Tage HH et $uiv
S. Quelques exemples feront encore mieux apprécier le caractère odieux de ce tribunal : une ri xo s’élève outre le peuple et les équipages d'une galère; les chefs militaires, les magistrats sont Impuissant* pour empêcher l'effusion du sang ; on se battait avec fureur, lorsqu'un oflicicr «fui avait commandé antérieurement , et pour qui les gens de mer avaient beaucoup de respect, se présente au milieu du tumulte et parvient a le faire Cc*sser. Le crédit dout il venait de recevoir un si éclalaul témoignage, devint un sujet d'alarmes pour les inquisiteurs; quelque temps après on le fit enlever et mourir en prison. — l*our arrêter les rivages de la disette, un des membres de la famille Cornaro avait fait distribuer üu blé aux pauvres; le tribunal des inquisiteurs le fil jeter dans les plombs, parce qu’on attribua sa prodigalité à des vues ambitieuses 1 — Ce qu’il y avait de plus lerribip encore dans l’existence de co tribunal , c’est qu’il déléguait ses pouvoirs au moins pour l'investigation , quelquefois même pour les arrêts de mort, lorsqu'il s’agissait, par exemple , des colonies lointaines; et, que par une simple commission , il investissait un agent d'une autorité illimitée, affranchie de toute responsabilité èttic toutes formes. Au moyen de ces délégations, il se trouvait présent à la fois dans toutes les provinces, et y inspirait autant sinon plus de terreur que dans la capitale.
sa juridiction. On lisait des sentences, elles portaient la signature d’un simple secrétaire. On voyait des exécutions, elles avaient été ordonnées par une justice occulte. A tout moment, dans les relations privées les plus intimes, dans les épanchements de l'amitié, au milieu du tumulte des plaisirs , on se sentait ciposé à se trouver en présence de ces hommes redoutables , qui ne dépouillaient jamais leur caractère de juges. L'arrestation était arbitraire , la détention illimitée , la dénonciation inconnue , la procédure mystérieuse , l’élargissement même avait quelque chose de menaçant et de farouche. Que fais-tu là? va-t'en ! telle était la brusque formule que le geêlier employait pour annoncer au prisonnier que les juges ne l’avaient pas trouvé coupable. Les inquisiteurs n'étaient assujettis à aucune règle qu'à celle de l'unanimité pour la reddition de leurs sentences. Du reste , le lieu de leurs séances, les moyens d'investigation, l'appréciation des preuves, la torture pour arracher les aveux, le choix des peines, tout était abandonné à la conscience des juges. Depuis la dernière tête de l'État jusqu’à celle qui portait la couronne ducale, tout était soumis non-seulement au despotisme de ce tribunal , mais à sa surveillance continuelle et à ses réprimandes toujours effrayantes. Le seul privilège du doge consistait à ne point comparaître devant les triumvirs, mais il était obligé de recevoir chez lui leurs réprimandes , et d'y garder les arrêts qu'ils lui infligeaient quelquefois. Les particuliers mandés devant l'inquisition ne voyaient point leurs juges ; c’était de la bouche d'un secrétaire qu'ils recevaient la réprimande qui leur était destinée. Les exécutions ordonnées par l'inquisition étaient, comme la procédure, secrètes, et ressemblaient à un assassinat. Des meurtriers inconnus et masqués enlevaient de nuit la victime désignée , l'étranglaient,et jetaient le cadavre dans le canal Orfano. Quelquefois l'exécution se faisait dans les cachots, dont la plupart étaient munis d'un instrument de supplice. Il consistait en deux branches de fer disposées en fer à cheval, scellées dans le mur ; le patient était placé sur un escabeau, le dos tourné à la machine , on lui poussait la tête de manière que le cou se trouvât pris entre les branches du fer à cheval ; la tête étant ainsi fixée, l'exécuteur passait autour du cou une corde dont les deux bouts étaient attachés à une roue qu'il faisait tourner jusqu'à ce que le malheureux eût rendu l’âme.
Tout le monde servait les triumvirs , non-seulement sans répugnance , mais avec fidélité, avec fanatisme : leurs ordres étaient obligatoires pour tous les fonctionnaires; et ces ordres n'étaient, la plupart du temps, que des billets obscurs rédigés en quelques lignes, jamais signés, mais écrits seulement de la main d'un secrétaire , qui apposait au bas le nom d’un des membres du tribunal ; ces ordres, qu’on ne laissait point garder à ceux qui les avaient reçus, dont il était même défendu de conserver copie, prévalaient sur toutes les instructions qu’un fonctionnaire pouvait avoir reçues de ses chefs naturels, même sur ses devoirs. Les inquisiteurs , par exemple , donnaient ordre à un ambassadeur de la république de correspondre avec eux : dès ce moment , l'ambassadeur entretenait une double
niSTOIRIi DF. VENISE.
correspondance : l'une avec le gouvernement, à qui il ne disait pas tout; l'autre avec l’inquisition d'État , dans laquelle se trouvaient consignées les plus minutieuses particularités , et le tribunal jugeait de ce qu'il fallait communiquer ou tenir secret. Les administrateurs, les officiers militaires, les dépositaires des fonds publics , tout devait à l’inquisition d'État une prompte, une aveugle , une entière obéissance !
Les moyens d'autorité et de terreur de cette épouvantable police étaient la délation et l’espionnage. Ut délation était spécialement encouragée et protégée. Pour la rendre plus facile et plus sûre , on avait disposé le long du mur de la cour du palais ducal des espèces de boites en forme de gueule de lion, dans lesquelles les délateurs pouvaient jeter ou faire jeter leurs révélations. Au-dessus de chacune de ces bouches parlantes ( bocche parlant/), une courte inscription indiquait le genre de dénonciation qu’elle était destinée à recevoir et à porter à l'oreille des inquisiteurs. C'étaient les inquisiteurs qui en avaient les clefs et qui les ouvraient chaque soir pour faire le dépouillement de celte terrible correspondance. La haine, la vengeance, la cupidité, avaient là des moyens aussi lâches que sûrs de se satisfaire. Lorsque le délateur voulait recevoir le prix de sa dénonciation , il avait le soin de déchirer un morceau de papier qu'il apportait ensuite au secrétariat du tribunal , et qui , rapproché du reste de la feuille , prouvait que le porteur était bien l’auteur de l’écrit.
L'espionnage était pratiqué sur la plus grande échelle. Indépendamment de plusieurs milliers d' observateurs en titre et enrégimentés , l'inquisition d'État imposait ce rôle à toutes sortes de gens de toutes les conditions '. Elle employait surtout les mendiants, dont le nombre à Venise était extraordinaire, les fdles publiques, les hôteliers, les cafetiers, les barbiers, les gondoliers, les ecclésiastiques et même les nobles. On disait qu'il y en avait soixante mille, c’est-à-dire près du tiers de la population. Ce nombre prodigieux d’agents avait fait accréditer ce proverbe : A Venin' les murs parlent. L’espionnage et la délation éteignaient toute confiance mutuelle, et introduisaient le soupçon et la crainte jusqu'au sein des familles. L'impression de terreur mystérieuse exercée par ce tribunal était si
I . I.es observateurs éuient devenus le principal appui de l’Étal ; toutefois ils ne jouissaient pas d'une confiance absolue : s'il était nécessaire qu'ils fussent redoutés, on n'avait pas cependant pensé qu'ils eussent constamment la volonté d'être fidèles. On avait prévu les faiblesses dr l'homme. Il était défendu à qui que ce fiU de dire à un observateur de» Trot» , qu'il était un espion. Au premier mol d'une telle injure les inquisiteurs mandaient le coupable : « Quelle parole as-tu pro- « noncée? qui te l'a dit? Allons, la torture jusqu'à ce que tu aies parle! Ah ! tu connais les secrets « de l'État! Qui te l'a permis? La corde, les charbons, un seau plein d'une onde amère, qu’il faut « vider à l'instant, ou révèle à l'État son secret que tu prétends connaître! » Naturellement, sur de pareilles matières, on s'accoutumait à ne rien dire, et les observateur » étaient rarement insultés ; ceux qui partout baissent les regards, faisaient baisser à Ycnise ceux de la foule. Mais aussi pour prix d'une telle protection, la faute la plus légère, un mensonge, même une simple erreur de leur part, étaient punis du châtiment le plus sévère. On conçoit, d'ailleurs, quelle devait être la circonspection , la probité nécessaire des rapports émanés de ce-* hommes qui, mieux que personne, savaient que la justice de l'inquisition était terrible, et qu'il y avait à Venise un canal Orfano.
grande, qu'on ne parlait que très-rarement des trois d'en haut (i Ire di sopm ), désignation ordinaire des inquisiteurs, et toujours en baissnnt les yeux et élevant un doigt vers le ciel, comme pour indiquer une divinité terrible et toutepuissante. Il n'était même pas permis de faire connaître l'existence et l'organisation de l'inquisition d'Ètat comme simples faits; et dans les ouvrages de deux historiens de la Bn du siècle dernier (Tentori et Kormaleone}, qui ont traité en détail des institutions politiques de Venise, on lit à l'article des inquisiteurs ces lignes écrites évidemment par ordre : « Il n'est permis à personne de rechero cher, et encore moins de découvrir et d'exposer les fonctions de ce tribunal, a qui ne peuvent être connues que de ceux qui sont appelés à les exercer. »
Il n’y avait ni rang ni autorité qui put mettre à l'abri des atteintes de l'inquisition d'Ètat. Loin de là, c'était surtout sur les nobles quelle exerçait le plus rigoureusement sa soupçonneuse et impitoyable police. La forme la plus fréquente de son intervention était la réprimande. Sur un seul mot inconsidéré, et le plus souvent sans importance, le patricien était mandé devant le tribunal, qui l'avertissait d'étre à l'avenir plus réservé. Cette admonition était toujours faite en des termes si humiliants et si durs, qu’elle laissait le malheureux sous le poids d'une terreur continuelle. Dans certaines circonstances, l'inculpé (finquisito) pouvait recevoir l'ordre de quitter Venise sur l'heure et d'aller passer un temps plus ou moins long aux arrêts dans une vide de terre-ferme; enfin, dans des cas plus graves, il était soudainement enlevé et mis sous les plombs, (tuant aux autres sujets, grands ou petits, riches ou pauvres, ils pouvaient sur le moindre indice, ou même sur un simple soupçon, être saisis, étranglés et noyés en quelques heures sans qu'on en entendit plus parler. Quelquefois cependant on exposait le cadavre à une potence dressée de nuit entre les colonnes de la Piazxetta, et le lendemain les passants consternés le trouvaient pendu avre un voile sur la face et un écriteau qui indiquait le crime en quelques mots , mais sans faire connaître le nom du supplicié.
On conçoit facilement que la prolongation d'un tel système, qui mettait en jeu les plus honteuses passions, devait nécessairement exercer une déplorable influence sur la morale publique. Quelles expressions assez foi tes pourrionsnous trouver pour caractériser une société où une moitié des citoyens était employée à espionner l'autre ; où sur deux hommes qu'on rencontrait on avait a redouter un traître; où les principaux fonctionnaires passaient leur vie à écouter, à provoquer des dénonciations , à diriger des espionnages , et à se tendre réciproquement des embûches? Les Trois espionnaient les Dix; les Dix espionnaient les Trois; l 'Avogador drl comun espionnait les uns et les autres; les conseillers espionnaient le doge , et le doge ne devait pas manquer d'espionner ses conseillers ! Il est certain qu'une société où de pareils moyens de gouvernement prévalaient , était inévitablement destinée à périr.
Nous allons hientèt dire les plaintes et les réclamations que l'inquisition avait
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HISTOIRE DE VENISE
soulevées dans les derniers temps de la république ; mais qu'on nous permette auparavant une courte digression sur la situation de la noblesse.
L’aristocratie vénitienne était divisée en quatre classes bien distinctes, classification qui n'était pas reconnue par la loi , mais que l’usage avait néanmoins consacrée. C’était d’abord les maisons anciennes qui pouvaient justilier avec plus ou moins de certitude de leur existence à l’époque de la fondation de la république ; on les désignait aussi sous le nom de familles électorales; c'est de leur sein que sortirent la plupart des doges. La seconde classe se composait des familles qui prouvaient qu'elles faisaient partie du grand conseil à l’époque où le droit d'y siéger devint perpétuel et héréditaire. La troisième classe se composait de trente familles qui furent élevées au patriciat quatre-vingt-dix ans après la clôture du grand conseil, pour les services rendus ou les secours fournis è l’État pendant la guerre de Chiozza. Enfin la quatrième classe de nobles Vénitiens se composait des nobles Candiotes , de ceux des provinces , ou des citadins de V cuise qui avaient acheté le patriciat , lorsque , pour subvenir aux besoins de l’État , cette dignité fut mise è l’encan. Il y avait encore une autre manière de classer la noblesse : on la divisait en seigneurs et barnaboles; les seigneurs étaient les nobles opulents , dont la richesse égalait celle de certains princes ; les barnabotes étaient les pauvres ; ce nom leur avait été donné du quartier Saint-Barnabé , où les pauvres résidaient de préférence. Ces différentes classes de nobles représentaient douze cents titres environ. Parmi ceux qui les portaient, on estimait que soixante familles jouissaient d'une grande opulence ; qu'un quart tout au plus était dans l'aisance , et que le reste , plongé dans la misère , était réduit au triste privilège de vendre ses suffrages ou de se faire espions!
Tous les nobles, sans en excepter le doge, étaient sujets aux charges publiques, mais en temps de guerre seulement; pendant la paix, ils ne payaient que la dlme. Il n’y avait point à Venise de droit d’ainessc ; la loi n'établissait pas d'inégalité dans le partage des biens paternels; mais les substitutions empêchaient que les biens ne sortissent des familles. Quand il y avait plusieurs frères dans une maison , on en faisait marier un, celui qui donnait le moins d’espérance pour occuper de grands emplois. On mariait les filles ou on les faisait entrer dans un couvent. Les garçons courant tous la carrière des emplois vivaient en commun sans faire le partage de leurs biens , dont ils conGaient ordinairement la gestion à un ecclésiastique, qui leur en rendait compte. Voici les restrictions principales qui étaient imposées à tous les nobles en général : il leur était interdit de se marier avec des étrangères; quand ils voulaient épouser la fille d'un simple citadin, ils étaient obligés de faire approuver leur mariage par le Grand-Conseil , sinon les enfants qui provenaient de ces unions n'étaient pas reconnus pour nobles vénitiens, et n'héritaient pas des biens substitués; s’ils s’alliaient à une classe inférieure, leurs Gis n’étaient que citadins , taudis que le mariage d'une fille naturelle , pourvu qu'elle fût née d'un patricien , n'emportait point , pour les enfants qui en provenaient , la privation du rang de leur père.
Un noble ne pouvait recevoir aucune grâce quelconque des princes étrangers, et il était expressément défendu aux ambassadeurs d'accepter le moindre présent sans l'assentiment du sénat ; les cardinaux eux-mèmes étaient soumis à cette règle. Les nobles qui avaient des emplois ecclésiastiques, même les simples chevaliers de Malte, perdaient leurs droits politiques. Il leur était interdit de placer des fonds en pays étrangère , d’y acquérir des immeubles et de posséder des fiefs en terre ferme. Dans le principe on leur avait également défendu de se livrer aux opérations du négoce ; mais dans un État où le commerce jouait un si grand rôle , cette interdiction qui leur aurait ôté les moyens de devenir puissants, ne fut jamais respectée; les nobles Vénitiens s’occupèrent toujours plus ou moins directement du commerce. En 1785, ils y furent même engagés par une proclamation , au grand mécontentement des négociants, simples citadins, qui voyaient avec jalousie l’association des nobles au commerce, parce qu'ils envahissaient les branches les plus lucratives et qu'ils influaient sur la fixation des tarifs, au gré de leur cupidité.
On conçoit que les plus anciennes familles, ayant eu assez d’influence pour se maintenir depuis des siècles en possession de toutes les charges importantes , il se soit établi de grandes disproportions de fortune parmi les nobles. De là ce contraste de familles qui brillaient de tout l'éclat du luxe et de la puissance, et d'autres qui végétaient dans la médiocrité. Pour remédier autant que possible à l'indigence des Patriciens , le gouvernement avait fonde divers établissements en leur faveur : il avait établi de petites pensions, organisé des écoles gratuites pour les enfants mâles , des couvents pour les filles , et créé des fonds de dotation qui servaient à leur établissement. Mais ces moyens de secoure ne suffisant pas encore, on accordait aux pauvres nobles la permission de mendier l'épée au côté ; et les femmes tendaient la main en cape de soie, signe distinctif de la femme de qualité ! On verra par l’énumération suivante, que les places et les fonctions publiques n’étaient ni assez nombreuses , ni assez lucratives pour entretenir dans une condition d'existence convenable le corps entier des patriciens : quatre carrières différentes leur étaient ouvertes : celle de la magistrature administrative de la capitale , qui comportait cent emplois tout au plus , indépendamment de cent cinquante places de juges civils ou criminels ; l'administration des provinces et des colonies occupait près de deux cents personnes; puis venaient le service de la marine et celui de la diplomatie, en tout six cents emplois exclusivement réservés aux patriciens. Mais comme la plupart de ces places étaient ou onéreuses ou improductives , et que quelques-unes appartenaient par tradition à la grande noblesse , il n’y en avait guère qu’un quart environ qui pût être offert aux nobles besogneux.
Les charges dans la capitale et même dans les provinces de terre ferme, ne donnaient qu’un revenu fort modique; les gouvernements de Brescia, de Bergame, de Vérone, de Vicence, de Padoue , de Chiozza, deZara, étaient onéreux à cause de la représentation qu’ils exigeaient. Il n'y avait que quelques
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places dans les colonies qui pussent être considérées comme lucratives : la charge du recteur de l'ile deTine, par exemple, produisait dix mille ducats; celle du provéditeur de Zante vingt mille ; les provéditeurs de Corrou et de Céphalonie ne retiraient que sept è douze mille ducats; la charge de rapitaine en Istrie en donnait douze mille , et les commandements dans les Iles pouvaient procurer de trois à quatre mille ducats par année. Les ambassades étaient temporaires; on ne pouvait les occuper que deux ans ou quatre ans au plus. Toutes étaient dispendieuses. Lorsqu’on parcourt la correspondance des ambassadeurs vénitiens avec la seigneurie , on n’y voit que plaintes sur l'insuffisance de leur traitement ; le poste de Constantinople Taisait seul exception à la régie ; il était considéré comme la charge la plus lucrative qu'il y eût dans la république à cause des sommes considérables qu'on remettait au Baile pour entretenir les bonnes dispositions des Turcs : ces dépenses secrètes , et le casuel qu'il tirait de tous les étrangers qui se mettaient sous la protection de Saint-Marc , Taisaient évaluer le revenu de cette ambassade à plus de cent mille ducats par an !
Ce n'était pas sans un but politique qu’on avait ainsi créé des charges ayant assez d’importance et peu d'émoluments : elles servaient à diminuer l’opulence des patriciens dans les mains de qui les richesses pouvaient être un moyen dangereux , et elles offraient aux grandes Tamilles une route plus courte pour parvenir aux honneurs. Mais naturellement aussi cette insuffisance d'émoluments éloignait des places tous les hommes qui, quoique capables, n'avaient cependant pas assez de Tortune pour les exercer à titre onéreux ; on n'avait tenu aucun compte de cette considération ; l'intérêt seul des grandes Tamilles avait prévalu. Sarpi avait Tait de ce système une maxime du gouvernement. « N'augmentons pas , disait-il , le « mince revenu des magistratures, quoiqu’il semble fixé pour donner à ceux qui « en sont pourvus un prétexte de prendre, plutôt que les moyens de vivre. La petite « noblesse reste par là dans rabaissement, dans la dépendance et dans la crainte a d’être punie, si les abus deviennent trop criants. Plus riche, elle voudrait entrer « en concourrencc avec les grands ; mais la pauvreté coupe les ailes à qui veut « prendre l'essor.» Malgré cette autorité, on peut dire que ces magistratures onéreuses avaient les plus déplorables effets pour l'administration ; elles excluaient le mérite indigent pour attirer les nullités opulentes ; elles jetaient le mécontentement dans les rangs de la noblesse pauvre ; elles autorisaient en quelque sorte les titulaires favorisés à suppléer par leurs exactions à l’insuffisance de leur traitement, et rendaient en définitive le peuple victime de la rnjvacité des fonctionnaires.
Ainsi, la politique vénitienne qui prétendait avoir tout réglé, tout combiné, de manière à ce que chacun de ses sujets marchât sans dévier dans la carrière qu’elle lui avait tracée , avait fini à force de balances et de contre-poids par jeter la perturbation dans tous les rangs. A l'exception du doge, dont les insignifiantes attributions avaient cessé d'inspirer la moindre jalousie, les divers ordres de fonctionnaires, et toutes les classes de citoyens étaient animés les uns contre les
mitres des plus vifs sentiments de haine, qui tendaient chaque jour a devenir plus intenses. C.cttc fermentation était bien faite pour inspirer de sérieuses inquiétudes aux hommes clairvoyants : ils étaient rares à la vérité; néanmoins on entendait paiTois dans le sénat et au grand conseil quelques voix prophétiques déplorer cet état de choses et engager le gouvernement à réformer les abus , les injustices, et surtout cette odieuse tyrannie des Trois et des Dix, qui intimidait les esprits, et pervertissait les âmes ; car il était bien évident pour ces hommes, comme il l'est aujourd hui pour tous ceux qui examinent avec réflexion la situation politique de Venise il cette époque, qu'une réforme radicale était absolument nécessaire pour prévenir une grande catastrophe. Tout annonçait le mécontentement et le malaise : l'appréhension était générale; les plaintes unanimes. Tous les pouvoirs étaient successivement attaqués et se portaient entre eux de continuelles atteintes : le grand conseil attaquait le conseil des Dix et les inquisiteurs d'État; le sénat attaquait les sages, et les Quarantics attaquaient le sénat. Ces rivalités prouvaient que tous les corps de l'État étaient mécontents , et que la noblesse pauvre voulait surtout modifier sa condition. On crut pallier le mal en faisant rendre par le sénat un décret qui diminuait le pouvoir des sages, c’est-à-dire des ministres , et qui les astreignait à lire dans cette assemblée sans la moindre suppression , toutes les dépêches arrivées au collège. Cette satisfaction partielle n'était pas suffisante. Le sénat lui-méine avait à répondre aux récriminations de la magistrature qui réclamait contre l’usurpation de ses attributions, et contre les réélections sjstématiqucs qui perpétuaient au sénat les mêmes membres. Pour apaiser tant de justes clameurs, on décida que le même sujet ne pourrait désormais être l'objet de trois élections consécutives. Mais là ne devaient pas se borner les exigences des mécontents : le conseil des Dix , et surtout les inquisiteurs d'État , car ceux-ci avaient usurpé à peu près toute l'autorité, furent à leur tour l’objet des attaques les plus vives.
Froissés dans leur orgueil et par la perte de leurs attributions , les membres des Quarauties voulaient obtenir du moins une augmentation de traitement ; on les repoussa avec aigreur, et alors ils mêlèrent leurs récriminations à celle des autres mécontents Pour les intimider, les inquisiteurs d’État reléguèrent dans un monastère l'un des présidents de la Quarantie criminelle , et bientôt après un provéditeur, un des sages du collège, ainsi qu'un membre du conseil des Dix, subirent le même sort! L'avogador Ange Querini voulut prendre la défense des opprimés , et dénonça en plein sénat le nouvel abus de pouvoir de l'inquisition d'État. Personne ne répondit à ses attaques, mais on le lit secrètement enfermer dans la citadelle de Vérone. Cet acte de despotisme mit en péril l’existence du conseil des Dix. Un grand nombre de sénateurs mirent leurs efforts en commun et jurèrent de renverser les Dix et les Trois. En effet , l'époque du renouvellement du conseil des Dix étant arrivée, pas un membre ne réunit le nombre de suffrages nécessaire s. Alarmés de ce contre-temps, les hommes ennemis des innova-
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lions proposèrent de nommer une commission pour examiner les changements dont l'organisation du conseil des Dix et celle des inquisiteurs d'État pouvaient être susceptibles. Le choix des commissaires fut difficile et entraîna de violents orages; aussi, pour laisser calmer les esprits, beaucoup de votants proposèrent d'ajourner les nominations; mais un avis contraire prévalut, et ce pénible travail fut poursuivi. Alors on fit circuler des billets anonymes; chaque jour on trouvait dans l'urne des scrutins , des bulletins satiriques qui demandaient le rappel de Querini , et qui menaçaient de l’indignation publique les futurs dépositaires de l'autorité , s'ils n’en usaient pas avec plus de modération que leurs prédécesseurs. L'élection parvint cependant à se faire. Mais la commission , une fois constituée, s'alarma du danger de sa position ; elle examina les récriminations qui lui furent soumises, et , après avoir flotté entre toutes les incertitudes , elle se borna , au lieu de conclure, à proposer le maintien du tribunal, l'anéantissement presque absolu de son autorité, ou quelques réformes ; c'était de nouveau mettre tout en question.
Les plaintes furent renouvelées en 1773 ; le courageux Ange Querini qui se trouvait encore à la tête d’une des Quaranties , s’éleva contre le conseil des Dix : les inquisiteurs imposèrent silence à ses adhérents en l'envoyant en exil. A son retour, il dénonça de nouveau au grand conseil les abus manifestes qui existaient dans la manière de recueillir les suffrages , et qui attentaient à son autorité ; « car, disait-il, la plupart des lois consenties ne doivent leur existence qu'à une majorité fictive;» mais le jour qu'il se proposait de développer sa dénonciation, il fut encore privé de sa liberté. Celte manière tyrannique d'imposer silence à un magislrat défenseur des intérêts publics, causa une vive fermentation. Les plus vifs reproches furent adressés non-seulement aux décemvirs et aux dictateurs, mais au gouvernement lui-même; on censurait amèrement ses opérations administratives ; on déplorait l’état du trésor, le mauvais entretien des troupes , des places fortes et des navires ! Comme précédemment on assoupit ces plaintes en créant une commission chargée d'indiquer les moyens de remédier aux abus. Durant les travaux de cette commission, qui se prolongèrent pendant près de deux ans , les propositions les plus diverses se multiplièrent à l'infini : on proposa l’ouverture du Livret! or pendant vingt ans , en entourant toutefois cette faveur de nombreuses restrictions ; puis une nouvelle organisation du service des postes, des changements importants dans la plupart des administrations, une meilleure répartition des finances de l'État, l'augmentation des traitements affectésà certains emplois , enfin la distribution de quarante mille ducats aux nobles pauvres.
Les plaintes et les réclamations que nous venons d’énumérer étaient loin d'exprimer toutes les souffrances ; comme aussi les satisfactions qu'on jugea à propos de leur accorder étaient insuffisantes pour remédier au mal qui obsédait la république. Nous ne les avons rapportées les unes et les autres que pour constater la tendance des esprits et l'inquiétude des différentes classes de la population. A aucune époque on ne trouve une situation pareille : dans les siècles
précédents tout le monde subissait la loi sans se plaindre ; maintenant le mécontentement était général. Le mouvement philosophique du xvm* siècle avait soufflé partout son esprit d'indépendance; il avait signalé aux sou\ crains et aux sujets les réformes qu’il était temps enfin d’accorder ou d'obtenir, et Venise n’avait pu se soustraire à cette influence ; le conseil des Dix et l’inquisition d'État étaient restés seuls inaccessibles. Ils voulurent persister dans leur politique immuable, et crurent, au moyen de replâtrages, satisfaire l’opinion publique; mais comme en définitive les commissions n'amenaient que des résultats insignifiants, de nouvelles agitations se manifestèrent, et sur les places publiques, au milieu des dots tumultueux de la populace , des orateurs , cédant à l'exaltation de leurs sentiments patriotiques, faisaient entendre des discours menaçants contre le pouvoir tyrannique qui opprimait la nation. En d'autres temps de pareils rassemblements auraient été bientôt dissipés; mais le peuple savait qu’il avait des appuis énergiques dans les Quaranties, au sénat , dans le grand conseil , et n’éprouvait aucune crainte. On ne peut s'empêcher de le dire, les chefs de la Quarantie criminelle se signalèrent dans ces circonstances difficiles par leur dévouement à la cause populaire ; on les voyait sans cesse sur la brèche. Ce rôle était dangereux, car l'inquisition régnait encore par la terreur traditionnelle qu’elle avait su inspirer et par les terribles représailles qu’elle n'hésitait pas à exercer contre les novateurs : quoique attaquée et chancelante, ses sentences d’exil, d'emprisonnement et même de mort s'exécutaient encore avec la même promptitude qu'aux plus beaux jours de sa puissance. Voilà pourquoi elle ne fit que des concessions sans portée ; aussi les mécontents continuèrent de s’agiter.
Telles étaient la situation du gouvernement et la disposition des esprits à l'époque où nous venons de suspendre le récit de celte histoire. Au sein de tous les conseils régnait une irritation profonde ; tous les fonctionnaires de l'État se trouvaient divisés par des haines et des jalousies implacables ; les nobles s’opprimaient entre eux et étaient en proie aux plus vives inquiétudes : résultat inévitable de cette politique de tyrannie, d'isolement et d’égoïsme, qui avait prétendu tenir constamment tous les citoyens sous la plus dure sujétion. Pour compléter le tableau de la décadence de Venise , il nous reste maintenant à faire connaître dans quelle situation se trouvaient ses différentes ressources, ainsi que les organisations secondaires qui contribuent à faire la force des États.
Machiavel a dit, en parlant de la république : a II me parait que les Vénitiens o entendent leur affaire, car ils ont fait peindre Saint-Marc avec l’épée : le livre a seul ne suffisait pas » par allusion au livre que le lion vénitien tient ouvert sous ses griffes. Nous croyons être plus justes en disant que les Vénitiens entendaient de ce côté fort mal leurs affaires , car ils n'avaient jamais su organiser une armée nationale, ni avoir des généraux dévoués. En tout temps, Venise redouta de prendre pour chef de ses armées un Vénitien ; elle appelait à son service des princes, des généraux étrangers, qui s’étaient déjà signalés dans la carrière mili-
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taire par de nombreux succès : elle leur assignait un traitement considérable durant la guerre, et de fortes pensions après la fin de la campagne; elle les investissait du titre de gènéralittime de lerie , sans cependant leur en laisser l'autorité ni la puissance , car le sénat leur donnait toujours pour conseils ou plutôt pour espions, deux sénateurs qu'on appelait provéditeurs généraux de l'année , sans lesquels le généralissime ne pouvait prendre aucune résolution, ni exécuter aucun plan arrêté par lui. S’il réussissait dans ses entreprises, les provéditeurs s'attribuaient la plus grande part du succès; s’il était malheureux, tous les torts retombaient sur lui. Alors il était brusquement remercié, souvent incarcéré, quelquefois étranglé; tel fut le sort réservé aux meilleurs chefs de l’armée; nous en avons vu des exemples frappants dans le cours de cette histoire. En aucun cas, le général le plus heureux n'obtenait le commandement pendant plusieurs années de suite. Se défaire volontairement de généraux capables et expérimentés, c’était ne pas vouloir d’armée aguerrie ; c’était s’exposer à perdre les avantages obtenus. Mais le gouvernement de Venise mettait bien au-dessus de toutes les conquêtes possibles sa propre sécurité ; il ne voulait pas de généraux perpétuels, parce qu’il craignait de se créer des maîtres ; et dans cette circonstance . sa politique , nous devons le dire, a été sanctionnée par l’un des hommes les plus habiles dans l’art de gouverner. « La prolongation des commandements est d’un grand danger, a « dit Napoléon. Moi , je répétais sans cesse aux membres du Directoire, que s’ils « continuaient toujours la guerre, il arriverait un général qui leur commanderait o à eux-mêmes. » Prophétie qu’il se chargea, du reste, de réaliser.
Quoi qu'il en soit , Venise n'a jamais eu une école proprement dite de bons généraux, comme aussi elle n’a jamais eu ni principes de stratégie arrêtés, ni traditions de guerre, choses indispensables pour assurer le succès des compagnes. L’armée de terre ne jouissait que de fort peu de considération dans la république, parce que l’orgueil vénitien avait toujours dédaigné ce service. Voici quelle en était la composition ordinaire : l’infanterie était formée en grande partie de cernide , c'est-à-dire de gens choisis, bien que ce ne filt pour la plupart du temps que des paysans et des vagabonds de terre-ferme. Mais aussi ces troupes ne coûtaient guère à entretenir durant la paix, car il n’y avait que les sergents et les capitaines qui en fussent payés, les premiers à vingt-cinq ducats, et les seconds à dix ducats par mois ; tout le reste se contentait de quelques exemptions de taxes et de quelques légères gratifications dans les revues. La cernide était divisée en compagnies ,- et pouvait s’élèvera quatorze ou quinze mille hommes; «mauvais soldats, dit « Brantôme, dont on ne se servait à la guerre que pour garder les bagages et faire a montre aux ennemis à la place des morts ! » L’infanterie dite des Cupelete, jouissait de beaucoup d’estime ; mais celle-ci n'entrait pas en campagne. Le sénat lui confiait la garde de scs meilleures places de terre-ferme ; deux compagnies étaient même stationnées dans Venise et faisaient le service du palais. On ne peut donc pas compter cette troupe dans l'effectif de l'armée active.
Aux dernières époques de la république , l'infanterie vénitienne se composait de douze à quatorze mille hommes, dont sept mille Italiens et six mille Esclavons. Sous cette dénomination d'italiens on comprenait des recrues de toutes les nations du monde, à l'exception des Espagnols, car la république n’en admettait jamais à son service. Dans les temps de guerre, on achetait, quand on le pouvait , des régiments en Hollande , en Bavière et chez les Grisons. Les Esclavons étaient très-utiles et très-dévoués à la république, surtout dans les guerres contre la Turquie ; ils faisaient en Bosnie de continuelles incursions et enlevaient de vive force tout ce qu'ils rencontraient. Outre le profond ressentiment qu'ils avaient des traitements barbares que les Musulmans leur avaient fait supporter , l'intérêt d’un sequin que le sénat leur donnait pour chaque tête de Turc qu'ils apportaient , les avait tellement acharnés contre les infidèles , et les avait engagés si avant qu'ils avaient perdu toute espérance de jamais faire la paix avec la Porte. Aussi les considérait-on dans ces guerres comme les meilleurs soldats de la république. Enün le sénat entretenait un certain nombre d'officiers ultramontains qui devaient organiser des compagnies aussitôt qu'une déclaration de guerre était signifiée. Ce nombre pour l'ordinaire était de cinquante-, mais on l'augmentait suivant le besoin. Ces gentilshommes avaient quelquefois des gouvernements de forteresse en Dalmatic , très-souvent ils étaient pourvus de compagnies sédentaires, selon qu’ils se rendaient plus ou moins agréables au gouvernement.
Quant à la cavalerie , il y en avait toujours quinze compagnies entretenues en terre-ferme : les unes, appelées compagnies grosses et composées de soixante cuirassiers ou gendarmes, étaient commandées, partie par des chefs italiens, partie par des chefs ultramontains , c'est-à-dire des étrangers. Les compagnies de cavalerie légère étaient exclusivement composées d'Esclavons et d'Albanais. Le gouvernement avait en outre avec vingt-cinq capitaines , habitant les provinces de terre-ferme , des traités par lesquels chacun de ces officiers s'obligeait à mettre sur pied , à la première réquisition , cent hommes montés. On conçoit que ce ne pouvait être qu'une fort mauvaise cavalerie, incapable de se maintenir en ligne ; mais le gouvernement ne fournissait ni l'équipement, ni les chevaux, et ce bon marché le sollicitait à persévérer dans un système vicieux de recrutement. A ces forces, comme on le voit, bien médiocres, on pouvait encore ajouter trois mille huit cents gardes urbains; mais l’opinion générale était que si dans un cas extrême on avait recours à une levée en masse, elle fournirait au moins cent mille hommes. Il est facile de voir qu’en somme, tous ces éléments ne pouvaient donner que de très-mauvaises troupes. Ainsi , pour leur armée de terre encore plus que pour leur marine , les Vénitiens étaient restés fort en arrière des gouvernements contemporains, qui avaient tous adoptés le système d'une armée permanente. On avait, il est vrai, fondé dans ces derniers temps à Vérone une école spécialement destinée à l'enseignement des sciences qui tiennent à l'art militaire; malheureusement, comme les nobles vénitiens dédaignaient tout autre service
HISTOIRE DE VENISE
que celui de la marine , cette école ne fut fréquentée que par les nobles de terreferme , et l’on n’y compta jamais qu'une vingtaine d’élèves.
Les forces navales de la république , à l’époque de décadence où nous sommes arrivés, consistaient en huit ou dix vaisseaux de ligne, quelques frégates et un petit nombre de galères qui tenaient la mer ; dans les chantiers il y avait une vingtaine de bâtiments en construction; mais on n’achevait jamais ces bâtiments ; on eût dit que cet appareil de constructions n'était qu’un moyen d’entretedir l’illusion *. Les vaisseaux de la république étaient d’ailleurs d’un faible échantillon; ils ne portaient que du canon de vingt-quatre à leur batterie basse, et encore ne pouvaient-ils pas sortir du port avec leur artillerie; on était obligé de les armer en pleine mer. Le commandement des forces navales était exclusivement réservé à la noblesse. Le généralissime ou capitaine général était nommé pour trois ans durant la guerre seulement. 11 avait un pouvoir absolu sur tous les autres généraux et capitaines ; son autorité s'étendait sur la flotte , sur les ports, sur les îles et sur les forteresses . où l’on recevait ses ordres sans réplique. Lorsqu'il visitait ces différents lieux , le clergé allait au-devant de lui , et les gouverneurs et recteurs lui présentaient les clefs, comme si le sénat eût été avec lui. Dans les premiers temps , il lui était expressément défendu de rien entreprendre sans l’avis du sénat; plus tard, on le dégagea de ces entraves, car on s'aperçut que ce système compromettait le succès des opérations ; on lui laissa donc la liberté de faire tout ce que bon lui semblerait. Mais après la campagne , le généralissime avait autant de juges qu’il y avait de nobles , et il semblait n'avoir obtenu le pouvoir que sous la condition expresse qu'il serait vainqueur, et, suivant ses succès dans les combats , il était récompensé , envoyé en exil ou incarcéré. Le provédite ur général de mer était nommé pour deux ans ; son autorité s’étendait sur toute la flotte, qu’il menait où il voulait lorsqu'il n’y avait point de capitaine général ou qu'il était absent. Il avait le droit de casser, de punir même de mort les officiers qui manquaient à leur devoir, aussi bien les nobles vénitiens que les autres. Il maniait tout l'argent de la flotte , et en rendait compte au sénat h son retour. Deux nobles vénitiens appelés commissaires de la flotte 1 assistaient ordinairement dans ses fonctions. Le sénat, dans sa politique , avait rendu le capitaine général et le provéditeur espions l'un de l'autre. Le généralissime et le provéditcur, après avoir fait leur temps , déposaient leur dignité à Capo-d’Istria , et venaient reprendre à Venise leur premier genre de vie , ne retenant rien de leur grandeur que la gloire du passé et l'espérance de l'avenir.
Pendant plusieurs siècles, la marine vénitienne fut la plus célèbre, la plus habile et la plus intrépide du monde ; une longue suite de victoires et d’actions
t. Lorsque les Français entrèrent dans Venise , en 1797 ,; Ils trouvèrent sur les chantiers treiie vaisseaux el sept frégates; il n’y avait pas des matériaux suffisants pour les terminer, et de ces treize vaisseaux , deux étaient commencés depuis 1753, deux depuis 17*3, deux enfin depuis 1733, c'est-à-dire qu’avant d’être en état de sortir du chantier, ils avaient déjà soixaule-ciuq ans d’âge !
éclatantes justifie pleinement cette assertion. Mois la république, une fois parvenue à son apogée, ne sut pas se tenir au niveau des perfectionnements que la science nautique et l'art des constructions avaient introduits dans les autres marines. Ses vaisseaux étaient généralement lourds et tenaient mal la mer A cause du peu de profondeur de leur quille; ses officiers avaient insensiblement perdu l'occasion d'acquérir de l’expérience. On voulut y suppléer en Tondant dans l’arsenal une école théorique de marine, qui eut quelques professeurs distingués ; mais cette institution ne fut organisée qu’en 1774; il n'était plus temps. I.a marine marchande, qui n’occupait que quatre ou cinq cents navires, ne pouvait fournir à la flotte qu'un petit nombre de matelots. Pendant la guerre contre les Barbaresques , les équipages se trouvèrent tellement dépourvus qu’on fut obligé d'organiser une sorte de presse à l'instar de l’Angleterre. Cette rigueur exaspéra les pêcheurs de l'Adriatique : à Malamocco, à Palestrine, il y eut des soulèvements ; Venise se ressentit même de cette agitation , et le sénat , pour les apaiser, déclara qu'il ne recourrait plus désormais à ce moyen. Dès ce moment aussi on ne vit plus nulle part flotter le pavillon de Saint-Marc; la souveraine des mers avait abdiqué son pouvoir I
Entre les mains d'un gouvernement habile, le clergé eût été un puissant moyen d’action sur les masses, surtout à Venise où la population était fervente et sincèrement attachée au culte catholique. Le gouvernement de la république ne sut que lui imposer une obéissance passive ; il lui apprit de bonne heure à se soustraire à l'influence de Home , et à ne reconnaître d'autre autorité que celle des Dix et des Trois; dans la chaire, dans les conférences privées, l’orateur ne devait s'occuper que du dogme et de la foi , écarter tout ce qui pouvait exalter les esprits, et s'abstenir surtout de la moindre allusion aux actes du gouvernement; pourvu qu'il se conformé! à ces prescriptions , le clergé était assuré de vivre en paix, honoré et respecté: on fermait les yeux sur l'immoralité de sa conduite; on le laissait volontiers devenir un agent de corruption, et se prêter aux plus ignobles intrigues. Peu importait au gouvernement une telle profanation : le prêtre qui souillait ainsi son auguste caractère, rachetait les désordres de sa vie privée par ses dénonciations , par la révélation de quelques secrets surpris au milieu de ses rapports coupables, et il était sûr d’être encouragé et protégé par un gouvernement qui avait admis la prostitution comme un moyen d'État. Sous de telles influences, le clergé devint ignorant ; il n'aspira qu'à posséder de riches bénéfices, qu'à s’emparer de testaments et de donations , afin de pouvoir donner un plus libre cours à ses désordres et à ses passions. Au lieu d’être moralisateur, le clergé vénitien fut au contraire un des agents les plus actifs de corruption, et contribua pour une grande part à hâter la décadence de la république. Ainsi , en examinant une à une les différentes parties constitutives de l’État, nous voyons s'évanouir cette prétendue réputation de sagesse et d’habileté qui fut de tout temps accordée nu gouvernement de Venise !