‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 117 sur 155 · NEUTRALITÉ DE VENISE · texte numérisé non relu

NEUTRALITÉ DE VENISE

monarchie espagnole Philippe de France, due d'Anjou, petit-fils de Louis XIV et arrière-neveu de Charles II.

L'Europe parut dans l’engourdissement de la surprise et de l'impuissance quand elle vit la monarchie d'Espagne soumise à la France, dont elle avait été trois cents ans rivale! Louis XIV semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre ; il se voyait à soixante et deux ans entouré d'une nombreuse postérité , et un de ses petits-flls allait gouverner sous ses ordres l'Espagne , l’Amérique et les Pays-Bas ! Cette fortune inouïe souleva la haine et la jalousie de la plupart des souverains de l’Europe : tandis que le jeune duc d’Anjou était reconnu à Madrid roi d’Espagne et des Indes, sous le nom de Philippe V, l'Autriche , l'Angleterre, la Hollande, la Presse, le Portugal, se liguaient ensemble pour accabler la France. La république de Venise avait été sollicitée d’entrer dans cette coalition; mais déjà elle avait adressé ses félicitations au jeune roi sur son avènement au trône, etelle'crut ne pas devoir y adhérer; détermination imprudente, qui blessait les susceptibilités des puissances coalisées , et qui d'ailleurs n’était pas prise par sympathie pour la France, contre laquelle Venise nourrissait plus d'un ressentiment secret. La position était donc des plus fausses et ne pouvait qu'amener des résultats fâcheux pour la république.

Les hostilités contre la France éclatèrent sur trois poinls à la fois : en Italie, en Allemagne et en Flandre. En voyant approcher de l'Italie les Français et les Impériaux , qui semblaient s’y être donné rendez-vous pour se porter les plus rudes coups, Venise s'empressa de faire signifier sa neutralité aux parties belligérantes; mais que pouvait une telle déclaration contre les nécessités urgentes et imprévues de la guerre 1 De part et d'autre on n'y eut aucun égard. Le prince Eugène, qu'un caprice de cour avait fait passer de France en Autriche 1 , accompagné de 30,000 hommes , descendit dans l’Italie par le Trentiu , le 27 mai 1701 ; il vint camper sur l’Adige ; le maréchal de Catinat s'avança aussitôt avec 60,000 hommes pour lui en disputer le passage, et le Véronais devint le théâtre de la guerre; bientôt après le fléau s’étendit sur le territoire de Brescia. Le rappel de Catinat, le choix du maréchal de Villeroy pour le remplacer, la défection du duc de Savoie, qui rompit une alliance de famille pour embrasser la cause des Impériaux ; les affaires de Carpi et de Chiari , facilitèrent successivement au prince le passage de l’Adige , du Mincio , de l'Oglio , et enfin celui de l’Adda. Lis provéditeurs et les podestats de la république protestaient de leur mieux contre

1 . Quoique ce prince fût petit-fils de Charles-Emmanuel , duc de Savoie , on n'en doit pas moins le considérer comme Français. Son père, le comte de Soissons, établi en France, lieutenant général des armées et gouverneur de Champagne, avait é|H>usé Olympe Mancini , l’une des nièces du cardinal Mazarin. De ce mariage , naquit à Faris ce prince si dangereux depuis ù Louis XIV, et si peu connu de lui dans sa jeunesse. On le nomma d'abord en France le chevalier de ( arignan . Il prit ensuite le petit collet. On l'appela alors l 'abbé de Savoie. On prétend qu'il demanda, quelques années après, un régiment au roi, et qu'il essuya la murlilication d’un relus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir auprès de Louis XIV, il alla servir l'Empereur contre les Turcs dès l'an 168S.

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les flagrantes violations du territoire que commettaient tour à tour les Français et les Autrichiens: armes impuissantes, qui n’imposaient à personne, et que l'on prenait en pitié.

Ce système de neutralité livrait le territoire vénitien aux attaques successives des deux partis ; tandis que si elle eût embrassé la cause de l’un ou de l'autre, il est bien évident qu'elle n'aurait eu à supporter que la moitié du mal qui vint l’accabler. L’arrivée de l'impétueux duc de Vendôme sur le théâtre de la guerre, vint encore empirer la situation des Vénitiens : c’étaient sans cesse des marches et des contre-marches , des attaques , des combats, qui se livraient toujours aux dépens des sujets vénitiens; car les Français et les Autrichiens , vainqueurs ou vaincus, désolèrent sans cesse le malheureux pays où ils se trouvaient. Enfin, le traité d’Utrccht vint mettre un terme i ces hostilités. La république eut un représentant aux négociations qui précédèrent le traité; mais malgré ses vives instances, elle ne put obtenir des deux partis aucun dédommagement pour les pertes nombreuses que sans combattre elle avait essuyées durant la guerre. Le traité d'Utrecht assigna l’Espagne et les Indes à Philippe V ; Gibraltar et Minorque , à l'Angleterre; Montferrat, une partie du Milanais et la Sicile, au duc de Savoie; enfin, Milan, Mantoue et Naples, à l'Empereur. Ainsi , Venise , après avoir éprouvé des pertes sans nombre, voyait tout son territoire continental étroitement embrassé par les possessions autrichiennes depuis les montagnes de la Dalmatie jusqu'à la rive gauche du Pô. Sa condition n'eût pas été pire, si après avoir pris les armes, elle se fût trouvée du parti des vaincus. Le duc de Savoie, qui avait flotté entre les Impériaux et les Français, vit au contraire son territoire considérablement agrandi. ■*’

Si , pendant que la république s'obstinait à conserver son absurde système de neutralité, elle eût du moins employé l’inaction où elle se condamnait , à accroître ses ressources , à préparer les cadres d’une armée, à organiser fortement sa nouvelle conquête du Péloponèse, elle n'eût commis qu’une demi-faute; mais sa neutralité s’était transformée en une espèce d’immobilité qui l'empêcha à la fois de repousser ses ennemis et de songer à la conservation de ses États. En 1713, la Porte profitant de cette incurie, et sans s'inquiéter du traité de CarlowiU, ne voulut pas laisser échapper l’occasion de ressaisir la riche province qu’on lui avait enlevée : on apprit en effet que le grand vizir avait donné des ordres pour l'armement d’une flotte considérable. Les Vénitiens en furent instruits des premiers , et quoiqu'ils eussent grand intérêt à savoir contre qui ces forces devaient être dirigées , ils parurent n’en prendre aucun souci ; tous les avis qui leur furent donnés à cet égard restèrent sans effet. Aussi, lorsque les vaisseaux destinés à l’expédition furent complètement armés, on jeta le baïle de la république en prison , et quelques jouis après la guerre fut proclamée. Les Turcs motivèrent la reprise des hostilités sur le refus d’extradition de quelques chefs monténégrins retirés à Venise, que l'on accusait d'avoir violé le territoire ottoman : ce n’était là qu’un

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