TRAITÉ DE CARLOWITZ
qu’elles amenèrent bientôt des pourparlers de paix : l'Empereur, fortement intéressé è la succession d’Espagne , ne tarda pas à comprendre que c'était sur ce point qu’il devait diriger toute sa sollicitude; Venise, qui voyait les Français, à la faveur de la guerre , s'emparer de tout le commerce du Levant , ne demandait pas mieux que de déposer les armes pour arrêter la décadence de son commerce , et organiser ses conquêtes ; enfin la Porte , épuisée par une double guerre sur terre et sur mer, découragée aussi par ses nombreux revers, aspirait après le repos, mais son orgueil lui faisait un devoir de ne pas le demander. Les médiateurs anglais et hollandais aplanirent toutes les difficultés d’amour-propre et de dignité nationale; ils parvinrent, à force d’adresse et de persévérance, » amener les uns et les autres sur le terrain des négociations ; et la petite ville de Carlowitz, située sur le Danube, fut choisie pour le lieu des conférences.
Les négociations furent extrêmement difficiles: elles le devinrent plus encore par -les exigences des Vénitiens; enfin, le 26 janvier 1699, les représentants des différentes puissances contractantes, à l'exception de celui de Venise, qui n'avait pas encore d'instructions, signèrent le traité de paix par lequel il fut décidé, relativement à la république , que les Turcs conserveraient tout le pays entre Gabella et Castei-Nuovo; que la Morée vénitienne serait limitée par l’Hexamilon ; que les Vénitiens devraient évacuer Lépante, restituer toutes les Iles de l'Archipel qui étaient aux Turcs avant la guerre , et conserver celles qui avant ce temps appartenaient è Venise. Le tribut pour Xante fut aboli; la ligne des frontières, en Dalmatie, fut tirée sur les montagnes à l’orient de Knise, Verlica, Sign, Delovar, Zadvar et Bergorac, jusqu'à Gabella , et Cattaro resta aux Vénitiens. Ces traités furent confirmés dans le délai d'un mois par Venise; et à la fin du xvii* siècle la république se trouvait encore brillante de l’éclat de ses triomphes militaires ; il ne lui manqua qu'une politique plus intelligente pour rendre cette gloire durable.
Aussitôt après la paix , Venise s’empressa de fortifier les différentes places que la conquête lui avait données en Morée. L’administration y fut théoriquement mise sur un bon pied , et si les hommes chargés de gouverner le pays se fussent conformés aux prescriptions du sénat , sans contredit le I’éloponèse serait devenu sous peu l’une de scs possessions les plus sil res et les plus dévouées ; mais malheureusement une vieille habitude avait prévalu dans la république : la plupart des charges qu'on accordait aux patriciens dans les colonies, ne leur étaient distribuées que pour qu'ils pussent, dans leur gestion, réparer les torts de la fortune*. Aussi, dans ces contrées lointaines, on ne voyait que corruption
1. Nous croyons devoir donner ici un aperçu du système qui présidait à l'administration des colonies de la république: Venise gouverna toujours avec une extrême dureté ses possessions d'oulre-mer; leurs fréquentes révoltes en sont la preuve. Le commandement supérieur de ces contrées lointaines était l'apanage des familles puissantes du patricial, et les emplois secondaires revenaient i des nobles d'une classe inférieure. Pour que les gouverneurs ne s'habituassent pas à l'autorité par un trop long exercice, on décida que leur mission serait temporaire, la duree en fut
HISTOIRE DE VENISE
et péculat : les sujets étaient chaque jour vexé» par les injustices des gouverneurs et le monopole de marchands ; les sommes allouées par le trésor public pour l'entretien des forteresses et des garnisons étaient détournées par les commandants des places, et le pays restait sans aucun moyen de défense. On conçoit aisément qu'avec un tel système, les possessions de la République devenaient trèsaccessibles à l'ennemi, et ne pouvaient qu'être entretenues dans un état constant de haine contre la mère-patrie: c’est cette mauvaise administration qui fut une des principales causes de la perte de Chypre et de Candie , et qui rendit si facile la la reprise de Morée.
Nous entrons dans une série d'événements où Venise ne joue qu’un rôle passif; mais ces événements ont besoin d'être expliqués, afin de bien faire comprendre la situation nouvelle où va se trouver la république : nous voulons parler de la guerre occasionnée pour la succession du trône d’Espagne, guerre engagée directement entre la France et l'Autriche, mais qui néanmoins mit, pendant plus de douze années, toute l'Europe en combustion. Charles II, roi d’Espagne, issu de la maison de Habsbourg, venait de mourir (1700); rien ne paraissait plus naturel que de perpétuer le trône d'Espagne dans la maison d'Autriche. L'Europe entière s’y attendait avant la paix de Kyswik ; mais la faiblesse de Charles II avait dérangé dès l’année 1696 cet ordre de succession, et le nom autrichien avait été sacrifié en secret. Par un testament fait en 1698, ce prince qui , jeune encore , se voyait descendre au tombeau sans postérité, avait légué son trône au prince de Bavière, neveu de sa femme. Celui-ci étant mort , le faible roi , cédant aux obsessions du cardinal I’ortocarrero , archevêque de Tolède, ainsi qu’à celles du comte de Monterey et de plusieurs grands d’Espagne, se décida, après de longues répugnances, à dicter un nouveau testament par lequel il instituait héritier de toute la
fixée à deux ans dans les provinces au delà de l'Adriatique : on les environnait d’un conseil, ou plaçait près d'eux un officier spécialement chargé du commandement des troupes, et ces divers personnages étaient tour à tour des surveillants ou des aides du gouverneur. La province du Frioul était gouvernée par un provédileur général assisté d'un lieutenant; l'Istrie avait neuf pedestats; dans la Dalmatie, Ils officiers envoyés pour administrer au nom de la république , prenaient le litre de provéditeurs, de comtes, de gouverneurs, de capitaines ou de châtelains, cl étaient tous subordonnés à un provédileur général. Ceux des villes les plus considérables comme Zara et Spalato, étaient assistés d’un conseil composé de trois nobles vénitiens. Corfou , Zante et Céphalonic avaient chacun un provédileur et un conseil semblable; il y avait, pour ces trois Iles un général, auquel ces divers magistrats obéissaient. Afin de prévenir les abus, ou plutôt pour faire croire aux sujets cyie le gouvernement surveillait ses représentants à l’extérieur , on envoyait tous les cinq ans dans les possessions d’outre-mer une commission de trois sénateurs qui était chargée de recueillir les plaintes et de redresser les loris. Iis marchaient avec un appareil formidable, accompagnes de secrétaires, de gardes et de bourreaux ; mais cet appareil se réduisit presque toujours à une vaine ostentation, car l'examen des actes de chaque gouverneur était très-sommaire, et les plaignants facilement éconduits; d'ailleurs la répression des abus était presque toujours impassible, à cause du peu de durée des fonctions et de l'absence des fonctionnaires. Ou sait que plusieurs Iles de l'Archipel devinrent, après la prise de Constantinople, l’apanage de quelques familles patriciennes qui les |>ossédaient en propie: ainsi Nea ap|Kirtenail aux Pisani ; Stanupali», aux Querint; Parus, aux Venier, etc., etc.; d'autres furent données en fief à divers personnages, pour les obliger |«ar leur propre intérêt à mieux les défendre. Nous ne dirons rien de leur administration, car elle était entièrement laissée au bon plaisir des seigneurs de ces Iles.