‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 132 sur 155 · SI · texte numérisé non relu

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les aliandonnaient au bout de peu de temps, et ces malheureuses ne lardaient pas à aller grossir la foule des courtisanes publiques. Assez souvent ces infimes marchés, ouverts et conclus par l'intermédiaire d'entremetteurs, avaient la forme et l'autorité d'un contrat légal , valable au besoin devant les tribunaux. Les parents s’engageaient par écrit et devant notaire à livrer leur fille vierge pour un temps déterminé, contre paiement d'une somme également déterminée. Le prix variait de cent à deux cents sequins. Les motifs allégués d'ordinaire dans le contrat étaient la pauvreté des parents et leur intention de procurer de cette manière à leur fille une dot qui lui permit de prétendre à un parti honorable.

Tel était le degré de démoralisation de la haute société vénitienne dans sa décadence. Sous l'influence de ces mœurs pernicieuses qui détruisaient las liens domestiques, la classe patricienne , en même temps qu'elle perdait toute dignité, s'appauvrissait numériquement d'année en année, et si bien qu'à la chute de la république le Livre d'or ne contenait plus que douze cents noms.

Du reste, la licence des mœurs datait de plus loin encore. Vers le commencement du xv' siècle, le sénat se crut obligé, pour protéger les femmes honnêtes des insultes et même des violences dont elles étaient journellement l'objet, de décréter une levée de courtisanes dans les pays étrangers. Ou en rassembla un grand nombre qui furent soumises à la surintendance d'une matrone régulièrement instituée par l'État, (irjlce à cet encouragement, la race de ces malheureuses pullula si bien et leur agglomération amena de tels désordres qu'elles furent chassées de Venise. Mais on s'aperçut bientôt que le remède était pire que le mal. Les violences, les attentats contre les femmes de tout rang se multipliaient d’une manière effrayante. Une femme ne pouvait plus s'aventurer par la ville sans être exposée aux entreprises et aux outrage! des gondoliers , des artisans et des hommes de la lie du peuple. Il fallut rappeler les courtisqjres exilées. Dans l'ordonnance de rappel elles étaient désignées sous les litres les plus flatteurs : naître bene mente meretrici. I'our mieux assurer leur retour, on leur assigna des subsides annuels, et on les logea gratuitement dans des maisons appelées case rampane, d'où le sobriquet injurieux de car a m pana. donné aux femmes de mœurs sus|)eets.

Les courtisanes ont joué un grand rôle dans la vie privée des Vénitiens. Longtemps elles reléguèrent dans le fond de leui- palais solitaire les patriciennes délaissées; et plusieurs exercèrent une grande influence sur les personnages les plus considérables de la république et, par eux, sur les plus grandes affaire». Les hommes d'État les plus graves vivaient dans leur commerce; souvent clvez elles se traitaient des négociations de la plus haute importance; et c'étaient elles enfin qui absorbaient une bonne partie des sommes destinées aux besoins de l'État. Elles rivalisaient de luxe avec les plus riche» patriciennes, et se livraient a des prodigalités inouïes. Mais l'éclat dont elles avaient brillé s’obscurcit peu à peu lorsque les dames vénitiennes, s'arrachant à leur vie sédentaire, introduisirent

dans la vie sociale de nouveaux éléments de plaisir. Dés que la patricienne eut conquis ses franchises, la courtisane put se dire que son règne était passé, Une nouvelle passion, d'ailleurs, celle du jeu, vint, dans le siècle dernier, s'emparer de celte société en dissolution et y introduire d’autres germes de dégradation et de ruine. Jamais, dans aucun temps, dans aucun pays, on n’a joué comme on jouait è Venise. C'est là que se rendaient les aventuriers de toutes les nations, comme ils vont aujourd'hui à Bade ou à Hombourg. La plupart des casino étaient des tripots où s'engloutissaient les derniers débris des fortunes séculaires de la noblesse vénitienne. Ces tripots étaient en général tenus par des patriciens qui cherchaient fortune dans ces viles spéculations; et l'on voyait les descendants des Pisani . des Dandold, des Contarini, des Morosiui, des Giustiniani, des Cornaro, transformés en croupiers de pharaon !

L'émancipation des dames vénitiennes commence vers la fin du xvu* siècle. I.’avénement s’en lit longtemps attendre, mais le temps perdu fut largement réparé. Lorsque les petits souliers curent remplacé les hauts patins, sur lesquels leur vertu reposait comme sur une base ferme et solide, les gentildonnes firent beaucoup de chemin et à petit bruit. Tout se faisait avec mystère à Venise. Le gouvernement avait mis le secret à la mode. Le masque, devenu une pièce habituelle du costume , peut être considéré comme le symbole de l’esprit et du caractère vénitien. La galanterie était d’autant plus piquante qu’elle n’était pas sans danger. Plus d’une belle inGdèle disparaissait, on ne savait comment, un beau matin, sans scandale et sans bruit. Les maris outragés usaient des procédés expéditifs de l’inquisition d’État. Quant au séducteur, il était rarement exposé à des représailles violentes ': le point d’honneur vénitien n’exigeait pas qu’un noble vengeât ses offenses l'épée à la main ; quelquefois cependant il confiait ce soin à quelque bravo, qui, à prix discreto, envoyait le galant faire le plongeon dans un canal, avec un bon coup de stylet dans le dos.

Une des plus curieuses singularités de cette vie d’intrigues, de mystères et de mascarades est le sirjisbé. Le sigisbéisme est une institution exclusivement ita lienne. Il ne fut nulle part plus florissant qu'à Venise. Le sigisbé était un personnage hybride, une espèce de fonctionnaire domestique, tenant le milieu entre le valet de chambre et l’ami de la maison, ayant charge officielle de servir la dame sans exciter la jalousie du mari. Le service était censé se réduire et se réduisait généralement à être V homme de compagnie de la dame , à la suivre partout comme son ombre , et à aller au-devant de tous ses désirs licites. Le noble vénitien se trouvait ainsi exempté de toutes les menues charges de la vie matrimoniale, dont l’observance passait alors pour ridicule. Le sigisbé venait dès le matin chez sa dame, assistait à son lever, prenait le chocolat avec elle, l’aidait à faire sa toilette; il l’accompagnait à l'église , à la promenade, au théâtre ; il était l’organisateur des parties de plaisir, l'ordonnateur des fêtes et divertissements, et quelquefois l'administrateur de la cassette privée de la signera. Il en

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était aussi le conseil, l’homme d'affaires, le guide indispensable. Une fois accepté et installé, il faisait partie de la maison, et c’eût été une inconvenance insigne que d'inviter une dame à un dinerou à une partie de plaisir sans inviter en même temps son sigisbé.

C'était le plus souvent la dame qui choisissait son sigisbé, parfois même il était expressément désigné d'avance dans le contrat de mariage. Le nombre des sigisbés variait en raison de la fortune et de la qualité. Il n'était pas rare de rencontrer une femme de haut rang , allant à l'église accompagnée d’une demi-douzaine de sigisbés. A l’un , elle donnait le bras droit , à l'autre , le gauche ; celui-ci portait son éventail, celui-là sa mantille; un cinquième, quelque autre pièce de sa toilette. Le choix du sigisbé donnait la mesure du bon goût de la dame. Les abbés étaient d’ordinaire les préférés. Si la dame était belle et riche , elle se montrait difficile à l'égard des prétendants ; dans le cas contraire, elle se contentait de ce qui se présentait , et c'était presque toujours un abbé. Le sigisbéisme a depuis longtemps disparu ; cependant on en trouve encore quelques vestiges dans le cavaliere-servenle.

Le bravo fait un sinistre contraste à la race inoffensive des sigisbés. Ces spadassins et meurtriers de profession, à la solde de quiconque pouvait payer leurs services et les protéger ensuite, formaient une classe assez nombreuse à Venise. Ils y trouvaient de fréquentes occasions d'exercer leur bravoure et de vivre de leur état. Loger la balle d'une arquebuse dans la tète d’un rival importun, planter un poignard dans la gorge d'un offenseur, défigurer à coups de rasoir une belle infidèle, ce qu’ils appelaient dans leur argot dur uno sfriso, tels étaient les principaux exploits auxquels ils étaient employés et prêts en tout temps. Leurs procédés variaient suivant les circonstances et suivant les personnes. Ce brigandage avait aussi ses règles. Si l'homme désigné à leurs coups était un manant, un bourgeois, ou quelque autre espèce aussi peu digne d'égards , ils l'expédiaient traîtreusement , comme un chien , dans une embuscade. Si c'était un homme de rang et d’épée, un Cavalière, le bravo prétendait l’attaquer en homme d’honneur, da uomo onorato. Dans ces cas, il endossait une cotte de mailles, sur laquelle il passait un justaucorps de buffle , se couvrait le chef d une salade , et s'armait d'une épée à lame courte mais très-large. Un ample manteau, jeté pardessus , complétait son équipement. Ainsi harnaché , le bravo allait se poster dans quelque ruelle solitaire où il savait d’avance que son homme devait passer. Du plus loin qu'il l'apercevait, il se débarrassait de son manteau, assurait son casque sur sa tête, et mettait l’épée à la main. Il se trouvait en garde avant que l’autre eût le temps de se reconnaître. L'issue d'un duel ainsi arrangé se devine aisément.

Dans ces affaires d'honneur, suivies d’ordinaire de mort d'homme, l'accusation de guet-apens se trouvait écartée en cas de poursuite de la justice. On n'aurait pas osé assimiler à un vil assassin un brave qui faisait si noblement les choses.

D’ailleurs le crédit du patron lui venant en aide , il était à peu près sûr de l’impunité. L'usage de ces bravi était très-répaudu ; on en voyait encore à la On du siècle dernier. En 1785, un certain comte de Brescia , qui s’était échappé de prison, trouva moyen, grâce à scs bretteurs, de se débarrasser de plus de vingt personnes qui lui déplaisaient à Venise. Les grandes dames usaient, elles aussi, de ces spadassins, soit pour leurs vengeances, suit pour des services d’un genre moins sinistre , car ces braves coopéraient volontiers à toute espèce d'entreprise et d’aventures où il y avait de l’argent à gagner; au besoin même ils se chargeaient de défendre la vie des gens menacés et s'en constituaient les gardes du corps d'oflice envers et contre tous. Enfin , ils étaient quelquefois commis par la justice elle-même à la défense des personnes. Un artisan réclamait depuis longtemps, dans les termes les plus humbles, le paiement d’une dette auprès d'un patricien qui , lassé de ses instances , le mit brutalement à la porte ; mais comme il revenait toujours à la charge, son noble créancier s’arma un jour d'un pistolet et allait le décharger sur l'importun solliciteur, lorsque celui-ci, saisissant le canon, parvint à le lui arracher. Échappé à ce danger, l'artisan s’enfuit et courut aussitôt chez un des inquisiteurs d’État, auquel il raconta ce qui venait de se passer. L'inquisiteur fît appeler immédiatement le patricien , et lui ordonna de payer sur l’heure , et de déposer une somme d’argent en garantie de la vie de l’artisan. Enfin, il lui fut enjoint d'entretenir jusqu'à nouvel ordre, à scs frais, un bravo qui devait désormais suivre partout l’artisan et veiller à ce qu'il ne lui arrivât aucun fâcheux accident ; car, en cas de malheur, c'eût été le noble qui en eût porté la peine , si innocent qu’il eût pu être d'ailleurs.

Courtisanes, bravi, sigisbés ont disparu sans retour de Venise; ils n'eiistént plus heureusement que dans les romans. Mais avec ces éléments , assurément peu regrettables, combien d'autres traits des vieilles mœurs vénitiennes ont été effacés, dont l'histoire et l’imagination se plaisent à évoquer les riantes et poétiques images !

Venise était la ville des fêtes, des spectacles, des plaisirs ; la main mystérieuse et terrible d'un gouvernement soupçonneux et impitoyable semblait lâcher volontiers les rênes à toutes les manifestations qui ne portaient aucun ombrage à sa sombre politique; et dans cette ville où régnait la terreur, la vie extérieure ressemblait à un dimanche et à un carnaval perpétuels.

Les fêtes publiques de Venise, si pompeuses, si multipliées et si religieusement observées, étaient presque toutes consacrées à éterniser le souvenir de quelque grand événement national , une victoire, une délivrance de peste, une prise de ville, une révolution politique. La plus solennelle et la plus significative était celle qui se célébrait le jour de l'Ascension. C'était ce jour-là qu'avait lieu la fameuse cérémonie du mariage du doge avec la mer et que s'ouvrait sur la place Saint-Marc une foire où l'industrie nationale étalait ses richesses , où le commerce du monde entier apportait ses produits , et dans cette double manifes-

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lation la république constatait à la fois sa puissance au dehors et sou éclatante prospérité au dedans.

La cérémonie des épousailles de la mer était le symbole de la suprématie que Venise s'était arrogée sur la mer Adriatique , et dont elle était plus flère et plus jalouse que de tous scs autres droits; et le Bucentaure' , vaisseau magnifique qui servait exclusivement à cette solennité, était, sans Ogure. le vaisseau de l’État, le Palladium de la république. C'est à la suite et en commémoration de la première conquête de la Dalmatic et des victoires contre les pirates narentins, en l’an 0!*7, sous le doge Pierre Orseolo II, que fut instituée cette fête nationale. On allait le jour de l’Ascension visiter la mer, au delà du port du Lido, et l’on y faisait certaines cérémonies analogues au goût du temps. Pendant cent quatre-vingts ans on ne changea rien à ces coutumes. Mais en 1 170, après ia fameuse scène de réconciliation entre l’empereur Frédéric Barberousse et le pape Alexandre III, ce pontife ayant, à ce que prétendent des récits fort suspects, investi les Vénitiens de l'empire de l’Adriatique et consacré celte concession par le don d’un anneau1, on ajouta aux anciennes cérémonies celle du mariage du doge avec la mer.

Ce jour-là, Venise était en grande allégresse. Dès le point du jour, les cloches entraient en branle sur tous les campaniles de la lagune, et tous les canons de l'arsenal et des forteresses du Lido tonnaient à la fois. Venise tout entière, avec ses plus beaux habits, se précipite vers la place Saint-Marc et le long des quais, ou montée sur des milliers de gondoles et de grandes barques ornées de banderolles aux cent couleurs, se presse autour du Bucentaure , amené dès la veille de l'arsenal et amarré au pied des deux colonnes de la l’iazzetta. Ce bâtiment, de dimension gigantesque, avait la forme d’une galère de cent pieds de largeur; il se composait de deux ponts, dont l’inférieur était occupé par cent soixante rameurs , choisis parmi les plus beaux et les plus vigoureux marins de la flotte, qui, assis quatre à quatre le long de chaque bord, attendaient, les mains sur la rame, le signal du départ; quarante matelots debout auprès d’eux complètent l'équipage. Le pont supérieur, divisé dans sa longueur par une cloison percée de neuf arcades larges de sept pieds, dont les pieds-droils sont ornés de figures dorées, forme ainsi deux galeries de soixante; pieds de long. Sur les côtés quatre-vingt-dix sièges sont préparés pour la suite du doge; à l'arrière est disposé un salon d'honneur, élevé de deux marches , dans lequel est placé le trône du doge. La proue est armée de deux éperons placés l’un au-dessus de l’autre, et tous deux ornés de grandes ligures allégoriques, la Justice, la Paix, la Mer, la Terre, et autres sculptures entièrement dorées, ainsi que les ornements sans

I. Un décret de 131 1 ordonnait la fabrication de ce bâtiment en ces tenues « Qtiod fabricetur « navilium DccB*TO*di hominuin. » On présume que le nom baroque de Bucentaure est une corruption de Ducentorum.

ï. Voyez |>aKe 50.

nombre, sphinx, monstres marins, coquillages, cartouches, enroulements, qui décorent les deux llnncs et la poupe du magnifique édifice nasal. Le pont supérieur est dans presque toute sa longueur abrité par un toit (en vénitien lieuio) supporté, le long des bords, par des pilastres taillés en manière de cariatides, nu milieu par la cloison longitudinale du pont, et recouvert dans toute son étendue d'une immense tenture de velours cramoisi rehaussée de broderies d'or; au-dessus de la chambre ducale flotte l'étendard de Saint-Marc'., .

Midi sonne. Le doge, accompagné des ambassadeur étrangers, du nonce du pape, et de la Seigneurie, sort du palais par In porte Délia Carta avec son cortège. En avant du sérénissime prince marchent d'abord huit pâte-drapeaux , rangés deux à deux, avec les étendards de la république, rouges, bleus, blancs el violets; puis six hommes portant des trompettes d'argent, dont les notes perçantes rivalisent avec le carillon des cloches. Avec ces brayants musiciens s'avancent deux enfants tout enrabanés et engoncés dans d’énormes fraises. I.es gens rie la suite des ambassadeurs, vêtus de leurs plus belles livrées, défilent ensuite; ils sont suivis d'une troupe de joueurs de fifre (pifferari), escortés par les écuyers du doge. A la suite de ces derniers se présentent le secrétaire du doge, un diacre portant un cierge donné par le pape Alexandre, et le chapelain «lu palais, suivis de deux hommes portant sur leurs bras entrelacés le fauteuil et le coussin du doge. Derrière cette foule viennent de plus grands personnages; d'abord le grand capitaine de la ville , sorte de préfet de police , vêtu d'une robe écarlate, ouverte sur les cétés et sur le devant, ornée de cordons de soie <i glands, et d'une soutane de velours cramoisi , serrée à la taille par une ceinture de même étoffe, attachée par des boucles d'argent, et à laquelle pend un long sabre qui traîne à terre Ce personnage a des bas et des souliers rouges, comme tout le reste de son costume, et sur sa tête un bonnet noir. Après le grand capitaine vient !<• grand chancelier, en costume de sénateur; puis le petit llal/olino, jeune garçon, richement caparaçonné, dont la main innocente est employée à tirer les boules de l'urne du scrutin dans l’élection du doge. Lutin, parait le doge lui-même avec un long manteau d'hermine, retenu par des boutons d'or, une soutane bleue et une simarre de drap d'or. Sa tête est couverte du bonnet ducal, egalement de drap d’or, coiffure conique, dont la pointe arrondie est légèrement recourbée à la phrygienne, et qui est entourée d'une couronne d'or étincelante de pierreries. Ses sandales sont, comme le bonnet, d'utio étoffe (issue d'or. A la droite du prince, s’avance le légat du pape, reconnaissable à sou bonnet carré, à sa soutane boutonnée de haut en bas, à son aube en dentelles, recouverte d'un camail, et à sa gauche l'ambassadeur impérial (CesareoJ, vêtu

t. Celle galère de parade a été refaite plusieurs fuis dans le cours des siècles. Il > en a eu deux de célèbres ; celle de. 15*0, sur laquelle Ferdinand Donne fie un poème liérnïqne , el celle de 11,05. Le l/urrtiinurr ici décrit est celui qui fut construit en !7*7. Les sculptures et toute l'ornementation furent exécutées sur les de-sins du sculpteur Antuiuc Corradini. C'est le dernier qni ail servi a la ceremonie des e|tousallles de la mer, jusqu'en 171/7, tri qui fui brdlé par les Français.

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d’un manteau à collet droit, surmonté d'une fraise largement épanouie, et coiffé d’une toque de velours. I.es autres ambassadeurs, parés suivant la dernière mode de leurs cours, marchent à la suite. Après eux, deux officiers portent, l’un l'ombrelle du doge, l'autre le glaive royal , la pointe tournée en haut. I,a Seigneurie et la foule du grand Conseil ferment la marche.

Le cortège s’avance lentement vers l’extrémité du môle de la Piazzetta, où le Rucentaure repose majestueusement sur sa quille dorée. L’embarquement commence et chacun prend la place qui lui est assignée. La foule des patriciens s'assied sur quatre rangs de sièges , disposés dans la double galerie du pont; le doge, avec ses conseillers et les ambassadeurs, va trôner sous le dais placé à l'arrière. A l'avant, sont postés l'amiral de l'arsenal et celui du Lido, chargés de la conduite du Rucrntuure, et l’amiral de Malamocco se place auprès de la barre du gouvernail; les maîtres, contre-maîtres et une centaine d’ouvriers de l’arsenal (arsenaloti) entourent ces officiers, tout prêts à exécuter leurs ordres. On lève l’ancre. Toutes les cloches de la ville sonnent à pleine volée ; les batiments de guerre, l’arsenal et les forts leur répondent par des salves d'artillerie, et des joueurs d’instruments, placés sur le Bvcentaure et sur les barques qui l’entourent , mêlent à ces bruits de tonnerre les sons d'une joyeuse musique. Le roi de la lagune glisse majestueusement sur l’onde, que frappent en cadence scs longues rames rouges. Autour de la merveilleuse galère voguent des milliers d’embarcations de toutes grandeurs et de toutes formes; les fines galeotes, les péoles, richement ornées, les barques dorées des ambassadeurs, aux flancs tendus d'étoffes de soie, frangées d’or et d'argent, les gondoles, privées et publiques, chargées de passagers en habits de fête , de femmes brillamment parées et de masques. La joyeuse flotte s’avance vers l’île Sainte-Hélène , où le Bucentaure reçoit le patriarche de Venise, qui vient à sa rencontre, avec tout son clergé, sur une grande barque dorée. Monté sur le pont, on lui présente un vase plein d'eau qu’il bénit et qu’il répand cusuitc dans la mer pour conjurer la tempête. Arrivé au port Saint-Nicolas , le Bucentaure franchit la passe au bruit de l’artillerie des forts, et apres s'être avancé è quelque distance dans la haute mer, il vire de bord. A ce moment une porte pratiquée derrière le trône du doge s’ouvre; le doge s’avance sur une petite galerie , et de là il jette dans la mer un anneau d’or en prononçant en latin ces paroles sacramentelles : « Mer, nous t'épousons en « signe de perpétuelle et réelle souveraineté. 1 » Un immense cri de joie et de triomphe éclate. La cérémonie des épousailles est terminée.

Après une messe solennelle que tous les passagers du Bucentaure , le doge en tête, allaient entendre à l’église de Saint-Nicolas au Lido, In flottille revenait à Venise dans le même ordre. Les grands dignitaires, les ambassadeurs, les membres du gouvernement se rendaient au palais ducal où les attendait un magni-

1. « Desponsamus te, marc, in signuni veri perpeluique dominii. »

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fique banquet présidé par le doge , tandis que la foule se précipitait sur la place Saint- Marc, dont la vaste enceinte offrait ce jour- là le spectacle le plus animé.

C'était, en effet, le jour d’ouverture de la grande foire annuelle de Venise. Elle commençait la veille de l’Ascension et durait quinze jours. Des boutiques de bois s’élevaient rapidement tout autour de la place. Ces boutiques n’avaient rien du misérable aspect de ces baraques improvisées en usage dans les foires ordinaires; c’étaient des constructions régulières disposées sur un plan uniforme, d'une élégante et riche architecture , analogues à ces palais de bois qu'on bâtit à Paris tous les quatre ans pour l’exposition des produits de l’industrie nationale. En 1776 , le sénat déploya la plus grande magnificence dans ces bâtiments, qu'il fit construire par un fameux architecte du temps , Macaruzzi. Sur un plan elliptique, divisé en quatre espaces égaux, s’élevaient, à la suite les unes des autres , quatre rangées de boutiques, dont les portes s’ouvraient sous un portique à colonnes dans lequel on faisait à couvert tout le tour de l'enceinte. Cette construction répétait ainsi à peu près la disposition du rez-de-chaussée des édifices de la place, qui se compose d'un portique continu d’arcades, au fond duquel sont les boutiques, comme au Palais-Royal à Paris. C’était une sorte de seconde place inscrite dans la première. Toute cette charpente se démontait pièce à pièce et pouvait être installée en cinq ou six jours.

C'est dans ces exhibitions annuelles que l’industrie vénitienne étalait toute la variété et la fécondité de ses produits. Là se déployaient les étoffes de soie , de laine, de velours, les fines dentelles (merletti) appelées Point de Venise; là brillaient ces chaînettes d'or souples et fines comme des fils de soie, ces glaces de Murano, si renommées, ces verroteries brillantes (les conlerie, margheritc ) dont les Vénitiens savaient seuls la fabrication ; les bracelets d’or, les armes de prix. L’art y avait aussi sa place marquée .Jes peintres et les sculpteurs y exposaient quelquefois leurs derniers ouvrages. On y a vu des tableaux du Tintoret, du Titien et d’autres grands maîtres. C'est là que Canova montra pour la première fois au public, une de ses œuvres , le groupe de Dcilale et Icare. La foire de la Sensa (l'Ascension) était, sous ce rapport, ce que nous appelons en France le Salon.

Sous un autre aspect , la Sensa était aussi le Longchamps de Venise. La place Saint-Marc était, pendant cette joyeuse quinzaine, le rendez-vous général de la promenade. C'est là que les lions et les lionnes du temps venaient faire l’essai de leurs inventions en toilette. De leur côté, les couturières et les modistes, prenant l’initiative du mouvement , exposaient dans l'endroit le plus apparent une gigantesque poupée, habillée dans le goût qu’elles désiraient faire prévaloir et qui servait d’ordinaire de type à la mode de l'année. Les femmes y arrivaient dès le matin, avec leur gracieux voile (le zcndaletto) de taffetas noir, qui couvrait le tête et les épaules, se croisait sur le cou et autour de la ceinture, et retombait

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jusqu’à terre ; le soir elles venaient en costume officiel de carnaval , avec la ta barri, long manteau de soie noire ou de couleur, et la bau ta, sorte de capuchon noir de soie garni de dentelles, sur lequel se posait coquettement un petit chapeau d'homme à trois cornes, orné d’une plume et d'une cocarde. Avec ce costume le masque était de rigueur. La quinzaine de la Sensa était considérée, ainsi que tous les jours de fête en général, comme un demi-carnaval. Des spectacles en plein vent , chanteurs , danseurs, marionnettes, histrions de toute espèce, attiraient rcs jours-là les applaudissements de la populace vénitienne , qui ne demandait pas mieux que de flâner comme ses maîtres sur la plate, en mangeant quelque appétissante frittuta, ou quelques-unes de ces sucreries, ou confitures dont les Vénitiens étaient très-friands.

Mais voici le vrai carnaval, le carnaval de Venise qui, agitant ses grelots, pousse et fait tourbillonner, quatre mois durant', les Ilots débordés de la mascarade. Masques parlants et masques muets s'avancent tantôt en masses épaisses, tantôt à la Ole, comme les fantasques apparitions d’une lanterne magique. Un avocat affublé d'une énorme perruque, en robe noire, un cahier de papier sous le bras, plaide d’une vois glapissante, et accompagne sa harangue de gestes oratoires d’une vérité et d’une véhémence bouffonnes. A côté de cet éternel braillard, un groupe de fats français, ridiculement accoutrés, se donnent de grands airs, et débitent de fades et impertinents propos de galanterie à une jeune Vénitienne qui se moque d’eux. Non loin de là, Polichinelle accapare l'attention de la foule par la verve entraînante de sa mimique et par les énormes lazzis qu'il bredouille en patois napolitain. Arlequin , armé de son sabre de bois, gambade et frétille au milieu de la foule , envoyant des baisers aux belles qu’il rencontre , et distribuant des coups de batte aux fâcheux qui le serrent de trop près. Il court depuis une heure après Colombine dont il a été séparé par l’irruption soudaine d’une bande de contrebandiers qui traversent la place avec leurs Anes, leurs chiens et leur bagage. Va-t-il la trouver dans ce petit groupe rassemblé autour de ce bon dominicain qui s'époumone à prêcher la pénitence du haut de sa chaire portative? N’aurait-elle pas plutôt suivi cette com|iagnie de soldats espagnols qui simulent, avec la plus belle prestance castillane, des exercices militaires? S’cst-cllc arrêtée devant les tréteaux de cet empirique, en habit pailleté, en perruque et à manchettes plissécs, qui donne pour rien son elissire rl’amore, son orviétan et son eau de jouvence? Se fait-elle dire la bonne aventure par ce vieux magicien à lunettes, à bonnet pointu, à barbe blanche, qui a établi son bureau de consultation astrologique au pied du campanile? Serait-elle captivée par quelqu’un de ces rhapsodes ambulants, de ces improvisatori qui , avec

I. Il y avait à Venise plusieurs époques où les déguisements, et noUimmenl le masque , étaient non-seulement permis, mais prescrits par l'usage et les convenances: mais le carnaval proprement dit, le céléhre carnaval, écail celui qui commentait au mois d’octobre et ue Unissait qu’au mercredi des Cendres. Dans les deui premiers mois , il est vrai , on ne voyait que le masque vénitien , la marchera nobitr , qui n’était guère qu’un costume particulier de la saison.

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des gestes d’énergumène, et s'accompagnant d un violon criard, en guise de Ivre, débitent sur le ton de l'antique mélopée des centaines de rimes aussi plates que sonores / Pauvre Arlequin ! il courrait longtemps encore si Paillasse, son vieil ami, ne lui annonçait, de son air le plus bêtement malin, qu'il vient de voir sa Colombine en compagnie d'un brillant cavalier étranger, entrer au théâtre de Son-Cassiano, où l’on représente un opéra nouveau.

Le théâtre de San-Cassiano était à cette époque (vers le milieu du xvii' siècle), un des plus fréquentés; on y jouait l’opéra. Plus tard, ce fut le théâtre Saint- Itenolt qui devint et resta longtemps la principale scène lyrique. L’opéra actuel, la t'emee, ne date que de 1792; il fut inauguré par la première représentation des Jeux iT Ayriyente, de Paësiello.

Vers les deux derniers siècles, il y avait sept théâtres à Venise, dont chacun portait le nom de l'église la plus voisine. Ils étaient particulièrement fréquentés h l'époque du carnaval. Les plus courus étaient ceux où l’on représentait le vieux répertoire des comédies deiï urte , dont l’origine remonte très-haut , et qui sont avec l’Opéra le seul et véritable théâtre national en Italie. Ces comédies étaient celles où liguraient les divers masques de caractère, personnifications bouffonnes des défauts, des ridicules et de la physionomie morale des habitants de quelques villes d'Italie. Ces types, fort dégénérés aujourd’hui, même en Italie, furent transportés, avec des modifications suggérées par le goût de chaque peuple, sur la plupart des théâtres de l'Europe. A l’époque la- plus brillante des comédies dell' arte, ou comédies à myyetto, comme on les appelait aussi, et notamment sur les théâtres de Venise où se trouvaient, en temps de carnaval, les premiers acteurs en ce genre , les masques d’hommes qui paraissaient en plus ou moins grand nombre dans les pièces d 'arte étaient au nombre de neuf1.

les comédies dell’ arte constituent le spectacle véritablement original , national et populaire des Italiens. C'est dans les pièces écrites sur ces canevas inépuisables que Charles Goxii et lioldoni , tous deux Vénitiens , obtinrent leurs plus beaux succès ; et lorsque ce dernier abandonna la tradition nationale , pour donner à la scène comique italienne les allures et le caractère réguliers et clas-

I. C’est d’ahortl le Pantalon ( Pantaleone ), Vénitien à longue robe noire avec une toque de même couleur et un masque à longue barbe grise; il est tin et rusé, grand hâbleur, se môle de tout, parle sur tout, en grasseya ut d’une manière particulière. Vient ensuite le docteur Balanzoni, Bolonais. Le Docteur est pédant , égoïste; il sait tout, décide tout, et luvarde avec une volubilité confuse ; frac noir, court , ouvert par devant , énorme chapeau à trois cornes, jones colorées, nez de rubis. Le Napolitain Tartaytia est plus bavard encore que le précédent, mais il est horriblement bègue; c’est, eu outre, uu glorieux qui tranche du grand seigneur; son habit est vert, galonné en or; petit manteau napolitain. Ce personnage prétentieux est particulièrement en butte aux taquineries du sémillant Arlequin, honneur et gloire de Bergame, le conseil des grands seigneurs, entremetteur d’affaires galantes, gourmand, libertin, un peu voleur, séducteur des soubrettes, terreur des pères, des maris et des tuteurs, questionneur impudent, indiscret, étourdi, discorde naïvetés spirituelles, toujours courant et sautillant ; masque mi-parti de noir et de rouge; |»etil chapeau blauc, souliers blancs , veste et pantalon collants, composés de carreaux de diverses couleurs , sabre de bois lung et flexible. I-*; Trufaldino et le Triagnino étaient des espèces de doublures d’ Arlequin. Brighella en est au contraire l’antithèse: il est circonspect, cauteleux, vigilant, fait grand usage de sentences

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