de Plie et devint maître des sept Ilots situés dans le golfe, derrière Sainte-Maure. Un mois après, le général Strasaldo, détache sur le continent uvec un corps de troupes, fit capituler le château de Prevesa situé près de l'ancien promontoire d'Actium. La flotte turque sortit bien des Dardanelles; mais, n'osant se mesurer avec les Vénitiens, elle se borna à croiser dans l'Archipel et à surprendre quelques navires marchands. La Porte à cette époque avait une rude tâche à remplir : elle était obligée de tenir tète à la Fois aux Polonais en Moldavie, aux Autrichiens en Hongrie, et aux Vénitiens en Dalmatic et dans la presqu'île du Péloponèse. Aussi durant l'hiver fit-elle des approvisionnements considérables pour soutenir ces trois attaques simultanées.
Les Morlaques, qui, l'année précédente , avaient pris Itisano et Duaro, se portèrent à l'ouverture de la campagne de 1685 sur Signo, la clef de ['Herzégovine, sous la couduite du provéditeur Pierre Vallier, mais ils furent défaits par le pacha de Bosnie. D'un autre côté, les territoires maritimes de la république eurent beaucoup à souffrir des déprédations des pirates de Dulcigno et de Castel-Nuovo; et de ce moment, il faut le dire, les opérations en Datmatie ne furent plus que des coups de main plus ou moins heureux , où de part et d’autre on ne se proposait que le pillage. En Morée, la tribu belliqueuse des Maïnotes, se voyant soutenue par les Vénitiens, se souleva contre la Porte et triompha dans un combat acharné du gouverneur de la Morée; les Siminariotes s'insurgèrent aussi et