‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 120 sur 155 · PERTE DÉFINITIVE DE LA MORÉE ET DE CANDIE · texte numérisé non relu

PERTE DÉFINITIVE DE LA MORÉE ET DE CANDIE

Turcs sc livrèrent aux plus atroces barbaries. Citons cependant un trait qui prouve que les mêmes sentiments n'animaient pas tous ceux qui prirent part à ce siège : le gouverneur de Motion , Vincent Pasta , était traîné devant le capitan-pacha par quelques volontaires . pour que celui-ci se donnât la satisfaction de l’immoler de sa propre main. Le capitan-pacha avait déjà levé son cimeterre, lorsque, reconnaissant le gouverneur, if laisse tomber son bras, court à lui et l'embrasse ; non content de lui accorder la vie, il l'entoure d'égards et le fait servir par scs propres esclaves. Cet acte de générosité inattendue venait de ce que le capitan-pacha avait été pendant six ans esclave à bord des galères vénitiennes , et que dans maintes circonstances il n'avait eu qu’à se louer des bons procédés de Vincent Pasla à son égard. Il s’en souvint dans ce moment suprême, et se montra reconnaissant !

Bientôt après , les Fiers montagnards de la Maïna se soumirent ; Khielafa et Sernnta se rendirent sans coup férir, et les peuples soulevés se trouvèrent de nouveau domptés et replacés sous le joug du vainqueur. A la nouvelle de la prise de Corinthe et de Napoli de Itomanic, le château de Morée se rendit au beglerbey de Diarbekir, Kara-Mustapha, qui avait été détaché du camp impérial avec quarante mille hommes pour en faire le siège. Un homme qui portait un des noms les plus illustres de Venise, Frédéric Badouer, rendit, sans attendre qu'un seul coup de canon eut été tiré, Malvoisie, la seule place qui restât à la république dans la Morée.

Pendant que lesTurcs reconquéraient si facilement le Péloponèse , le capitaine général, avec sa flotte, voguait autour de la presqu’île, essayant, toujours inutilement, de ravitailler les places menacées, ou cherchant à engager, sans plus de succès, quelque combat partiel avec les vaisseaux turcs. Qu'était donc devenu ce courage si opiniâtre que Venise avait déployé pendant vingt-cinq ans, et sans faillir un seul jour, à Candie? En moins d’un mois , la Porte venait de lui enlever cette belle possession de la Morée ; et nulle part, ni ses généraux ni ses soldats ne déployèrent In moindre vigueur pour repousser l’ennemi ; ils abandonnaient tous lâchement leur poste : on eût dit qu'ils ne savaient plus manier les armes qui étaient entre leurs mains. Lorsqu’il ne resta plus que lile Sainte-Maure, Del lino en fit sauter les fortilications et ramena ses vaisseaux dans Corfou sans avoir combattu! La Morée était définitivement perdue pour la République; de tous ses vastes domaines en Orient, elle ne comptait plus que quelques places dans File de Candie. Là du moins Louis Magno et François (îiustiniani , gouverneurs, l’un de la Suda, l’autre de Spina-Longa, ne succombèrent pas sans gloire; excités par l’exemple des anciens défenseurs de Candie, ils ne capitulèrent que lorsqu'ils eurent perdu tout espoir d’étre secourus par la métropole. On les avait complètement oubliés , et ils se rendirent au mois de novembre 1715; la République n’avait donc plus une seule Ile dans l’Archipel. Maintenant ses possessions les plus éloignées se trouvaient être les Iles situées à l’embouchure de l’Adriatique. Les

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désastres de cette campagne furent attribués è l'inhabileté du capitaine général ; on le rappela, mais la démoralisation était si générale qu'on n'osa pas le juger, et encore moins le condamner; en effet, celte longue sérié de défaites et de lâchetés ne provenait pas de l’inhabileté d'un seul : elles étaient surtout le résultat de l’affaissement moral qui, en très- peu d’années, avait abâtardi tous les coeurs. Delfmo fut seulement destitué , et André l’isani reçut la mission d’aller tenir tête aux Ottomans.

Sur les frontières de Bosnie et de Dalmatie, les Turcs n’avaient pas combattu avec le même succès : le provéditeur Angelo Emo leur avait enlevé les places de Zazuina, Plauno et Stanizza, et ils avaient été obligés de renoncer au siège de Sing.

Cependant les nouveaux rapports établis en Italie allaient procurer à Venise la puissante alliance de l’Autriche: quoique Louis XIV fût mort, l’Empereur craignait que par le mariage de Philippe d’Espagne avec l’héritière de Parme et de Plaisance , la maison de Bourbon n’acqult encore une puissante prépondérance en Italie, et il chercha à s’unir avec Venise. Le pape encouragea ses intentions, et après avoir obtenu du roi Philippe une promesse solennelle par laquelle ce monarque s'engageait à ne diriger aucune hostilité contre les États de l’Empereur en Italie pendant toute la durée de la guerre contre les Turcs, Charles conclut une alliance offensive et défensive avec Venise. La république garantit à la maison d'Autriche les possessions que la paix de Rastadt lui avait assurées en deçà des monts, et pour prix de cette garantie l’Empereur envoya contra les Turcs une armée commandée par le prince Eugène (25 mai 171G). Le pape et l’Espagne adhérèrent à cette ligue. Il ne fallut rien moins que cette puissance intervention pour sauver Venise du coup terrible que les Musulmans s'apprêtaient à lui porter.

Aussitôt que cette nouvelle déclaration de guerre fut parvenue à Constantinople, le grand vizir répartit les forces ottomanes entre les deux années qui devaient opérer simultanément , l'une sur les rives du Danube , l'autre contre les Iles Ioniennes', les seules que possédât maintenant Venise dans la Méditerranée. Outre la flotte qui croisait dans les divers parages de l’Archipel , on dirigea sur ce point quinze galiotes, vingt cinq frégates, dix bateaux à quille recourbée et huit felouques. Tous ces navires, commandés par le capitan-pacha en personne, portaient ensemble trente mille hommes et trois mille chevaux, ainsi qu’un matériel de siège fort considérable ; le 5 juillet 171 G, cette flotte se présenta dans la rade de Corfou pour opérer le débarquement. On sait que Corfou, l'antique Corvyre , appartient à ce groupes d'iles situées sur les eûtes d’Épire , et qui commandent en quelque

I. Les Iles Ioniennes furent célèbres dans l'antiquité , et jouèrent un rôle important à la guerre du Peloponèse; soumises d'abord par Alexandre, puis par les Romains, elles devinrent eu dernier lieu province de l'empire d’ürient. Les empereurs b>santins les ayant négligées, Corfou tomba au IKiuvoir des rois normands de Naples; mais en I3N6 les Vénitiens en devinrent les maîtres ; ils étendirent ensuite leur domination sur les autres Iles, et malgré les efforts des Musulmans, ils en restèrent uniques possesseurs jusqu'à la lin du XVI 11* siècle.

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