CONQUÊTE UE LA MOKÉE
forcée de quelques bâtiments pontificaux ou maltais, et sc dirigea sur file de Chios. Il avait l'ordre de s'en emparer. En conséquence, le 8 septembre 169i, il y débarqua un corps d’environ neuf mille hommes et procéda immédiatement à l'attaque de la place principale; il l'écrasa des feux de son artillerie, repoussa toutes les sorties que la garnison osa entreprendre , et après avoir pratiqué des brèches en plusieurs points, il la força à capituler ; dans moins de huit jours toute l'île fut soumise. Les principales opérations de la campagne de 1G95 furent dirigées autour de la Morée, soit pour apaiser des insurrections partielles qui y éclataient , soit pour repousser la tentative de descente que les Turcs y firent plusieurs fois. Le général Steinau, qui occupait l’isthme de Corinthe, poussa de ce point ses observations jusqu'en Livadie ; Molino , le provédileur des îles , défendit Lépantc contre les entreprises des Turcs; quant à Zéno, il ne sut que paralyser la plus grande partie de ses forces par l'excessive timidité de ses combinaisons.
Ayant rencontré la (lotte turque en désordre dans les eaux de Smyrne, ses lieutenants le pressaient vivement d'attaquer ; lui, au contraire, chercha sous mille prétextes à éluder le combat, et il ne se décida enfin à prendre une attitude offensive que lorsque les vaisseaux turcs se trouvèrent protégés par les batteries qui commandent le golfe, au fond duquel s’élève la ville de Smyrne. C'était trop tard, il fut obligé de rebrousser chemin. En même temps le capitan - pacha qui sortait des Dardanelles pour venir reprendre Chios , ayant rencontré les Vénitiens non loin de cette lie, résolut aussitôt de les attaquer. La flotte vénitienne su composait de vingt galions et de vingt-quatre galères; celle des Turcs consistait en seize galions, quatonie mahonnes et vingt-quatre galères. Le nombre des galères était égal des deux côtés ; mais la flotte vénitienne comptait un plus grand nombre de navires de haut bord : dons son ordre de bataille le capitan-pacha décida que chaque galère turque lutterait contre une galère vénitienne, et que les quatorze mahonnes attaqueraient les seize vaisseaux de même bord de la flotte ennemie. Antoine Zéno fut déconcerté par la disposition de ce plan, et surtout par la précision avec laquelle les divers mouvements furent exécutés; il donna des ordres contradictoires; il se troubla, et en définitive il laissa à ses lieutenants le soin de repousser l'ennemi comme chacun l'entendit. A la première bordée de lu capitonc turque , les Vénitiens perdirent trois do leurs meilleurs vaisseaux, et quinze cents hommes d'équipage furent ensevelis dans les flots ; l'amiral Benedetto Pisani était au nombre des victimes. La flotte vénitienne, ainsi maltraitée et privée de tout commandement , se retira précipitamment dans le port de Spahnadori, petite Ile située entre file de Chios et la côte d'Anatolie, où elle essaya de réparer les nombreuses avaries qu'elle avait éprouvées. Dix jouis après, le capitan-pacha l’attaqua de nouveau au moment où elle se disposait à sortir de Spalmadori ; la lutte fut sanglante comme dans la première rencontre, et la défaite des Vénitiens plus décisive eucore : les capitaines Contarini et Bolani redoublèrent d'efforts pour
Suppléer à l'inhabileté de leur général. Ce fut en vain, la panique s'était tellement emparée des équipages qu’ils refusèrent de combattre ; et l’on vit les navires vénitiens abandonner honteusement leurs lignes pour aller se réfugier en désordre dans le port de Cliios. Incapables de défendre cette lie contre une flotte supérieure, ils la quittèrent pendant la nuit et allèrent jeter l’ancre à Tineh. I.es Turcs s'emparèrent de nouveau de Chios et firent des prises considérables : cinq vaisseaux, quatre galères, cinq mille fusils et tout l’armement delà place tombèrent en leur pouvoir. Le sénat qui, dans cette guerre, n'avait pas encore été habitué aux revers, se montra indigné de la conduite de Zéno : il fut aussitôt dépouillé de scs fonctions, chargé de fers et mis en jugement; mais il mourut pendant qu'on instruisait son procès ; trois de ses lieutenants furent condamnés et dégradés.
la1 nouveau capitaine général Alexandre Molino répara promptement les fautes de son prédécesseur ; il comment a par dégager les abords des places que les Vénitiens occupaient en Morée, et eut même un engagement assez sérieux avec les Turcs qui avaient pénétré jusque dans le territoire d’Arbon. Lorsqu'il eut assuré la paix intérieure de la péninsule, il tourna ses regards vers la mer. Avec une flotte de quarante-six voiles, il parcourut l'Archipel, poursuivant les Turcs partout où il les rencontrait; mais comme le capitan-pacha ne se laissa engager dans aucune action importante, l'année 1696 s’écoula sans événement décisif; il en lut de même en 1697 et 1698. Pendant ces trois années, les Vénitiens provoquèrent les Turcs avec une opiniâtreté sans égale ; à Chios, à Andros, et près de Mitylène, ils crurent un instant pouvoir obliger leurs ennemis à combattre; mais ceux-ci , se déliant sans cesse de leurs forces, déclinèrent toujours le combat ; et quoi qu'en aient dit certains historiens, pendant cet intervalle do temps il n'y eut jamais entre les deux puissances que des engagements partiels. Venise se trouvait donc hors d'état de forcer les Turcs à demander lu paix ; les Impériaux, malgré leurs victoires et leurs conquêtes en Hongrie, malgré leurs ressources inépuisables, ne se trouvaient pas plus avancés que la république. Les exploits du prince Eugène de Savoie n'avaient pu déterminer la Porte a s'humilier devant les princes chrétiens. Ce furent des considérations indépendantes de la guerre qui amenèrent la paix.
Les vues ambitieuses de Louis XIV avaient répandu une grande inquiétude parmi les divers souverains de l'Europe. Cette inquiétude augmenta encore lorsqu'on le vit, profitant de la faiblesse de Charles II, roi d'Espagne, chercher à assurer dans sa famille la couronne des Castilles. Les Anglais et les Hollandais surtout , ennemis acharnés de la France , mirent tout en œuvre pour empêcher la réalisation d'un tel projet ; et afin de mieux arriver à leur but , ils s'appliquèrent à détourner l'Empereur de la guerre contre la Turquie, qui absorbait à la fois toute son attention et toutes ses ressources. Les démarches de ces puissances furent si actives et si bien combinées à Venise, à Vienne et à Constantinople,