‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 125 sur 155 · I .J fl · texte numérisé non relu

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(luit d'une résolution soudaine, d'un événement imprévu, mais bien la suite d’une longue série de fautes , d’erreurs , de préjugés, transmis d’âge en ,lge, et qui avaient accumulé sur cette malheureuse république leur coefficient de ruine et de destruction. Au fur et à mesure que nous avons rencontré ces causes dans le cours de notre histoire, nous avons eu soin de les indiquer ; mais comme isolées elles ont pu passer inaperçues, nous croyons devoir, à la dernière période de caducité où nous sommes parvenus et avant d'entreprendre le récit de la grande commotion qui fit disparaître définitivement Venise de la carte de l'Europe, nous croyons, disons-nous, devoir résumer et grouper dans un même faisceau ces causes si diverses. Ainsi réunies, elles porteront plus de convictions dans l'esprit du lecteur.

I.es circonstances qui firent le progrès de Venise, sont simples et peuvent être facilement exposées en quelques lignes : le désordre qui régnait en Italie à la chute de l’empire romain , accru par les invasions successives des Barbares , avait jeté des flots de population sur cette multitude d îtes dont l'Adriatique est parsemée. Si celle mer n’eüt pas été si heureusement située, les nouveaux émigrants quelles qu'eussent été leur activité et leur énergie, n'auraient pu tout nu plus transformer ces iles désertes et entourées de hauts-fonds qu’en habitations plus ou moins commodes , qu'eu pêcheries plus ou moins profitables, qu’en reblches plus ou moins avantageuses pour le commerce et la navigation. Mais l’Adriatique était une route naturelle ouverte entre l'Allemagne et le Levant ; et sur cette route le commerce avait besoin d'un entrepôt. Venise aussitôt après sa fondation devint donc cet entrepôt nécessaire. Elle avait pour le devenir deux titres : sa position au fond du golfe a portée de l'Italie septentrionale et de l’Allemagne, et l'extrême sûreté de cette situation. La position pouvait se trouver ailleurs, Trieste l'avait , et Trieste était même plus rapprochée de l'Allemagne ; mais ce qui manquait à Truste, ce qui, au moyen tige, manquait à toutes les villes de la terre- ferme, c'était la sûreté. Or, Venise avait trouvé cette sûreté si précieuse au commerce et alors si rare en s'isolant au milieu des mers , en prenant les flots de l'Océan pour ceinture. Voilà la cause première de sa puissance commerciale et politique ! Tant qu'il n'y eut de sûreté que derrière d'impénétrables abris, Venise garda sa puissance; mais lorsque un nouveau monde fut découvert, lorsque les Portugais eurent signalé une nouvelle route pour aller aux Indes, lorsque la politique de l'Europe eut pris une assiette plus tranquille, lorsque l'art des constructions navales fut devenu populaire en France, en Angleterre, en Espagne, en Hollande; lorsque enfin un peuple guerrier, sorti du fond de l'Arabie, vint imposer ses conquêtes an monde et s'emparer de toutes les côtes orientales de la Méditerranée, Venise prise au dépourvu, Venise vieille et vaincue, ne put plus garder les clefs de l'Adriatique et s'assurer par la force le privilège d'en être le seul port. D'ailleurs l'Autriche avait grandi à ses côtés et se trouvait puissante, tandis que Venise était restée stationnaire ; bien plus, par la possession de Trieste, l'Autriche

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était devenue sa rivale : alors Venise dut courber la tête et se résigner pour lui laisser prendre l'ascendant qui lui était dévolu , car cette rivale avait pour elle aussi l’avantage de lu position, et quant à lu sûreté elle l’avait désormais aussi bien et mieux que Venise. En définitive, que l'allait-il à l’Adriatique? un port qui offrit aux navires marchands un accès facile et sûr. Le commerce s'inquiète peu des traditions ; peu lui importe que le port s’appelle Venise ou Trieste; il va où il trouve plus d'eau , où le débarquement est plus facile , où les transports sont moins coûteux.

Venise, on le sait , ne se laissa pas dépouiller de ses avantages sans combattre : ses guerres contre l'Autriche, contre Milan, contre Gênes, contre tous les États riverains de l’Adriatique, n'eurent d’autre mobile que la conservation de son commerce et le maintien de la suprématie de sa marine marchande. Puis, lorsque, par suite des événements et des révolutions , elle ne put plus exercer à main armée son droit de souveraineté dans le golfe, elle combattit encore; nous la voyons toujours, dans la fausse position où sa politique d'isolement l'a placée, lutter de son mieux contre les efforts tentés par ses voisins devenus puissants , pour la déposséder de son empire. Elle engage alors une guerre de tarifs et de douanes, guerre non moins périlleuse que celle des armes. Dès 1058, Venise supprime tous les droits d'entrée pour toutes les marchandises, à l'exception des draps étrangers, qui restèrent prohibés ; on avait maintenu d'abord les droits de sortie, mais ils furent encore supprimés quelque temps après. On avait espéré que les bénéfices des manufactures vénitiennes compenseraient le sacrifice que le lise voulait bien s'imposer. Les effets de cette mesure ne répondirent point à ce qu’on s'en était promis; on lit, en 1 (>82 , la comparaison des marchandises sorties du port de Venise, depuis la réforme , avec celles qui eu sortaient précédemment, et l'on reconnut que les exportations avaient diminué et que le trésor avait éprouvé un dommage considérable. A cette époque les gouvernements n'avaient pas encore étudié le jeu des petites taxes , ni celui de l'abaissement des tarifs; on ne savait pas qu'il fallait plusieurs années pour équilibrer In perturbation que leur réforme pouvait occasionner En conséquence , l'ancien état de choses fut rétabli , et la franchise supprimée en I (>8‘) , mais les droits d'entrée furent réduits de six à quatre pour cent. En 1717 et en 1730 , on proposa encore de modérer les tarifs ; on sentait qu’il était difficile de les laisser subsister, depuis que d'autres ports étaient en concurrence avec Venise. Les négociants demandaient que toutes les marchandises pussent sortir librement de Venise, sans payer aucun droit, sans être assujetties à aucune formalité ; le sénat rejeta d’abord leur demande, le gouvernement était si pusillanime à cette époque, qu’il craignait de se compromettre sur la moindre question ; cependant les instances du commerce ayant été renouvelées en 1736 et en 1737 , le sénat céda enfin à la nécessité et composa avec les circonstances. Il fut réglé que Venise serait un fort franc, non pas dans toute l’étendue de ce mot et avec une exemption absolue de loule charge et de toute

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surveillance, mais cependant avec des modifications telles qu'on pouvait espérer d'y attirer les étrangers, malgré la franchise des ports de Trieste et d’Ancône. Toutes ces mesures furent impuissantes pour conjurer le mal ; il prenait sa source dans les grands changements politiques qui, à la suite des siècles, s'étaient opérés en Europe , et Venise déchue était hors d'état de les maîtriser.

La position géographique et le commerce ne tirent pas seuls la fortune de Venise; on ne peut s’empêcher de lui assigner une autre cause non moins prépondérante que celle-là : Venise eut le précieux avantage de posséder dès les premières années de son existence, et bien longtemps avant les pays qui l'environnaient, un gouvernement régulier, sage, stable et prévoyant. Appuyé sur une population laborieuse et active, qui ne demandait qu'à être guidée dans des voies nouvelles pour s'y jeter avec ardeur, ce gouvernement put de bonne heure, et avec de très-faibles ressources, réaliser de grandes choses. Venise fut peut-être la seule puissance de l'Europe qui, à ces époques d'ignorance et de barbarie, présentât une harmonie parfaite entre le peuple et le souverain. Aussi toutes ses entreprises, soit commerciales, soit guerrières, sont faites avec une spontanéité d'action qui étonne l'observateur lorsqu’il les considère de sang-froid. C’est dans cette union intime entre les gouvernants et les gouvernés, c’est dans cet élan général que se trouve le secret de sa puissance; c'est là ce qui explique la rapidité de ses conquêtes. Le gouvernement de Venise fut, à toutes les époques, ombrageux, sévère, despotique, mais au fond il était juste, et toutes les rigueurs dont il lit usage n’eurent d’autre tint , à un très-petit nombre d'exceptions près, que celui de maintenir l'ordre et d'assurer la tranquillité publique.

Pendant toute la durée du moyen âge, et même longtemps après, il n’y avait pas une seule ville en Europe qui offrît, soit aux régnieoles, soit aux étrangers, les mêmes avantages qu’on trouvait à Venise. Toutes les villes d’Italie étaient alors déchirées par des factions, ou en proie à de petits tyrans qui les soumettaient à des vexations sans nombre. A Venise , au contraire , dans ce site unique , régnait une tranquillité inaltérable, maintenue par une police vigilante : sur le port on trouvait réunis les produits les plus divers recueillis dans toutes les parties du monde connu. Dans l’intérieur de la v ille une multitude d’ateliers lilaieut la laine, tissaient la soie, ou façonnaient les métaux en une prodigieuse variété d'objets de luxe ou d'utilité; car l'industrie vénitienne s’était appliquée de bonne heure à pourvoir aux besoins du pauvre et à satisfaire les caprices du riche; et le commente, non moins ingénieux qu'elle et plus téméraire, ne reculait devant aucun danger pour lui procurer tous les matériaux dont elle avait besoin. Partout la vie, le mouvement et la sécurité. Les guerres lointaines que faisait la république avaient le double avantage de débarrasser Venise de cette population turbulente, toujours disposée aux crimes, qui encombrait les autres villes, et d'y rehausser les brillantes conquêtes des arts et de l'industrie par les trophées de la victoire; aussi tout était joie et contentement au sein île Venise, et les étrangers, assurés d'y

CAUSES DIVERSES DE SA DÉCADENCE. Cl!)

trouver non-seulement une protection libérale, mais encore tout ce qui pouvait flatter leurs goûts , se rendaient en foule dans cette ville splendide , et concouraient par leur présence à en augmenter l'éclat. I,es édiles s'efforçaient , par une administration intelligente et économe, à maintenir cette heureuse situation; on les voyait sans cesse occupés à ordonner de nouveaux travaux d'utilité publique, à relier tous les ilôts groupés autour de Kialto par des ponts et des quais solidement construits; la x ilte se parait chaque jour de nouveaux monuments, et sans cesse ils organisaient des fêtes, des solennités qui avaient pour but la glorification de Venise. Ce spectacle continuel de grandeur, de magnificence et de plaisirs, impressionnait vivement les étrangers qui visitaient cette capitale, et, de retour dans leurs foyers, ils contribuaient, par leurs récits, à populariser, dans les contrées les plus lointaines , la richesse et la puissance de Venise. C’est là ce qui fit sa réputation, et ce qui la lui conserva longtemps après la disparition des causes qui l'avaient produite.

Tels furent les effets de ce gouvernement (pii ne recula devant aucune rigueur pour établir d’une manière durable la force, la richesse et l’indépendance de l'Etat. Tant que le mouvement ascendant de la république se maintint, les Vénitiens n’eurent à envier à d'autres peuples que la liberté ; mais la liberté dont quelques villes d'Italie pouvaient seules se vanter d'avoir joui momentanément, y avait été achetée par des dots de sang , et les discordes civiles l'avaient bientôt engloutie. A Venise, au contraire, aucune grave commotion ne se fit sentir; toutes les classes de citoyens restèrent calmes; et jamais, en s’environnant d'une certaine prudence, elles n'eurent à craindre ni pour leur existence, ni pour leur fortune. Le gouvernement s’était de; bonne heure si bien appliqué à se faire obéir, qu'il n’y eut que de très-rares infractions à ses volontés, qu'il avait rendues inflexibles afin d'ètre toujours respecté. Ce n'est donc pas dans les relations des sujets avec les souverains, ni dans les dissensions intestines qu’il faut rechercher les premiers symptômes de la décadence de Venise.

Quelques historiens ont cru trouver les premières causes de la décadence de la république dans son ambition excessive, dans sa soif immodérée de conquêtes. « Il n'appartenait pas, disent-ils, à un peuple réfugié dans de petites Iles de se « faire conquérant; pour conquérir, il faut une force résultant d'une certaine « masse de population ; or, la république ne la possédait pas. Elle ne possédait pas « non plus, ajoutent-ils, le secret d’amalgamer les peuples conquis de manière à « les habituer à confondre leurs affections et leurs intérêts avec ceux de la mé- « tropole. » A notre avis, l'ambition de Venise et ses conquêtes ne peuvent être mises au nombre des causes qui influèrent sur sa décadence. Un peuple obéit toujours à ses instincts; et le premier de tous, lorsqu’il sait sa force suffisamment concentrée à l’intérieur, c’est de se répandre ; or, de tous les peuples ceux qui satisfont le plus impérieusement à cette loi , ce sont les peuples marchands et navigateurs : voyez Tyr, voyez Carthage, voyez enfin la moderne Angleterre ; partout

HISTOIRE DE VENISE

vous trouvez des traces de leurs colonies ou de leurs conquêtes. Naturellement Venise entra dans cette voie: et, quoi qu'on en dise, elle ne dé(>assa pas les bornes que lui imposaient et sa population et ses ressources. Le rayon de ses conquêtes , au contraire , était borné et parfaitement en harmonie avec scs besoins et sa situation. Elle, ne s’étendait pas au delà du Bosphore; elle régnait sur la principale partie de l’Archipel grec; elle soumit à ses lois toute la côte orientale de l’Adriatique ; puis elle agrandit sa souveraineté en terre-ferme par des conquêtes successives que justifient pleinement les besoins de sa politique et de son commerce. Certes , ce n’étaient pas là des entreprises démesurées; Venise pouvait faire mieux encore; et peut-être doit-on la blâmer de ne pas avoir entrepris davantage; dans plusieurs circonstances l'audace lui manqua. Si nous tenons compte de la différence des temps, de la civilisation et des situations, nous trouverons que l’Angleterre s'est étendue bien autrement. A deux mille lieues de distance ne commande-t-elle pas à plus de cent millions de sujets? Ses colonies ne sont-elles pas disséminées sur toute la surface du globe, dans les régions les plus opposées?

Ne reprochons donc pas à Venise ses conquêtes, mais bien son inhabileté à les gouverner: ce fut là sa partie faible; c'est dans cette administration qu’elle commit ses plus grandes fautes. Elle était redevable à son commerce et à sa marine marchande de ses premiers succès , de sa première fortune, et jamais elle ne voulut oublier son origine: elle ne vit dans ses conquêtes que de nouveaux débouchés exclusivement ouverts à son commerce et à son industrie; qu’une nouvelle pâture pour ses impôts; qu’un moyen d’employer et d'enrichir ses patriciens, qu’elle envoyait dans ces contrées lointaines et à qui elle laissait libre carrière pour exploiter scs nouveaux sujets. Voilà les fautes essentielles que commit Venise. Elle n'avait pas compris que le rôle d'une métropole envers ses colonies consiste non à les opprimer, mais bien à les encourager et à développer leurs forces productives en leur rendant plus faciles les conditions du travail. En suivant un système contraire , point d'assimilation possible entre les deux peuples, nulle affection des colonies pour la métropole , point de solidarité entre les sujets et les maîtres. Et encore si , pour racheter les vices du système qu'elle avait adopté , Venise eût été forte et puissante là où elle n'avait su ni se fondre avec les populations ni gagner leur amitié, le mal eût été moindre. Mais non ; elle voulut mettre le comble à son inhabileté : tandis qu’elle s'ingéniait à trouver de nouveaux prétextes pour étendre sa fiscalité, qu’elle créait de nouveaux emplois dans le but unique d’occuper ses patriciens ou de réparer les brèches de leur fortune, elle laissait insensiblement ruiner les fortifications qu’elle avait d'abord établies ; elle diminuait sans cesse le nombre de ses troupes ou les payait fort mal, et puis lorsque l’ennemi du dehors se présentait , ou que , fatigués de tant d’exactions , les peuples de l’intérieur se soulevaient, alors, prise au dépourvu, elle se trouvait impuissante à repousser les uns , à contenir les autres.

CAUSES DIVERSES DF. SA DÉCADENCE. Wi

Lorsqu'un Etat est tombé et qu’il a accompli ses destinées, il est facile de signaler scs fautes, d’indiquer avec plus ou moins de justesse quelques-unes des circonstances qui ont pu déterminer sa ruine. Ce qui est plus diflicilc et ce qui intéresserait davantage, ce serait de constater l'influence relative de ces diverses circonstances sur l’événement fatal, lii est l'écueil ; car chacun apporte dans cet examen les préoccupations exclusives de son esprit. Ainsi , dans l’espèce, les uns considèrent la découverte de l’Amérique , le déplacement des grandes voies commerciales, la mauvaise administration des colonies, comme les causes principales de la chute de la république; ceux-ci l'attribuent à l’ambition, à la soif des conquêtes ; ceux-là prétendent que si Venise fut toujours restée insulaire, si elle n'eùt jamais cherché A s’étendre en terre-ferme , sa prospérité se serait indéfiniment prolongée. Considérées d’une manière absolue et sans aucune relation avec les circonstances qui les entourent , ces causes paraissent, à la première vue, avoir eu l’influence prépondérante qu’on leur assigne. Mais ce n'est pas en faisant ainsi l'autopsie d’un corps politique, en soumettant a l’analyse quelques-uns des vices de son organisme , que l’on peut conclure avec certitude des conditions de sa vitalité ; car, il faut en convenir, ce n’est pas une cause seule qui agit ordinairement sur l'existence des nations; elles sont multiples; elles s’enchaînent les unes les autres et n’exercent chacune qu'une petite part d'action; nous croyons l’avoir suffisamment indiqué duns ce qui précède. Il nous reste cc|>cndant à examiner une cause majeure, à laquelle un grand nombre d’historiens n’ont pas hésité d'attribuer exclusivement la chute de la république : nous voulons parler de sa constitution politique. L'importance réelle de cette cause et les préjugés qui l'environnent nous obligent d'en faire un examen spécial.

Nous ne partageons pas plus cette opinion absolue que celle que nous venons de combattre; car si l'on examine de sang-froid toutes les révolutions politiques qui sont survenues dans le monde , on reconnaîtra qu’avec les systèmes les plus divers de gouvernement, les nations ont alternativement marché vers leur décadence ou vers leur prospérité. En d’autres termes , nous ne pensons pas que ce soit la formé seule qui fasse le bonheur ou entraîne la ruine des sociétés, car, suivant les milieux où elles agissent, nous voyons les mêmes formes déterminer des résultats contraires. Pour se rendre un compte exact de ces phénomènes, il faudrait donc analyser les milieux , c’est-à-dire une multitude de circonstances et de prédispositions : le caractère national , les événements extérieurs , la situation géographique, les erreurs, les préjugés en circulation ; toutes choses qui influent sur les masses, mais qui, par l’extrême ténuité de leurs résultats , échappent à l'observation la plus sagace. On n'aperçoit que ce qui est à la surface et l'on néglige les profondeurs. Ainsi plusieurs historiens, toujours préoccupés de la forme, n'ont pas craint d'avancer que si Venise eût été érigée en monarchie, si elle eût pu se débarrasser de ses oligarques et de sa constitution républicaine, elle aurait bravé les siècles.

HISTOIRE I>K VENISE

Sans doute si l'aristocratie vénitienne eû t’été moins jalouse de scs prérogatives, moins ardente à satisfaire son égoïsme, moins absorbée par de continuelles intrigues, moins occupée à se surveiller, à se contrôler ; si elle eût pris un peu plus à cœur les grands intérêts de la nation, si elle eût compris i|ue le mouvement et le progrès sont les principes constitutifs de l'existence des peuples ; que la moralisation des masses, l’exaltation des nobles sentiments et leurs récompenses, enfin la flétrissure publique des vices, sont les plus sûrs moyens d’assurer, au dedans et au dehors, la grandeur et la prospérité des États, sans contredit, Venise subsisterait encore et continuerait d’ètre un des [dus merveilleux foyers de civilisation. Mais ces reproches (pic nous venons d'adresser à l’aristocratie vénitienne ne sont-ils pas inhérents à toutes les aristocraties, à toutes les classes qui sont parvenues à acquérir, à un titre quelconque, la suprématie sur les autres, réimporte sous quel système politique elles se sont constituées? Ne sont-ce pas ces vices qui ont amené la chute de notre ancienne dynastie, en France? Ne sont-ce pas eux qui, en Angleterre, ont été cause de tant de révolutions?

Nous n’admettrons donc pas que la forme du gouvernement vénitien ait été la seule cause prédominante de su ruine ; mais nous mettrons les vices qu’elle a engendrés au nombre de cette multitude de causes que nous avons déjà signalées, et qui toutes, selon nous, ont agi avec plus ou moins d’intensité sur l'affaissement de la république. C’est donc sous l'influence de cette seule préoccupation que nous allons nous livrer à l’examen rapide du mécanisme politique et administratif de ce gouvernement, ainsi qu’a celui des modifications successives qu'il a subies à différentes époques. Cet examen nous permettra de grouper en un seul faisceau et de mettre ainsi mieux en saillie, les causes qui de ce chef ont pu contribuer à amener le grand événement.

L'indépendance parait avoir été la passion prédominante , innée des Vénitiens; nous allons voir comment elle fut successivement annihilée. Les premiers doges, pure émanation de la volonté populaire, avaient été investis des plus larges pouvoirs do la souveraineté; ils commandaient en maîtres absolus ; ils dictaient les lois , prononçaient des sentences sans appel , déléguaient ou partageaient leur autorité sans prendre aucun avis. Pour que leur condition fût égale à celle des rois, il ne leur manquait qu’à rendre leur autorité héréditaire; plusieurs fois ils essayèrent de la conquérir; mais l'exil, l'aveuglement , la mort, firent justice de ces prétentions. Bientôt après se forma une magistrature analogue à celle des tribuns du peuple à Home. Elle se composait seulement de trois membres qui prenaient le titre &' Avogadori del comun; leur prérogative principale consistait à suspendre l'exécution des arrêts des cours de justice, des décrets du doge et des délibérations du conseil des Quarante (le sénat primitif) ou des assemblées populaires; mais ce (pii était plus remarquable encore dans cette magistrature, c’est que le veto d'un seul avait la même efficacité et le même pouvoir que s’il eut été rendu par le commun accord des trois. L 'avogador était dispensé de motiver son

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