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Lorsque, vers le milieu du xvur siècle, le mouvement des esprits se porta sur les réformes qu'on pouvait introduire dans l'État, il y en eut qui, moins touchés de la corruption du clergé que des richesses excessives dont il disposait , demandèrent qu’on mit un frein à son opulence, et qu'on trouvât aussi un moyen pour arrêter l'accroissement de ses membres. Le clergé vénitien se composait alors de quarante-six mille individus. Relativement è la population de la république, c’était le clergé le plus nombreux qu’il y eût en Europe: il y avait un prêtre pour chaque cinquante habitants; l'Espagne ne comptait alors qu’un prêtre sur soixante-treize habitants '. Les différentes sources de son revenu l’élevaient à cinq ou six millions de ducats , ce qui faisait cinq cents francs environ par individu. Cette moyenne par tête est fort peu élevée , sans doute ; mais si l'on considère qu’un grand nombre de membres du clergé vivaient dans les couvents et les cloîtres, que beaucoup y recevaient une pension de leur famille, que la vie matérielle était peu coûteuse à Venise, et qu’en outre les couvents avaient tous des terres et des jardins, on se convaincra que cette somme n’était pas nécessaire à l'existence du plus grand nombre des membres du clergé. Les prélats, les abbés, les évêques, pouvaient dès lors disposer de revenus fort considérables.
Jusqu’ici nous n'avons trouvé dans notre examen que des causes de destruction et de démoralisation ; dans ce qui nous reste à parcourir, nous reconnaîtrons encore les mêmes symptômes : car lorsqu'un État arrive à son déclin, toutes scs parties constitutives sont plus ou moins atteintes. Nous avons parlé de la noblesse , du clergé, de l’armée, de la marine, ainsi que des divers fonctionnaires de la république, classes qui concouraient au souverain pouvoir ou qui servaient du moins à en assurer la stabilité. 11 nous reste maintenant à parler de ceux qui u'avaient aucune participation à la confection des lois, c’est-à-dire des simples citoyens et du peuple.
L'ordre de la citadinance était composé des habitants qui , par une possession ancienne ou par acquisition, jouissaient du droit de bourgeoisie. Il comprenait les gens de loi , les médecins et trois espèces de commerçants : les marchands de soierie, de draperie et de verrerie de Murano. La qualité de citadin ne conférait aucun droit politique, mais seulement des privilèges commerciaux; il y avait même deux classes de citadins, distinguées par l'étendue des privilèges qui leur étaient accordés. La citadinance intérieure n'autorisait que l'exercice de certaines professions et du négoce dans l'intérieur ; la citadinance extérieure plaçait celui qui en était revêtu au rang des plus anciens citoyens de la république , et le rendait capable de trafiquer au dehors en son propre nom , et avec la qualité de Vénitien. Cette distinction ne datait que de l'an 1313; antérieurement, tous ceux qui avaient vingt-cinq ans de domicile étaient citoyens de droit. C'était dans cette classe qu'on choisissait le grand chancelier de la république , personnage revêtu
1. Aujourd'hui Venise no compte qu’un ecclésiastique sur deux cent seize habitants.
d'une dignité purement honorifique , prenant séance à tous les conseils .mais sans y avoir le droit de suffrage ; c'est là qu’était pris exclusivement tout le corps de la chancellerie, c'est-à-dire les secrétaires des conseils, les notaires, les secrétaires des légations dans l'étranger, les résidents près les petites cours, enfin les agents secondaires de l'administration. Tout ce qui ne faisait pas partie de la citadinance était peuple ; ainsi cette troisième classe comprenait de très-riches négociants , des gens d'église , les artisans, et enfin les personnes de condition servile, les prolétaires. Le peuple proprement dit vivait dans l’oisiveté et la débauche ; le sénat le maintenait dans cette situation pour l’avilir et le rendre obéissant; et celui-ci persistait, faute de mieux, dans; celte vie de dégradation. Par surcroît de précaution , le gouvernement avait soin d’entretenir dans la ville deux partis contraires , les caslellans et les nicolotn, factions sans importance, mais qui n'en étaient pas moins des sources continuelles de rixes et d’irritation entre la populace : l'antipathie était telle que lorsque des enfants de l’un et de l'autre parti se rencontraient dans les rues, ils se battaient opiniàlrément. En dehors de ces factions , le peuple vénitien était devenu indolent en matière politique ; il obéissait aveuglément aux influences qui savaient le mieux le captiver ; il flottait à tous les vents, et était devenu par son excessive mobilité un instrument dangereux. En etfet , les exclusions qui lisaient sur les membres riches et éclairés de cette classe, et ils étaient en grand nombre, leur avaient complètement aliéné le gouvernement, car ils ne voyaient pas sans jalousie les privilèges dont on avait entouré la citadinance et la noblesse à leur préjudice ; c'était, sans contredit , la partie la plus utile de la population , celle qui fécondait toutes les branches du commerce et de l'industrie , et cependant elle n'avait pas plus de prérogatives que la populace ! Cette injustice l’avait profondément irritée; et c’est là aussi que couvaient les principaux foyers de mécontentement contre l’autorité suprême.
Nous rangerons dans la catégorie des indifférents ou des neutres les résidents étrangers. Quoique les droits de résidence fussent difficilement accordés aux étrangers, cependant, lorsqu’on éprouvait le besoin de réparer les pertes de la population , le gouvernement savait mettre de côté les lois restrictives et attirer dans la capitale les hommes industrieux qui lui manquaient, sauf à retirer la permission lorsque la nécessité ne se faisait plus sentir. Ainsi le nombre des juifs qui , au commencement du XVT siècle , était à peine de mille , s'élevait à cinq mille vers le milieu du xviii*. Mais, en 1777, un décret provoqué par la jalousie des marchands vénitiens ayant réduit les concessions qui leur avaient été faites précédemment pour leur négoce, ils menacèrent de quitter Venise. Le commerce de cette capitale était dans un tel état de décadence qu'on ne pouvait se passer d’eux. Il fallut rapporter en 1780 le décret de 1777; on leur rendit leur banque; on leur permit de rétablir leurs manufactures supprimées ; on leur accorda même quelques nouveaux privilèges, comme, par exemple, celui d'avoir des navires en propriété. C’était une concession arrachée par les circonstances, car la moitié des
HISTOIRE DE VENISE
navires existant dans le port se trouvaient alors à vendre I Ce fut aussi pour attirer et retenir à Venise les Dalmates, chrétiens schismatiques qui suivent le rite grec, qu'on leur accorda en 1761 la permission de professer publiquement leur culte , d'avoir un évêque , et qu'on leur affecta une église spéciale ‘ : concession qu’au temps de sa prospérité Venise n'aurait voulu faire à aucun prix !
Les provinces de terre-ferme étaient essentiellement hostiles è Venise, quoique annexées depuis plusieurs siècles au territoire de la république2 ; le gouvernement s'était montré si partial à leur égard , il s’était tellement appliqué à rabaisser la noblesse , il avait fait peser de si accablantes sujétions sur la bourgeoisie , qu’il n'avait jamais pu compter sur l’affection et encore moins sur le dévouement de ces populations. Les fréquentes agitations qui, à différentes époques, se manifestèrent dans ces contrées , disent assez quelles pouvaient être leurs dispositions envers la république. Elles se résignaient cependant à l'obéissance, moitié par crainte, moitié par intérêt, car Venise avec ses victoires lointaines et ses nombreuses ressources , leur imposait, tandis que la prodigieuse; activité de son commerce utilisait toutes les productions et y entretenait des échanges prodtablrs.
Le système d'administration imposé aux provinces de terre-ferme s’il était fort peu libéral , disons mieux , s'il était radicalement mauvais , avait du moins pour lui l'avantage de la simplicité. Dans le Dogado, c’est-à-dire dans l’enceinte des lagunes, qui formait originairement tout le territoire de la république, chaque Ile, chaque ville avait organisé son administration sur le modèle de la capitale. Elles avaient les mêmes fonctionnaires , leur grand chancelier, leur sénat, magistratures sans autorité, qui rappelaient seulement, par leurs dénominations, qu'autrefois ces Iles avaient été les confédérées de Venise, avant de n’être que ses sujettes. Dans les provinces de terre-ferme , il y avait des nobles et des roturiers ;
1. L'élégante église de Saint-Georget-det-Grect , spécialement affectée à ce culte, appartient à l'architecture de Sansoviuo. L'office grec a un caractère singulier et mystérieux : les prêtres sont cachés dans le sanctuaire; ils n'apparaissent que par intervalles, pour certaines oraisons , et lorsque les rideaux se tirent. L'effet de ce temple sans pontife est extraordinaire; on ne voit que deux jeunes clercs chanlaut dans le chœur des hymnes monotones. Le sanctuaire des églises grecques e-t interdit aux femmes.
2. Voici l’ordre chronologique de l'accession des différentes provinces de terre-ferme au territoire vénitien : l’Isliie s’était soumise vers la tiu du x® siècle. — La Marche Trévisane fut cédée à la république par François délia Sca la , seigneur de Vérone, le 18 décembre 1338. Les Vénitiens la cédèrent au duc d’Autriche le 2 mai 1381 , et celui-ci la vendit au suigneur de Padoue en 1382 ; cette province fut enfin conquise p;tr les Vénitiens et annexée au territoire vénitien le 13 décembre 1388. — Le Vicentin, le Feltrin et le Bellunais furent cédés à la république par Catherine Visconti, régente de Milan , le 25 avril 1404. — Le Véronais fut conquis sur François Carrare, et annexé au territoire vénitien le 23 juin 1405 ; le Padouan fut aussi uu des résultats de celle conquête. — Le Cadorin fut conquis sur le patriarche d'Aquilée et annexé en 1420 — Le Brescian, conquis sur le duc de Milan , devint possession de la république par le traité du 30 décembre 1426. — Le Bergainasque, conquis sur le duc de Milan , resta à la république par le traité du 18 avril 1428. — Le Frioul, conquis sur le patriarche d'Aquilée eu 1417, fut dévolu à la république par un traité de 1420, confirmé par une transition postérieure vers 1450. — Le Crémonais, conquis sur le duc de Milan en 1449, fut définitivement annexé à la république par le traité de Lodi du 5 avril 1454. — La Polésine , engagée d’abord à la république, avec faculté de rachat, par le marquis d’Este, en février 1405, fut ensuite rendue au marquis de Ferrare, puis restituée à la république en 1484.
mois tous égaux , c’est-à-dire également privés de toute participation au pouvoir. L’autorité de la métropole y était invariablement représentée par deux magistrats, l'un civil, l'autre militaire: le podestat et le capitaine d'armes ; ces deux fonctionnaires supérieurs gouvernaient presque despotiquement tout ce qui était de leur ressort. Les attributions du capitaine d’armes étaient très-restreintes : il se bornait à commander aux troupes de la ville où il résidait, ainsi qu'aux garnisons des places et des châteaux de son ressort; il punissait ceux qui manquaient à leur devoir, et jugeait tous les différends qui survenaient entre les officiers, les soldats et les bourgeois, sans que le podestat pût en prendre connaissance. Tous les châtelains de son territoire étaient tenus de recevoir ses ordres et d’obéir à sa juridiction ; il devait Taire réparer les remparts et les fortifications quand il le jugeait à propos. Enfin, par une assez bizarre attribution , il avait la perception de tous les revenus et impôts de la ville et des lieux qui en dépendaient. Pour cette partie de l’administration on lui avait adjoint des camerlingues qui faisaient les fonctions de collecteurs de taxes , qui lui en rendaient compte et ne déboursaient rien sans son ordre. L’autorité supérieure dans les petites villes, était confiée à un recteur qui remplissait à la fois les fonctions de podestat et de capitaine d'armes.
Dans les grandes villes, le podestat était presque l'égal d'un souverain : il avait un palais, des gardes; il dirigeait les divers ressorts de l'administration ; assisté de plusieurs jurisconsultes qu’il choisissait à son gré , et dont il prenait avis seulement lorsqu'il croyait convenable de recourir à leurs lumières , il rendait haute et basse justice. Les sentences qu'il prononçait étaient presque en dernier ressort, car il fallait des formalités sans nombre pour que les causes fussent renvoyées devant la magistrature de Venise. Le podestat fixait les impositions et les répartissait ; il dirigeait la police et soumettait à la plus inquiétante surveillance les personnes suspectes au gouvernement: il ne se bornait pas à rendre une justice partiale ; en conséquence de cette abominable politique qui dominait dans tous les actes du gouvernement , il lui était expressément recommandé par les Dix et les Trois , de semer la division entre les différentes classes de citoyens, entre la noblesse et la bourgeoisie; il devait surtout s'attacher à rabaisser les nobles en accordant facilement des lettres d’anoblissement aux plus simples bourgeois. On espérait qu'à force de multiplier les litres, on en diminuerait la valeur. De là des rixes, des inimitiés, des assassinats sans nombre: les bravi étaient devenus, dans ces malheureuses provinces, des espèces de fonctionnaires publics dont les honoraires étaient tarifés d'avance, et qui vendaient ostensiblement leurs services à qui voulait les employer. Voilà en dernière analyse quels étaient les déplorables résultats de l’administration de la république dans les provinces de terre-ferme. Au lieu d’assimiler, de pacifier les divers groupes de population, elle n'avait su qu’y fomenter les haines et les vengeances!
Pour se soustraire à une partie de ces vexations, les familles plébéiennes se
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choisissaient à Venise un protecteur dans l'ordre équestre ; protectorat insignifiant, qui ne se manifestait que pour des objets de peu d’importance, car quel eût été le patricien assez hardi pour chercher à faire triompher l'innocence opprimée, pour s'employer au redressement d’injustices commises par un mandataire de la Seigneurie? Tout le monde ne courbait-il pas la tête devant la terrible inquisition d'État? Au reste, les classes supérieures dédaignaient un pareil patronage et aimaient mieux souffrir en silence. Ainsi, dans les provinces de terre- ferme le gouvernement de Venise n'avait pas su se rendre sympathique aux masses, et s'était créé parmi les anciens nobles des ennemis irréconciliables. Comme dernier trait de ce déplorable système de gouvernement , nous dirons que l'administration ménageait les provinces situées sur les frontières, telles que Bergamc , Brescia , mais se montrait oppressive pour les sujets moins à portée de se donner à l’étranger. Pendant plus de quatre cents ans, les Padouans firent l’épreuve de cette implacable tyrannie?
Nous venons de passer en revue la situation morale et politique des différentes parties constitutives de la république vénitienne; il nous reste maintenant à faire connaître l'importance de sa population, ainsi que le tableau de scs principales ressources territoriales et financières. Les États de la république à l'époque dont nous nous occupons, se composaient des villes, provinces, territoires et Iles ci-après , que nous accompagnons des chiffres de leur population respective :
Habitants.
Ville de Venise 140,256
Le Dogado, c’est-à-dire les îles et le bord des lagunes 96,000