‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 114 sur 155 · CONQUÊTE DE LA MORÉE · texte numérisé non relu

CONQUÊTE DE LA MORÉE

devint vacante par la mort du doge Justiniani. Aussitôt le peuple envahit la place publique, et sans doute encouragé par le succès qu'il avait obtenu quelques années auparavant en cassant l’élection de Jean Sagredo, il voulut cette fois imposer un candidat aux patriciens, et ce fut précisément François Morosini qu’il désigna. « Donnez la couronne, entendait-on crier de toutes parts, à celui qui vous a eon- « quis un royaume! » L’indication était trop juste et le nom de François Morosini trop populaire pour que le sénat se refusât A sanctionner ce choix ; aussi l'unanimité des suffrages se porta-t-elle sur le vainqueur du l’éloponèse. Le secrétaire Giusepe Zuccaro fut chargé d’aller lui remettre les insignes de sa dignité nouvelle ; mais, par suite de cette défiance traditionnelle qui se montre dans tous les actes du gouvernement de Venise , on jugea à propos d'adjoindre au capitaine général devenu doge deux conseillère, afin qu'un homme si puissant filt observé de- plus près; pendant son absence de la capitale , deux conseillers et un chef de la Quarantic siégèrent à sa place dans le palais.

Morosini se trouvait dans le golfe d'Égine lorsqu'il reçut la nouvelle de son éclatante promotion; il ceignit aussitôt la couronne ducale, et se dirigea sur Négrepont avec une flotte de deux cents voiles. Le bon état des fortifications de cette place ne lui permit pas de l'enlever à la première attaque; il fallut en faire le siège en règle , et , pendant qu’on en poursuivait les oi>érations , des maladies contagieuses ravagèrent l’armée et enlevèrent plusieurs des principaux chefs, entre autres, le comte de Kônigsraark. Attaqué par le séraskier au moment où son armée était le plus affaiblie, Morosini dut lever l'ancre, emmenant sur sa flotte cinq à six mille Grecs qui , s’étant déclarés pour les chrétiens, redoutaient la vengeance des Turcs. En compensation de cet échec, les Vénitiens parvinrent à s’emparer, en Dalmatie, de Knin, d'Obrovacz, de Verlica, ainsi que de la tour de Noria.

De Négrepont , Morosini s'était porté sur Malvoisie , dont il voulait s'emparer à tout prix. Quelques corps de troupes et un nouveau général, Charles-Félix Galeas , duc de Gadagne , qui avait servi sous les ordres du maréchal de Turenne , Turent mis à sa disposition. A l'aide de ces renforts , il poussa activement les opérations du siège ; mais une maladie grave vint le détourner de cette entreprise , et il fut obligé de retourner à Venise pour prendre du repos. Jérôme Cornaro fut chargé de poursuivre le siège de Malvoisie , et il s'en acquitta avec beaucoup de talent et une rare intrépidité ; il réduisit la place , battit la flotte turque qui s'approchait pour la ravitailler; puis, faisant voile vers les côtes occidentales, il prit Canina, et jeta une si grande terreur parmi les Turcs, qu’ils abandonnèrent d’eux-mèmes Valona (en Albanie) , quoique cette place fût très-bien armée |vour la défense. Mais à Valona , Cornaro fut surpris par la contagion et y mourut.

Cependant la nouvelle de tant de désastres avait jeté une grande consternation dans Constantinople. Le divan , préoccupé de l’inquiétude populaire, fit faire des propositions de paix aux puissances belligérantes; mais comme celles-ci étaient

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victorieuses de toutes parts , ces propositions furent énergiquement rejetées. Les défaites et ces refus amenèrent la chute et ln mort du grand vizir Kara Mustapha; le sultan éleva à cette haute dignité Mustapha Kupruli, fils du vainqueur de Candie. Le nouveau vizir lit tous ses efforts pour relever la gloire des armes ottomanes, mais il ne parvint qu'à s'emparer par trahison des Grabuses, poste avancé de l’Ile de Candie , qui avait été réservé au» Vénitiens. Cette surprise , qui était sans résultat pour la Porte, décida la république à diriger une expédition sur Candie pour essayer de faire rentrer file entière sous sa domination. La mauvaise administration des pachas qui y avaient été envoyés comme gouverneurs, les avanies de toute espèce qu'ils imposèrent au pays, avaient soulevé chez tous les habitants de nie une haine implacable contre la Turquie ; aussi pensait-on , avec raison , que Venise u'aurait qu’à déployer son étendard pour exciter une insurrection générale. Mais, pour le succès d'une telle entreprise il fallait un général habile et audacieux , et Venise , dans ce moment , en était dépourvue : Cornaro était mort . et François Morosini se trouvait encore hors d'état d’entrer en campagne. Cette tâche fut dévolue à Dominique Monccnigo , général qui n’était pas dépourvu de talents, mais qui manquait de résolution. Il part, débarque à Canée, et au lieu d'agiter les esprits en faveur de, Venise , au lieu d’attaquer avec audace cette place en mauvais état de défense, il se borne à en faire le siège en règle; puis , sous prétexte d’aller repousser une descente que les Turcs venaient de faire en Morée, il abandonne le fruit de ses premiers travaux. Ainsi, l'occasion de reprendre Canée , de reconquérir peut - être toute file de Candie . fut perdue à jamais !

Lorsque l'issue de cette expédition fut connue à Venise, le sénat ne put contenir son indignation contre Monrenigo; il le dépouilla de ses hautes fonctions et l'envoya comme simple capitaine d'armes à Vicence. Dans cette circonstance difficile il fallait cependant un général d'un nom éprouvé qui pût rassurer les esprits, et l'on supplia de nouveau François Morosini d’aller se mettre à la tête de l'armée , malgré son grand âge et ses infirmités. Le doge , quoique parvenu alors à sa soixante -quinzième année, reçut avec joie ce nouvel hommage rendu à scs talents et à son patriotisme. Il partit au mois de mai 1693 avec une flotte considérable, et après avoir parcouru l'Archipel sans pouvoir forcer les Ottomans à se mesurer avec lui , il prit ses quartiers d'hiver à Napoli de Itomanie , où il consacra tout le reste de l'année à organiser une expédition contre l'ile de Négrepont ; mais bientôt la mort vint le surprendre au milieu de ses préparatifs. On lui donna pour successeur sur le trône ducal Sylvestre Vallier, et dans la charge de capitaine général Antoine Zéno. L’armée de Dalmatic continuait toujours à se signaler par quelques succès.

Les nombreuses victoires que Venise avait remportées soit en Morée , soit eu Dalmatie , la rendirent exigeante envei's le successeur de Morosini. Antoine Zéno n'était pas à la hauteur d’un tel rôle : il partit néanmoins avec toute la flotte ren-

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