CHAPITRE XVII
DiCll V DS LA BEPOBLIQQE — CAUSES DS SA DÉCADEICS. 17I9-I7S8.
Système |>oli tique aeluel de la république. — Sa conduite passive dans les guerres de succession de Parme , de Toscane et de PAiili-iche. — Guerres avec les puissances barbu remues. — Louis Manini dernier doge. — Situation morale et matérielle <le la république. — Causes diverses de sa décadence. — Ses ressources vers lu Un du xvme siècle.
enisc vient d’accomplir son dernier grand acte politique. Le traité de Passarowitr. a dissipé ses dernières illusions , et les déplorables résultats de son alliance avec l'Autriche ont achqvjj de la détourner de toute entreprise de conquêtes ou d'extension de territoire. Nous allons la voir maintenant courbée sous le poids de tant de déceptions , se replier sur elle-même , se condamner à une espèce de se circonscrire dans une sphère étroite d’égoïsme. Aucune guerre, aucune collision entre les puissances, aucun mouvement social , ne l'intéresseront désormais, ne la feront sortir de son engourdissement. Elle veut demeurer comme indifférente à tout , et se dérober au monde dans le silence de ses lagunes. Mais en politique, s'isoler, c'est ne plus exister. Certes, s'il y eut en Europe une puissance qui dut repousser la politique d'isolement, c'était Venise. Mais au déclin de la vie des nations, comme dans la dernière période de l’existence» de l'homme , un voile épais semble venir obscurcir leur raison et les précipiter dans les voies qui leur sont le plus funestes.
Encore si la république, en adoptant ce système d'isolement, se fût environnée d'une force respectable, edt pourvu à sa sûreté intérieure et extérieure, en entretenant ses places fortes , en ayant toujours à sa solde une armée pemia-
H I ST 01 K K UK V K N I S K.
nentc, en Taisant dotter le pavillon de Saint-Marc dans les ports fréquentés par scs navires de commerce, appareil indispensable lorsqu'on veut -e maintenir en paie avec tout le monde; elle aurait ainsi échappé oui rudes assauts qu’elle se résigna a supporter lorsqu’elle se trouva engagée sans défense au milieu des puissances belligérantes. Mais non ; elle crut qu'au moyen de subterfuges , qu’avec une diplomatie plutôt astucieuse qu'habile, en ne s'entremettant que d'une manière passive dans toutes les collisions, dans toutes les luttes qui viendraient à éclater entre les' divers Étals de l'Europe , elle parviendrait toujours à esquiver le choc , cl à vivre sur son ancienne réputation. Ce calcul était des plus faux. Les meilleures réputations s'usent et s'effacent ; pour les maintenir, il faut les rajeunir sans cesse par des actes nouveaux : on n'en impose pas vainement aux nations ni aux hommes. Il n’y a pas de réputation ou de puissance durable sans une cause bien réelle. La politique de Venise ne lit illusion à personne. Pendant quelques années, scs diplomates réussirent encore , grôce à leur tenue hautaine , grâce au faste de leur parole, à déguiser la caducité de la république. Mais lorsqu'on la vit rester impassible ù tous les événements qui s'accomplissaient autour d'elle , événements qui touchaient tantôt A sa gloire, tantôt à ses intérêts , on n'ajouta plus de foi A ses diplomates , on ne crut plus à sa force ; on n'eut plus pour elle que dédain et mépris. Vainement sa police intérieure redoubla de précautions pour empêcher que rien ne transpiritt sur la situation de ses finances, de ses flottes et de ses armées, son inaction devint le signe de son impuissance.
Dans les soixante-dix années qui nous restent à parcourir avant d’arriver à la chute définitive de la république, nous n'aurions qu’un très-petit nombre d'événements majeurs à rapporter; mais nous suppléerons à leur insuffisance en étudiant plus minutieusement que nous ne l avons fait jusqu'ici les désordres successifs que le temps avait apportés dans cette vieille organisation, étude microscopique qui ne sera pas moins intéressante pour le philosophe et l’observateur que le récit des grandes batailles et des actions d’éclat ; car il ne suffit pas seulement de savoir comment se forment et grandissent les Élats, il importe aussi de connaître les causes qui amènent leur ruine.
U' traité de Passarnwitz exigeait , comme nous l'avons vu, de longs cl minutieux travaux pour arrêter les nouvelles délimitations des deux Étals. La Porte, qui sentait la faiblesse de son adversaire, souleva des difflcullés sans nombre alin d'amener quelque conflit dont elle n’cùt pas manqué de profiter pour renouveler les hostilités. Ainsi, pendant que les négociations étaient encore ouvertes , elle faisait des armements considérables et se disposait même à les concentrer tn Morée , afin de n'avoir qu'un pas à faire pour écraser la république ; mais une révolution qui surv int en Perse , et les intrigues du czar Pierre I”, la détournèrent de ses projets. Peu après une simple rixe survenue entre les équipages de deux navires portant , l’un le pavillon vénitien, l'autre le pavillon ottoman, faillit rallumer la guerre, tant la Porte était désireuse de trouver un prétexte pour atta-
SYSTEM IJ POLITIQUE l)K I. V HKPUlILlyUE. U!l
quel-. A force de souplesse el d'abnégation. In république apaisa le ressentiment de son ennemie; la Turquie demandait lu cession d'une forteresse, elle finit par se contenter d’une indemnité de douze mille piastres et de deux cents esclaves. Grâce à ce rachat, la paix ne fut pas troublée, et Venise en profila pour faire réparer les fortifications des îles de la mer Ionienne. Elle conservait toujours à sa solde le général Schuletn bourg, elle venait d'appeler au dogat un habile guerrier, Sébastien Moncenigo, qui s’était illustré dans les campagnes précédentes, mais pour cela Venise n'était pas en état de faire la guerre; aussi ne parut-elle prendre aucun souci de la ligue puissante qui allait se former, à propos de la succession des couronnes de Toscane et de l’arme , que l'Espagne et l'Autriche venaient de s’attribuer.
Quoique fortement intéressée dans le conflit, Venise ferma les yeux sur cet événement ; mais elle fut plus affectée d’une mesure que l'Autriche crut a celte époque devoir prendre pour favoriser son commerce national. L’Empereur venait de déclarer la franchise du port de Trieste; bientôt après, cet exemple fut imité par le pape pour le port d'Ancône. Ces franchises nuisaient essentiellement aux intérêts de la république ; elles ruinaient son principe de souveraineté sur l'Adriatique. Elle essaya à son tour de lutter par le mémo procédé contre l'Autriche et le pape. Venise fut déclarée port franc, mais il était trop lard. La situation avantageuse d'Ancône et de Trieste lui enleva une portion notable de son commerce. Cette guerre de tarifs el de douanes fut encore poursuivie par l'institution d'une foire il Sinigaglia, petite ville du duché dTrbin Venise s'en montra vivement affectée et défendit h ses sujets d'y aller trafiquer. Le pape, de son côté, intima les mêmes prohibitions, et la lutte resta ainsi engagée. Malgré la jalousie de Venise, la foire de Sinigaglia s'est perpétuée, et aujourd'hui c'est une des réunions commerciales de l’Europe les plus importantes; car on estime que les affaires qui s’y traitent s'élèvent à quatre-vingt-dix millions de francs par année.
Pendant que la république était tout occupée de ces intérêts mercantiles, la grande conflagration suscitée par la succession de l’arme et de Toscane vint à éclater, et pour la seconde fois ce fut le territoire de Venise qui devint le prinrqial théâtre de la guerre. Après avoir chassé les Autrichiens du duché de Milan, les alliés, c’est-à-dire la France , l'Espagne el la Sardaigne, portèrent leurs troupes dans le Véronais, sur le bas Adige, et dans la province de Brescia ; pour éviter une bataille dont l'issue lui eût été funeste, l’armée autrichienne prit sa route par les provinces les plus voisines de la mer, par Bassano, Vicence et Parme. Ainsi, toute la terre-ferme vénitienne se trouva occupée par les deux partis, et la république ne fut pas seulement obligée de le supporter, on exigea encore d’elle qu'elle fournit des vivres et des moyens de transport. Après la paix , elle crut pouvoir se faire indemniser de ces réquisitions forcées; mais ses réclamations furent dédaigneusement écoutées, et on l'éconduisit. Voilà quel Tut le
premier résultat de cette nouvelle neutralité; la république vit en outre accroître les possessions de l’Autriche et de l'Espagne en Italie, tandis qu'elle se trouvait réduite à son ancien territoire et plus étroitement resserrée que jamais. Certes, il n'y avait pas lieu de s'applaudir d'une semldalde politique ; la Sardaigne fut plus intelligente : son intervention lui valut deuv provinces : fortune et Novare.
Nous venons d'analyser en quelques lignes l'histoire de vingt années, tant l'époque où nous nous trouvons est stérile en événements. Trois doges ont tour à tour occupé le siège ducal pendant celte période, et aucun d'eux n'a pu imprimer à son règne un cachet particulier. Charles ltu/.7.ini, le négociateur des traités de Carlowilz et de Passarowiti , avait succédé à Moncenign, et après trois années d’occupation , la mort l’avait forcé de céder à son tour le siège ducal à Louis Piiani , qui mourut en 1710, en même temps que l'empereur Charles VI. On sait que l'héritage de ce prince, contesté par trois ou quatre compétiteurs, mit toute l'Europe en combustion par suite de l'acharnement que déployèrent dans celte circonstance la France, la Hussiect l'Espagne contre l'infortunée Marie-Thérèse, tille de l'Empereur, à qui, outre scs droits naturels, une pragmatique garantissait l'héritage de ses aïeux. Fidèle à son système de neutralité absolue, Venise se tint à l'écart et ne voulut prendre aucune part active à ces déliais : elle -se borna il prêter une somme considérable à l'intrépide reine, et établit , sur sa frontière occidentale, une armée de vingt mille hommes chargée d'observer le mouvement des armées allemandes, espagnoles, françaises et bavaroises. Cette précaution ne réussit pas mieux que précédemment à faire respecter le b rritoire de la république: la terre-ferme fut envahie à différentes reprises, tantôt parleslmpériauv, tantôt parles alliés, et des dégâts sans nombre y furent commis; l’Adriatique, dont Venise se prétendait toujours souveraine, fut aussi sillonnée en tout sens par les vaisseaux autrichiens et anglais; car l’Angleterre avait pris dans ce différend le parti de Marie-Thérèse. Encourant le mépris de l'Europe, Venise resta spectatrice impassible de tous ces grands événements, et lorsque le traité d'Aixla-Chapelle eut nus lin à la guerre, elle poussa l'aveuglement jusqu’à ne pas vouloir profiter d’une proposition avantageuse que lui lit Marie-Thérèse. Désireuse d'établir une communication directe entré ses domaines allemands et ses province s d'Italie, Timpératrire-reine avait proposé à la république d'échanger, contre quelques possessions en Istrie, la portion du territoire vénitien qui séparait le Milanais et du Tyrol et de l'évêché de Trente. Cet échange, qui n'avait aucune importance politique, aurait eu pour la république l'immense avantage drl'aflranchir du passage des armées étrangères, cl défaire cesser les violations de territoire dont jusqu'ici elle avait été si souvent victime. Mais, soit par crainte, suit par défaut de sagacité , le sénat repoussa les offres de Marie-Thérèse, el ne voulut pas même ouvrir de négociations à ce sujet. Il ne sut pas tirer un meilleur parti du prêt qu’il avait fait a cette princesse, pour mettre lin à un conllit qui existait
CONDUITE DE LA KÉPI Itl.. DANS LES GUEItltES DE SUCCESS. 451
depuis longues années entre lu république et l'Autriche, à propos du patriarche d'Aquilée.
Par suite d’une ancienne convention entre l’archiduc d’Autriche et les Vénitiens, il avait clé réglé que les deux puissances jouiraient alternativement du droit de nommer au patriarcat d'Aquilée. Mais les archiducs n’avaient jamais joui de ce droit, par le soin que les patriarches d'Aquilée, Vénitiens d'origine, avaient toujours eu depuis ce temps-là, de se choisir des coadjuteurs agréés par le sénat et munis de bulles du saint-siège, pour leur succéder. Marie-Thérèse réclama contre cet usage. Le pape Benoit XIV, choisi pour arbitre de la contestation , rendit un jugement en forme de bref, le 19 novembre 1749, par lequel, en maintenant le sénat dans la possession où il était de nommer seul le patriarche d'Aquilée, il établissait en même temps, dans la partie autrichienne de ce |wilriarcat, un vicaire apostolique pour soustraire les sujets de l'impératrice-reine à la juridiction d'une puissance étrangère. Ce tempérament déplut au sénat , qui en témoigna son mécontentement au saint-père. Mais sans égard pour ses plaintes, Benoît XIV, par un autre bref du 17 juin 1750, créa évêque in pnrtibus et vicaire apostolique d'Aquilée le comte d'Artimis , chanoine de Bdle. Le sénat lit alors éclater son ressenlimt ut : il rappela de Borne son ambassadeur, signifia au nonce qui résidait à Venise de sortir des Ktàls de la république, et, résolu de soutenir sa prétention , il Ut armer ses vaisseaux et scs galères , recruta et augmenta ses trou|M-s de terre. A cet appareil menaçant Benoit XIV n'opposa qu'une déclaration pleine de modération et de sagesse , qui mil le saint-siège hors de cause, et laissa le différend à vider entre l'impératrice-reine et la république. Les rois de France et de Sardaigne employèrent leur médiation pour terminer cette affaire, qui fut enfin résolue l’an 1751 , de la manière suivante : on éteignit le patriarcat d'Aquilée, dont on partagea le diocèse en deux archevêchés, l'un à lu nomination du sénat, pour la partie du I'rioul vénitien, l'autre pour le Frioul autrichien, à la nomination des archiducs. Udine fut le siège du premier, et Goritz le fut du second.
Pendant les nombreuses guerres qni désolèrent l'Europe, Venise persista avec constance, disons mieux, avec une absurde opiniâtreté, a garder sou système de neutralité qui l’avait jusque-là si mal servie. Ni la guerre qui éclata entre la France et l’Angleterre à propos des limites du (’.anada , ni la lutte que le Grand Frédéric soutint pendant sept uns contre l'Autriche, la France et lu Russie ; ni les efforts des Corses pour s'affranchir de la domination de Gênes, ne purent ébranler son apathie : c'est donc dans une série de faits d'un ordre inférieur que nous devons chercher le récit de son histoire.
Vers 1737, les Monténégrins, peuple belliqueux qui habite sur les confins de la Dalmatie, écoutant les paroles mystiques d’un aventurier, s’étaient insurgés; et leurs vaisseaux armés en corsaires coururent sur tous les navires marchands qu'ils rencontraient, soit dans l'Archipel, soit dans l'Adriatique. Les
Russes et les Autrichiens étaient les plus maltraités : ces puissances sommèrent ilonc la république de réprimer l'audace des Monténégrins et de les châtier; mais après quelques essais infructueux, elle ne put y parvenir, et aussitôt l'Autriche et la Russie, qui voulaient former un État indépendant en Grèce, donnèrent il l'insurrection des Monténégrins un caractère religieux : ces peuples, ainsi que les Dalmates, professent le catholicisme suivant le rite grec : on les présenta comme persécutés par les Turcs , et dès lors on les engagea à envahir la Bosnie en les faisant soutenir par un corps d'armée austro-russe. On espérait par cet exemple fomenter une insurrection en Grèce. Pour arriver plus sûrement à l'accomplissement d'un tel dessein, la coopération de Venise était indispensable; il fallait que ses forces navales s'unissent à celles des deux États, ou que du moins ses ports offrissent aux vaisseaux russes un asile et des approvisionnements: on la laissait, en outre, libre d'agir avec ses propres forces, sur la Moréc. Vainement les envoyés russes et autrichiens démontrèrent au sénat les avantages d'une telle coopération ; vainement on lui assura In réintégration de ses anciennes |>ossessions, soit dans le Péloponèse, soit dans In mer de Grèce, si elle consentait a prêter l'appui qu'on lui demandait. Le sénat demeura inébranlable : il craignait la vengeance de la Turquie, et comptait peu sur l'accomplissement des promesses que lui faisaient l'Autriche et la Russie. Ce refifs eicita d'abord la colère des deux empires , mais ce sentiment fit bientôt place à un autre, le mépris. L'empereur Joseph II , qui venait de succéder à sa mère , ne négligea aucune occasion (tour manifester son mauvais vouloir contre les Vénitiens , et les amiraux russes s'appliquèrent à faire subir toute espèce d'avanies au pavillon de Saint-Marc.
Le traité d'Aix-la-Chapelle avait mis un terme à la grande conflagration européenne et rétabli le calme dans l'Italie, en y assignant une nouvelle distribution de territoires. A la suite de divers échecs, les hostilités entre la Turquie et les Austro-Russes avaient cessé; en sorte que Venise, exempte de crainte, put de nouveau se plonger dans son insignifiance politique. Elle consacra une partie de ses loisirs à la surveillance de son administration intérieure; plusieurs commissions furent nommées pour examiner les abus et les réprimer; et c'est en se livrant à cette recherche qu'elles eurent occasion de surprendre en flagrant délit quelques fonctionnaires. Sur leur rapport , le sénat lit condamner les coupables comme prévaricateurs ; on réprima aussi deux révoltes, l'une à Cattaro, l'autre à Céphalonie; puis uu événement inattendu, l'exaltation d'un sujet vénitien au trône de saint Pierre, sous le nom de Clément XIII, vint jeter un pôle rayon de gloire sur cette république expirante. Lorsque la décision du conclave fut connue à Venise, des cris de joie accueillirent de toutes parts l'heureuse nouvelle; les patriciens et le peuple se livrèrent à des réjouissances solennelles, comme si les uns et les autres eussent eu le pressentiment que c’était là le dernier triomphe que dût remporter la république !
On conçoit sans peine que, dans un tel état de inurnsmc, les événements poli-
GUERRES WEC LES PUISSANCES IIAR BAR ESQUES.
tiques soient sans importance; les divers doges qui se succédaient ne laissaient aucune trace de leur passage ; aussi avons-nous négligé d'en citer les noms. En 1762 cependant un homme recommandable par son érudition et son éloquence, Marc Foscarini1, ceint la couronne ducale. Sous ce régne, qui ne fut que de dix mois, de vives attaques furent dirigées contre le conseil des Div, et surtout contre les inquisiteurs d'État, que l'on accusait à peu près d'avoir usurpé toute l'autorité. Ces accusations, quoique fondées, étaient vagues; elles soulevèrent d'ailleurs des récriminations sans nombre , car toutes les branches de l'administration et de la magistrature , ainsi que les simples citoyens , avaient à se plaindre. Nous dirons plus tard par qui ces accusations furent provoquées, et sur quelles bases elles reposaient. A Irise Monccnigo succéda à Marc Foscarini, et sous ce règne quelques hostilités contre les pirates d'Afrique troublèrent seules le long sommeil où la république semblait comme ensevelie.
Encouragés par la protection que leur accordait la Turquie et par l'insouciance des Étals maritimes, les Barbaresqucs étaient devenus si audacieux dans leurs courses, qu'un jour ils surprirent le dut tenu de Preveia et llle de Cerigo : après avoir enlevé l'artillerie de ces places et massacré les garnisons, ils en avaient détruit les fortifications et ravagé le territoire. Venise désirait venger cet outrage; mais telle était son appréhension d'entreprendre le moindre acte énergique, qu’elle ne crut pas devoir s'engager dans celte guerre sans obtenir l’assentiment de In Turquie, ou plutôt sans en acheter la permission. I.n Porte \oulut bien lui permettre de poursuivre ses agresseurs, à condition qu'elle ne les attaquerait qu'à une certaine distance des cotes et des établissements de l'empire. Muni de ce (irma n , le sénat lit aussitôt armer une Hotte et l’expédia en Afrique : les vaisseaux vénitiens essayèrent tour à tour de bombarder Tunis , Alger et Tripoli: mais à peine leurs lignes d'embossage furent-elles prises devant ces différentes places, que des négociations de paix arrivèrent; et sans avoir tiré un seul coup de canon, on en vint à arrêter de nouvelles capitulations (17Ci-17G5).
Ces traités, on le sait, n'offraient aucune garantie , et quoiqu'ils stipulassent des conditions positives , relativement au commerce et à la navigation , ils étaient enfreints sans aucun scrupule par les Barbaresqucs , toutes les fois (pie l'occasion leur paraissait convenable. Ainsi la nouvelle capitulation arrachée par la crainte ne protégea pas mieux le pavillon vénitien que les conventions qui l'avaient précédée ; en 170(1, le sénat fut même obligé d’armer une escadre contre Tripoli,
I. Marc Foscarini est auteur d’une Ilittoire de la littérature vénitienne ; son travail , qui est resté inachevé, était divisé en deux parties : la première devait embrasser les sciences les plus utiles U l'État; la seconde, celles qui en fout l'ornement, mais qui n’en constituent pas l’essence. Il com|>tait donc traiter, dans la première du ces deux parties, du droit civil et du droit canonique, de l'histoire nationale et étrangère, de l'astronomie et de la navigation, de la géographie, de l'architecture uautique et militaire, de l'hydraulique, et euliu de l'éloquence du sénat et du h.irreau. Le premier volume de cette partie, qui a seul paru, ne Imite que des quatre premières sciences; et quoique le litre annonce huit livres, il n'y en a que quatre. Ce volume esl intitulé : Dellalitteratura veneziaha libri otto, Padoue, 17.'»2.
HISTOIRE ni: VENISE.
pour obtenir In remisé de plusieurs prises que 1rs pirates de cette régence avaient faites sur les navires marchands de In république. Le résultat de cette expédition fut le même que celui de l’année précédente: dès que les forees vénitiennes se trouvèrent devant le port, le dey fil demander à parlementer: il vint lui-même à bord de l'amiral, et consentit à toutes les restitutions qu'un lui demandait. Alger et Tunis ne se montrèrent pas plus soucieuses de la foi jurée : elles enfreignirent aussi plusieurs fois les stipulations du traité, et coulèrent bas un grand nombre de navires vénitiens. I,e commerce de la république, qui, à cette époque, n'était |>as très-florissant, fut alarmé de ces attaques incessantes et en demanda la répression. Un homme plein d'énergie et d'habileté , l’amiral Angelo F.mo, fut chargé par le sénat de cette mission : il avait ordre d'attaquer les pirates, de les réduire, et de n'accepter de capitulation que sous bonne garantie. Lino bombarda successivement Diserte, Suza et la (ioulctte ; il étendit ensuite ses croisières depuis le détroit de Gibraltar jusqu’au cap Bon, et fit éprouver des pertes nombreuses aux Barbaresques ; pendant trois années consécutives, il tint la mer, et les commerçants de Venise cessèrent d'être inquiétés. Mais on se plaignit bientôt dans le sénat (pie ce système de répression était ruineux pour la république ; qu'il occasionnait une dépense dix fois plus forte (pie toutes les prises possibles ; en effet , l’entretien de la flotte ne coûtait pas moins de sept millions de ducats par an ! Entre une pareille dépense et l'honneur de son pavillon, le sénat n'hésila pas; il autorisa Angelo Emo à se rendre accessible aux propositions de paix et A offrir même de payer un tribut annuel pour que les navires vénitiens fussent désormais respectés I ('.'est à ces honteuses conditions que les descendants dégénérés des anciens conquérants de Constantinople obtinrent d'être en paix avec les Barbaresques !
Paul Itenier remplaça, en 1779, Alvise Moncenigo sur le trône durai; c'était un homme d'une haute capacité et d’une grande érudition , qui s’était déjà fait remarquer dans plusieurs ambassades. Aucun événement important à l'extérieur ne signala son règne ; mais en présence du marasme qui accablait la république , une grande fermentation animait les esprits; on demandait de toutes parts des réformes, la répression des abus; en un mot, la réorganisation de toutes les branches de l'administration. Comme le nouveau doge s'était toujours fortement prononcé pour ces améliorations, et que , simple membre du sénat , il en avait été l'un des plus ardents promoteurs, on pensait que, parvenu au pouvoir suprême , il s’empresserait d’appuyer ceux qui sollicitaient comme lui la réalisation de ces salutaires réformes. Paul Itenier ne leur fil pas défaut : il se montra fidèle à son parti, à ses opinions, et fut le premier à faire des propositions au sénat pour qu’on s'occupât enfin de régénérer l'État; mais lu majorité s'opposa à leur prise en considération. Lorsqu’on apprit ce rejet . la place de Saint-Marc fut envahie par des orateurs et par des flots de peuple tumultueux , qui demandaient avec énergie que les portes du sénat leur fussent ouvertes, afin de faire entendre leurs doléances
LOUIS Il AMM DERNIER DOGE.
ii {'assemblée. On les repoussa. Cependant , pour calmer l'effervescence populaire, on nomma des commissions qui furent chargées. d'examiner les actes qu’on trouvait répréhensibles et de signaler les branches de l'administration qui n’étaient plus en harmonie avec les besoins de l’époque. Ce travail était scabreux et présentait de nombreuses difficultés. Comprenant le danger de leur position, les commissaires s’ajournaient sans cesse , ne sachant comment faire pour répondre nui exigences si diverses qui leur étaient ad ri ssées. Les inquisiteurs d’Ktal mirent fin à leurs hésitations en les mandant secrètement devant leur tribunal : là on leur intima l'ordre formel de s'abstenir de toute proposition qui tendrait à renverser nu à modifier trop sensiblement l'état actuel des choses; et la plupart des membres qui composaient les commissions n'eurent pas le courage de désobéir à cette injonction. Dès lors aucun examen sérieux ne fut entrepris, ni aucune réforme proposée. Ainsi les espérances qu'on avait connues s'évanouirent , et les mécontents continuèrent A s'agiter jusqu’au jour ou de nouvelles idées, appuyées par des forces imposantes, vinrent changer les destinées de la république.
Les récriminations se dirigèrent ensuite contre le clergé et contre la noblesse, dont la richesse, la vie scandaleuse et les immunités exaspéraient le peuple. Ces plaintes ne furent pas mieux écoutées que les précédentes , car trop de personnes étaient intéressées nu maintien de ces désordres et de ces abus. N'importe : tant de plaintes, tant de mécontentements, qui malheureusement n'étaient que trop justes, ainsi que nous le démontrerons plus tard, indiquaient qu'un malaise profond travaillait cette vieille société; qu'il n'était plus possible de dissimuler le mal par le déploiement des fêtes et des plaisirs; qu'il fallait enfin trancher dans le vif ou succomber. En présence de l'irritation populaire, le problème devait ainsi se résoudre. Ce fut peut-être aussi pour donner une apparente satisfaction au peuple qu'à la mort de Paul Renier, survenue en 1588, on nomma, pour lui succéder, Louis Manini, issu d'une noble famille, il est vrai, mais de la quatrième classe : c'était une attaque directe contre la grande noblesse, qui s’était eu quelque sorte arrogé jusque-là le privilège de donner des souverains à la république Louis Manini, homme faible et sans caractère, fut interdit lorsqu'il se trouva en face d'une situation si désespérée ; mais il se résigna , et son nom obscur termine cette longue suite de souverains électifs qui se succédèrent sans interruption pendant onze siècles, souverains dont plusieurs d’entre eux peuvent être considérés à bon droit comme des hommes d'État du premier ordre. La seule célébrité de Louis Manini dans l'histoire fut d'avoir présidé aux funérailles de la république !
On le voit , l'alTaissement de la république était extrême : hors d’état de se défendre, même contre des ennemis peu dangereux, incapable de prendre aucune résolution énergique pour sortir de l'état d'allaihlissement et de langueur où elle était plongée, son existence se trouvait à la merci du premier conquérant qui etll voulu l'envahir, ou plutôt elle n'avait d'autre sauvegarde que le droit public, c'est-à-dire la jalousie des grandes puissances. Cette situation n'était pas le pro-