CONQUÊTE DE U MORÉE
se rallièrent au\ Vénitiens. François Morosini avait attendu ce mouvement pour débarquer avec des forces considérables dans le canton des Maïnotes, et pénétrer plus avant dans la presqu'île ; mais Ibrahim Pacha accourut dans ce pays au mois de juillet, le dévasta complètement, et entraîna les femmes et les enfants en otages. Morosini se tourna alors contre Coron , et investit la place avec un corps de huit mille hommes : comme il sc livrait aux premières opérations du siège , on vint lui apprendre que le pacha de Morée s'avançait pour délivrer cette place; il marche aussitôt à sa rencontre, le surprend pendant la nuit et le met en déroute. Après un siège de trente jours, la garnison se vit forcée d’arborer le drapeau blanc, et de se rendre. Morosini s'empara ensuite deZernata, et livra un combat au capitanpacha , qui avait mis à terre les équipages de dix-sept galères. Calamata, Chiclafa et Passava tombèrent ensuite au pouvoir des Vénitiens, et les Maïnotes , entièrement débarrassés de leurs oppresseurs, furent placés sous la direction d’un reitore vénitien. Après cette expédition , Morosini s'empara de Gomeniiza et détruisit les ouvrages de la place ; il se trouvait ainsi maître de la province de Maïna. Tels furent les principaux résultats de la campagne de 1685.
Au printemps de 1686, le capitan-pacha menaça Chielafa; mais il sc retira à l'apparition de Morosini. Encouragé par quelques secours du pape, de Malte et de la Toscane, le capitaine général se décida h entreprendre le siégede Navarin; la république venait en outre de lui envoyer un excellent lieutenant , le comte de Kônigsmark, habile général suédois, qui l’assista avec dévouement dans toutes ses entreprises.
Deux fois Ibrahim-Pacha essaya de secourir la place, et deux fois il fut battu et mis en fuite par Kônigsmark; Navarin fut enfin obligée de se rendre. Bientôt après, Napoli-de-Romanie, vigoureusement attaquée par les Vénitiens, leur ouvrait ses portes, et, malgré tous les efforts du séraskier, Orkadia et Thermis ne tardèrent pas à imiter l’exemple de cette ville ; du côté de la Dalmalie les armes de la république n'avaient pas été moins heureuses : Cornaro avait réparé un échec que Pierre Vallier y avait subi l’année précédente, en s’emparant de l’importante place de Signo. Tous ces succès décidèrent'le sénat à donner à Morosini une marque éclatante de sa satisfaction ; on le créa chevalier héréditaire, honneur rare à cette époque, et qui n’avait encore appartenu qu’aux Querini et aux Contarini ; Kônigsmark reçut pour sa part un vase en or de la valeur de six mille ducats.
L’année suivante, Morosini ouvrit la campagne en débarquant près de Patras, où, pour la première fois, il fut fait usage des galiotes à bombe. On se convainquit bientôt que cette entreprise ne pourrait avoir un plein succès, tant qu’on n’aurait pas anéanti l’armée du séraskier et que les garnison des châteaux des Dardanelles et du golfe de Corinthe ne seraient pas réduites. Kônigsmark fut chargé de cette double mission. Les Turcs ne l'attendirent pas ; ils abandonnèrent précipitamment Patras et les châteaux des Dardanelles sur la côte de Morée; celui qui se trouve sur la côte de Romélie essaya de faire bonne contenance , mais il ne
HISTOIRE DE VENISE
put résister aux vives attaques des Vénitiens. Les assiégés se sauvèrent après l'avoir fait sauter. Lépante , dont les fortilicalions s’élèvent en forme de terrasse autour de la ville et la ceignent d'un triple rempart, n’usa pas de scs moyens de défense; elle se rendit presque sans combattre; Corinthe ouvrit scs portes, lorsqu’elle vit le séraskier répasser l’isthme ; Castcl-Tornèse , château situé sur la cime d’une montagne, ainsi que Mizista, capitulèrent vers le même temps; Malvoisie (Monembasie des Byzantins) était la seule place importante de toute la Moréc qui restât encore insoumise.
Les Vénitiens se trouvaient maîtres du golfe de Corinthe; la prise du Pirée (le port d'Athènes) , que les Ottomans occupaient encore avec des forces considérables, allait leur livrer le golfe d'Égine. Morosini confia à KOnigsmark et à Daniel Delphino la direction de ce siège; ces deux généraux, après s’ètre empares du port, dirigèrent contre la ville une nuée de projectiles qui, en (moi de jours, la couvrirent de flammes et de ruines. Une bombe lancée par les assiégeants tomba sur le Parthénon, dont les Turcs avaient fait un magasin à poudre, et la plus grande partie de ce temple célèbre sauta en l’air. Dès lors, Athènes capitula et devint un port avancé , d’où les Vénitiens purent protéger leur nouvelle conquête. La prise d'Athènes ajouta un nouveau fleuron à la couronne murale de Morosini , le sénat, pour lui témoigner sa gratitude , plaça son buste dans la salle du palais des doges, avec cette inscription : Le sénat, a Mobosini le pélopokésiaql’e, de son vivant; et pour consacrer ses victoires d'une manière plus éclatante , les lions de marbre qui, en donnant le nom à l'ancien Pirée , paraissaient avoir été commis à la garde de ce port, furent transportés à Venise pour orner la porte de l'arsenal '. Patras, Lépante, les châteaux des Dardanelles , Castel-Ternese , Corinthe , Misistra , Athènes et Castcl-Nuovo , le rempart le pins formidable de la Dalmatic, furent les fruits de cette mémorable campagne. Dans les premiers mois de 1688, les Vénitiens se rendirent maîtres de Thèbes ; cette conquête acheva la réalisation des projets de Morosini, qui consistaient, comme nous l’avons dit , à enlever toute la Morée aux Ottomans. Pour mieux assurer b la république la possession de ce vaste territoire, il divisa la presqu'île en quatre provinces ; la Romanie , la Laconie, la Messénie et l’Achaïe, avec leurs capitales Napoli , Malvoisie, Navarin et Patras. Dans chacune de ces villes il institua un rettore et un provctlilore : le premier était chargé des affaires civiles; le second , des affaires militaires et de l’administration territoriale; Sainte-Maure, Lépante et tout ce qui fut conquis dans ces parages, releva du provéditcur de Corfou, Zantc et Céphalonic.
Pendant que Morosini remportait ces victoires et que, par la sagesse de son administration, il en assurait la soumission à la métropole, la couronne ducale
1. On remarque encore de nos jours , au-dessus de la porte de l’arsenal de Venise, un monument en fonte, dont les bas-reliefs symboliques rappellent la puissance passée des Vénitiens, la prospérité de cette ville, et la gloire du héros du Péloponèsc.