‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 134 sur 155 · SU · texte numérisé non relu

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Grand-Canal , étaient autrefois toujours en lutte et en guerre. I)e temps immémorial , le jeudi gras . les deux partis des Castellani et des Nicolotti , représentés par des compagnies d’hommes de bonne volonté, et revêtus de costumes différents, se livraient sur un pont un combat simulé. Partis des deux points opposés, ils se rencontraient au milieu et s'en disputaient mutuellement le passage à coups de poings. Le pont étant sans parapeLs, plus d'un combattant faisait le plongeon dans le canal. Leux de l’une ou de l'autre bande qui parvenaient à traverser le pont sur le corps de leurs adversaires étaient les vainqueurs ; mais le plus souvent dans ces combats fictifs, comme dans les batailles réelles, les deux camps avaient à peu près les mêmes raisons de s’attribuer la victoire. Dans les temps plus voisins de nous, ce combat, qui n'était pas sans danger et laissait plus d’un estropié et même quelquefois des morts sur le champ de bataille, fut réduit à une innocente parade ( le combat a la moresca ) qu'on jouait sur des tréteaux à la Piazzetta.

Les Nicolotti et les Castellani avaient aussi ce jour-là , indépendamment de leur combat simulé , une autre manière d'éprouver leurs forces et de se défier. Chaque parti donnait par ses hommes d'élite une représentation de ce qu'on appelait les Travaux d'Hercule (le Forze <T Ercole). C'étaient des pyramides humaines formées par six , sept , huit hommes montés les uns sur les autres ; la base était formée par seize ou vingt hommes , et le nombre diminuait graduellement jusqu'au sommet de la pyramide terminée par un enfant qui s'y tenait la tête en bas et les pieds en l'air. L'enfant , après divers exercices de ses bras et de ses jambes , se remettait sur ses pieds, s'inclinait vers le doge, et sautait d'une hauteur de plus de trente pieds sur des matelas étendus auprès de la pyramide. L'homme qui le portait sautait après lui , puis le suivant, puis le troisième, et ainsi de suite jusqu'à la base. La victoire appartenait à celui des deux partis qui avait construit la pyramide la plus haute ou qui était restée le plus longtemps en équilibre.

La dernière scène du carnaval était l'enterrement du carnaval lui-mème. lin immense cortège de masques les plus fous et les plus grotesques, accompagnait en terre le Carnaval symbolisé par un mannequin ; ils étaient armés de sifflets de bois , de crécelles , de clochettes , dont le jeu produisait un vacarme infernal , et marchaient éclairés par des lanternes de papier et de petites bougies attachées sur leur tête. De temps en temps ils sifflaient le défunt en criant , Per la Morte del Car navale. A minuit les cloches de Saint-Marc et des autres églises sonnaient dans tous les quartiers la dernière heure du carnaval et la première du carême.

Mais le plus imposant, le plus curieux des spectacles ou jeux qui animaient les fêtes de Venise , était celui des courses nautiques appelées Régates. C’étaient là proprement les jeux olympiques de la nation '. Ils furent, dit-on, institués en

. 1. Il est à remarquer que les exercices nautiques en usage de temps immémorial dans quelques-

uns de nus ports sur l'Océan, portent aussi le nom de régates. Les historiens qui font provenir la

HISTOIRE DE VE MISE

commémoration de la délivrance des jeunes mariées vénitiennes enlevées par les pirates narentins. Bornées d'abord à de simples luttes de vitesse entre les galères de l'État et destinées à exercer les matelots , ces courses acquirent avec le temps l’importance et l’éclat d une grande solennité publique. C’était le spectacle que le peuple attendait chaque année avec le plus d'impatience et auquel il s'associait avec le plus d'enthousiasme et de passion ; c'était en effet relui qui devait flatter le plus l'orgueil et le goût de ces insulaires nés et vivant au sein des eaux. Les gondoliers qui devaient figurer dans ces fêtes s’y préparaient longtemps à l’avance ; la régate était pour eux un jour de triomphe ou de honte , et quelquefois le bonheur de leur vie entière dépendait du sort que la fortune leur réservait dans cette lutte d'adresse et de force. La jeune fille qu'ils recherchaient en mariage attendait, pour se décider, le résultat de l'épreuve. Lorsque le grand jour approchait, les familles des gondoliers désignés pour les courses les exhortaient à bien faire , en leur rappelant les prouesses de leurs pères , de leurs frères ou de quelques-uns des leurs. Ils leur montraient appendus aux murs de Leur pauvre demeure les prix gagnés dans ces tournois , trophées dont les gondoliers n'étaient pas moins fiers que les patriciens de leur blason. On faisait dire des messes et l'on ornait de fleurs les images des saints le plus en crédit pour le succès du jouteur.

Dès le grand malin le grand canal se couvrait de gondoles, de bateaux, de péotes, d’embarcations de toute espèce, grandes et petites , nues ou richement ornées, chargées de spectateurs dont les yeux et les oreilles avaient de quoi se repaître avant le commencement des courses. Le grand canal et sa double rangée d'édifices somptueux et grandioses offraient ce jour - là un spectacle féerique. De magnifiques tentures de velours, de satin, de damas, aux plus vives couleurs , tapissaient le» murs et flottaient aux balcons des palais; les terrasses, les fenêtres, les toits, les quais, le canal, envahis par la foule curieuse, étalaient dans la confusion la plus pittoresque toutes les variétés des costumes vénitiens et étrangers; de nombreux orchestres placés de distance en distance le long du canal sur de petits théâtres, dispersaient au loin dans la lagune leurs bruyantes et joyeuses notes.

L’espace à franchir était à peu près de quatre milles vénitiens1. Le point de départ était à Castello, a l’extrémité orientale de la ville; de là , les barques s'élancaient . en longeant le quai des Esclavons . dans le grand canal qu’elles parcouraient dans presque toute sa longueur jusque vers les églises de Sainte- Lucie et de Corpus-Domini , où se trouvait planté nu milieu de l'eau un grand pieu dont elles devaient faire le tour ; manœuvre décisive dans laquelle les ra-

nation véniUenne d’une colonie de Celles armoricains du pays de Vannes, n’uuraienl pas manqué de taire valoir celle identité de nom . s'ils l'avaient connue , en taveur de leur opiuion.

1. R,35tt mètres, dont S, 751 devaient être parcourus contre le courant et la marée.

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meurs déploy nient leur vigueur et leur adresse , car il s'agissait d'éviter les chocs et de conserver ou de prendre l'avance. Le pieu tourné, les baletletti remontaient le Grand Canal jusqu'au palais Foscari , auprès duquel s’élevait une magnifique construction architecturale, représentant un temple, une montagne, un arc de triomphe , une forteresse , etc. Cette machine ( machin a ) était le but de la course , et c'est là que se faisait la distribution des prix. Les vainqueurs recevaient des mains des magistrats un petit étendard portant le chiffre de la somme gagnée ; en outre, la couleur même de l’étendard, rouge, verte, bleue et jaune, indiquait l'importance du prix. Le dernier prix n’était que de dix ducats , auxquels on ajoutait un Cochon de lait vivant, d’où le terme injurieux de dernier prix de régate que les gondoliers se renvoyaient dans leurs querelles.

La première course avait lieu entre de petites barques ( baldletti )’ à une seule rame : elle durait une heure. Dans la deuxième course figuraient des gondoles aussi à une seule rame; puis les batelletti et les gondoles à deux rames entraient en lice. Quelquefois une cinquième course était fournie par les mêmes embarcations montées et manœuvrées par des femmes appartenant à des familles de pêcheurs de Chioggia , de Mestre et des îles de la lagune.

Ces exercices duraient cinq ou six heures: la distance était d'ordinaire franchie en moins de quarante minutes. D’après le calcul fait à l'occasion des régates données en 1846, lors du passage de l'impératrice de Russie , la vitesse dans ces courses a été de quatre minutes par kilomètre dans une eau calme. Il n'est pas probable que les gondoliers d’autrefois fussent moins vigoureux et moins adroits que ceux qui ont illustré la dernière regnte.

La plus brillante de ces courses était celle des gondoles montées par un seul homme manœuvrant un seul aviron. Debout à l’arrière de sa fine nacelle, courbé sur sa longue rame , le visage baigné 3e «ùeur, l’œil enflammé par l’ardeur de la lutte, le gondolier passait devant les spectateurs avec la rapidité d'un cheval au galop, et volait comme une flèche entre une double haie de longues barques, appelées bissane ou malghcrotie, à huit ou dix rames, équipées par de jeunes patriciens dont les gondoliers figuraient dans la régate. Ces bateaux de parade étaient magnifiquement ornés ; for, l'argent , les tentures , les plumes, les fleurs, y étaient prodigués. Leur proue était ornée de figures représentant les divinités mythologiques, Junon avec son paon , Neptune sur sa conque, traîné par des chevaux marins. Vénus avec ses colombes, des sauvages, des Mores, des Chinois. Les armateurs de la bissona, à genoux sur des coussins, et armés d'une arbalète, lançaient de petites balles de plâtre dorées et argentées sur les embarcations qui menaçaient d'obstruer le passage aux gondoliers qu’ils patronaient. Lorsque la régate était donnée en l’honneur de quelque grand personnage, de passage il Venise , le noble visiteur était placé sur une bissona, plus magnifique que toutes les autres, équipée aux frais de la république. A la régate de mai 1846, exécutée d’après les usages traditionnels, l'impératrice de Russie et la grande-duchesse

HISTOIRE DE VEMSE.

Olga sa fille étaient montées sur une superbe bissona , escortée de gondoles découvertes, aux couleurs noire et blanche, qui portaienl leur suite

La régate était toujours précédée d'un autre exercice nautique qui avait lieu , la veille de l’Ascension . sur le canal de la Giudccca , et qui s'appelait le Corto , par analogie sans doute avec les courses de chevaux en usage dans plusieurs villes d'Italie. Quelques centaines de petits canots, montés par un seul homme, décrivaient, avec la rapidité d'un tourbillon, une immense ellipse. Dans ce mouvement de ronde, ils semblaient se poursuivre ou se fuir à qui mieux mieux, de sorte que par moments cette chaîne mobile formait une ligne non interrompue , comme si les gondoles eussent été attachées l'une à l’autre , et paraissait se mouvoir en masse par l’impulsion d’une force commune. Dans l’intérieur de l’enceinte décrite par les canots, des jeunes gens nobles, montés quatre ou six sur des baltlH, se livraient entre eux à des évolutions et h des luttes d'adresse, à peu près comme font les amateurs du jockey’s-club au Champ-de-Mars, pendant les intermèdes de la course. Ces élégants batellanti étaient en léger pourpoint blanc, en culottes blanches, avec une écharpe noire. Pendant ces exercices, les quais du canal de la Giudecca, le canal lui-méme, les fenêtres des maisons riveraines, étaient chargés de spectateurs. Cette représentation, qui, sauf la différence du champ de lutte et des véhicules des jouteurs, ressemblait assez à nos courses de chevaux, n’était pas moins goûtée des Vénitiens que les régates, et avait même pour les étrangers un caractère plus imprévu et plus original.

Les principaux acteurs, les héros de ces spectacles, étaient toujours les barenrolli ou gondoliers, qui formaient à Venise la classe la plus nombreuse et la plus intéressante de la population. La plupart des membres de cette corporation étaient au service des patriciens. Ces espèces de domestiques conservaient avec un soin jaloux le vieux privilège de servir exclusivement leurs padroni dans la gondole. Mais outre ce service spécial, ils étaient employés à recevoir les visiteurs et à faire les commissions que leurs nobles maîtres ne voulaient pas confier h d’autres serviteurs. Confidents des secrets de leurs patrons, la fidélité et la discrétion étaient les qualités dont ils étaient le plus fiers. Ils n'étaient pas moins connus par la finesse de leur esprit et par leur intelligence déliée. On citait leurs bons mois et

1. Ces dernières joutes furent très-brillantes. A cinq heures du soir, un coup de canon tiré d'une petite corvette donna le signal ; neuf couples de gondoliers se présentèrent en ligne , ils étaient répartis sur neuf gondoles , deux hommes |>oiir chacune, l'un à l'avant , l'autre à l’arrière. Au signal convenu, tes neuf canots s'élancèrent à la fois de la pointe des jardins publics, et se maintinrent pondant quelques minutes sur la même ligne. Mais bientôt apres ils se distancèrent. Le n" 3 marchait en tète, suivi de près par le n* 5. Les n"* 3. 6 et 7 formaient à peu de distance un troisième groupe. Après des chances diverses, et deux abordages entre les n** 5 cl 6 et les n®* 4 et 7 , les gondoles arrivèrent an terme de leur course au pied du château de bois ( la machine ) dressée , comme dans les anciens temps, entre le palais Fnsea ri et le palais Bail». Là, flottaient huit bannières de couleurs différentes, indiquant par leurs numéros les quatre couples vainqueurs. Le premier prix , de 350 livres autrichiennes , échut au n* 3 , vert clair ; le deuxième . de 200 livres , au n* 3, vert foucé; le troisième, de 150 livres, au n* 5 bleu foncé, et le quatrième et dernier, de 100 livres, plus le cochon de lait, au n# 7, rose.

leurs vives reparties , qui souvent s’adressaient à leurs maîtres mémos et allaient jusqu’à l'insolence Qui n'a entendu dire aussi que les gondoliers de Venise charmaient les ennuis de leurs heures solitaires en chantant des strophes de la Jérusalem délivrée, et se renvoyaient d’une barque à l'autre les plaintes d'Hcrminie et les soupirs de Tancrède? Sans contredit ces poétiques habitudes ont existé jadis , mais la race de ces rhapsodes est éteinte aujourd'hui. On trouve bien encore parmi les gondoliers stationnes à la porte des hôtels ou au môle de la Piazzctta quelques pauvres diables qui , pour 30 sous et une cruche de vin pour se désaltérer, se chargent de vous brailler d'une voix affreusement gutturale, quelques lambeaux méconnaissables du Tasse ; mais qu’y a-t-il de commun entre ces détestables chanteurs et leurs ancêtres de poétique et mélancolique mémoire?

Il y avait parmi les gondoliers des distinctions de rang, une espèce de hiérarchie fondée sur des mérites et honneurs, personnels ou transmis dans les familles. Telles étaient surtout les couronnes gagnées dans les régales. Ces trophées se transmettaient de père en fils ; les familles qui pouvaient en montrer le plus grand nombre étaient considérées comme les plus recommandables et les plus dignes, et comme revêtues d’une sorte de noblesse. Ces familles s'alliaient de préférence entre elles et formaient ainsi une espèce d'aristocratie. Pour un vainqueur, ou pour un fils ou petit-fils de vainqueur de régate, c'eût été déroger que d’épouser une fille dont le père ou les aïeux ne pouvaient s’honorer de quelquesuns) de ces triomphes; et ces sortes de mésalliances entre gondoliers étaient aussi méprisées que celles des nobles.

Sous tous ces rapports , les gondoliers de nos jours sont bien déchus. La dépopulation générale de la ville en a, depuis un demi-siècle, réduit le nombre, qui du plusieurs milliers est descendu à quelques ccuts. L’établissement du chemin de fer qui relie maintenant Venise à la terre-ferme uc peut manquer de les diminuer encore, en rendant leurs services inutiles pour le trajet de la lagune. Cette classe a définitivement perdu, comme celle de scs nobles maîtres, son rang, ses mœurs et sa puissance, et les gondoliers de Venise ne sont rien de plus aujourd'hui que des bateliers, aussi prosaïques et aussi obscurs que ceux des ports de Marseille, de (iêucs , de Livourne ou de Naples.

La vie privée des Vénitiens, et surtout celle de la classe patricienne, était autrefois et est encore fort pi;u expansive et très-retirée. Il n’y a pas, en Italie, et il n’y a jamais eu de société comme on l’entend en France. Ce n’est qu’avec la liberté politique ou avec des mœurs qui y suppléent qu’existent les salons.

1. Un noble réprimanda un de ces hommes pour avoir placé trop bas la lanterne de sa gondole. Soit que le reproche fût exprimé en termes trop durs , soit que le goudolier eût quelques motifs de rancune contre le patron, il lui re|iondit aussitôt : ZelUnxa , la xe grande abbastania per li corni di nu altri ; te no xe per li tuoi, la metterà più in iù ( la lanterne est assez haute pour nos cornes 4 nous, mais si elle ne l'est pas assez pour celles de Son Excellence , je la placerai plus haut ). Le noble, bien que piqué au vif, répondit seulement : maledeito , laitè la star (eh! maudit coquin, Inisse-la où elle est J.

HISTOIRE DE VENISE

La maison italienne, et principalement la maison vénitienne, est toujours fermée. I.e hume anglais n'est pas , sous ce rapport, plus sévère et plus inhospitalier. Il y a cc|)endant cette différence que si le gentleman ferme sa porte, c’est pour n'étre pas dérangé chez lui; il habite sa maison, il vit dans sa famille; tandis (pie le noble ou le bourgeois vénitien ne reçoit personne chez lui parce qu'il n’y est jamais ou n'y veut jamais être; il vit hors de sa maison, qui est moins pour lui une demeure qu’un lieu de sûreté où il trouve, lorsqu'il lui convient, sa femme, scs enfants et scs domestiques. Autrefois, comme aujourd'hui, les rapports de société n'avaient lieu à Venise qu'au théâtre, au café et au Casino. C’est dans ces divers centres de réunion que les patriciens et les citadins riches pouvaient se rencontrer habituellement à toutes les heures du jour, ou même de la nuit, pour parler de leurs affaires ou de leurs plaisirs, tes casini étaient privés ou publics. Les premiers étaient de petites habitations où les nobles passaient les heures qui n’étaient pas employées à leurs fonctions. Comme beaucoup d'entre eiu demeuraient assez loin de Saint-Marc, et qu'il leur fallait venir presque tous les jours au palais, ils trouvaient commode d'avoir auprès de la place un piedà-terre qui devenait ensuite une seconde maison. Peu à peu l'usage de ces demeures supplémentaires s'étendit, et, dans les derniers temps de la république, tous les nobles, sans exception, même les procurateurs de Saint-Marc, avaient chacun leur casino. C'est là qu’ils passaient la plus grande partie de leur journée à méditer leurs discours ou leurs projets politiques, à recevoir des visites ou à converser, à jouer, à dîner avec leurs amis. Ces casini, dont l'usage subsiste encore, étaient d’ordinaire fort élégamment et confortablement meublés et entretenus, tandis que dans les palais habités par la famille on trouvait plus d'ostentation que de goût et de commodité. Les dômes , reléguées par le genre de v ic de leurs maris dans la solitude de leurs palais, ne tardèrent pas à les imiter, et eurent bientôt aussi leurs casini. Les citadins et les riches particuliers qui se piquaient de vivre avec élégance firent de même.

Quant aux casini publics, c'étaient des espèces de clubs qui favorisaient beaucoup la vie de société à Venise. Ou y trouvait habituellement cinquante à soixante personnes des deux sexes qui y passaient toute la nuit à divers amusements et à la conversation ; on y jouait même à des jeux de hasard , sans qu'on eût à craindre d'être dénoncé, et l’on y jouissait de tous les agréments d’un commerce libre et familier. Les étrangers y étaient admis sur la présentation d'un des membres, et une fois présentés, ils pouvaient y revenir sans invitation nouvelle. Les casini rendaient les Vénitiens plus ouverts à l’égard des étrangers et des inconnus que ne le sont d'ordinaire les Italiens; ils contribuaient beaucoup aux formes polira et à l'urbanité dont on se piquait à Venise. Chaque casino avait pour proteltore un patricien, car le gouvernement ne tolérait pas de grandes réunions sans qu'un de ses membres en eût la surveillance. L'administration en était confiée à un présidente et à un caissier annuels, choisis parmi les associés. Ces casini ont

été quelquefois représentés par des visiteurs mal informés comme des lieux de licence et de débauche , mais c'est là une erreur ou une calomnie. Les hommes d'État les plus graves, les personnages les plus éminents de la république en faisaient partie, ainsi que les femmes du plus haut rang et les plus honorées. Bien des intrigues se nouaient là sans doute, mais les théâtres et les églises servaient aussi à cela, à Venise comme ailleurs. La licence des nnrurs a pu être plus grande à Venise que dans d'autres grandes villes, mais les casini n'y étaient pour rien. Il faut en chercher plutôt la cause dans la tolérance du gouvernement, le relâchement du clergé , l'affluence des étrangers et la liberté des masses dans un carnaval presque continuel. Les casini modernes sont organisés & peu prés comme au temps de la république. Ce sont là des habitudes que le temps et les révolutions altèrent peu. Seulement ce sont les femmes qui souscrivent et sont les sociétaires en titre; les hommes ne sont que membres honoraires. Les jeux de hasard y sont défendus. Les salons sont ornés et meublés avec le plus grand luxe et éclairés avec ces belles bougies qu'on fabrique à Venise, lin grand nombre de casini appartiennent exclusivement aux nobles. Parmi les plus connus de ces derniers temps, on cite ceux des stables, des marchands, des lettrés, des cent, des philosophes, des consuls , filo-dramsnatico, filo armonico , euterpiano , de' vecchi, etc.

Les cafés étaient aussi à Venise des lieux de réunion plutôt que des boutiques de consommation, et ils ont conservé ce caractère. Rien ne ressemble moins, sous ce rapport, à un café de Paris qu'un café de Venise. Les habitants aisés passent au café tout le temps qu'ils dérobent aux affaires. Le jour ne commence guère pour les Vénitiens que vers une heure après midi, car en toute saison , et surtout l’été, ils ne se couchent qu'après avoir passé une grande partie de la nuit au café. Ils s'y rendent à la sortie du spectacle , et les femmes participent à ces veillées qui sont tout à fait dans les antiques mœurs nationales. C'est dans les cafés que pendant le carnaval les masques à caractères vont faire assaut d'esprit, de bouffonneries et de lazzis ; ils sont, avec les casini , le rendez-vous ordinaire , la salle de réception , le salon de conversation , la demeure publique des Vénitiens.

Tels étaient les principaux traits de la vie extérieure et de la vie privée des Vénitiens. Ces fêtes perpétuelles, ces spectacles sans fin, ces scènes animées et joyeuses, sans cesse renaissantes, faisaient de Venise le rendez-vous des voyageurs oisifs de toutes les nations, tandis que l’industrie et le commerce attiraient de tous les coins du monde une population affairée et agissante Mais que de plaies sous les brillants dehors de cette ville de palais, de théâtres et de mascarades ! quelle sombre tristesse sous ces éclats de folle gaieté ! Dans cette fête continuelle, le sinistre fantôme de l’inquisition d'État venait, comme le spectre de Ranquo à la table de Macbeth, étreindre les cœurs de sa main glacée; car on le sait, l'inquisition d'État se mêlait à tout , se trouvait partout. En 1777, les inquisiteurs s'avisèrent de défendre aux femmes de paraître au spectacle vêtues à la française

HISTOIRE DE VENISE

et à la noblesse des deux sexes de fréquenter les cafés hors de la saison du carnaval; encore les femmes ne pouvaient-elles s'y montrer que sous le masque, et les patriciens qu'en robe de magistrat! Rousseau nous apprend que pour avoir réclamé au sénateur Giustiniani, qui était propriétaire du théâtre de Saint-Luc, un acteur déjà engagé à la comédie italienne de Paris, il faillit être arrêté, et que Giustiniani reçut de la part des Trois une vive réprimande.

Les théâtres et les canaux étaient des lieux d'asile pour les criminels. Les sbires ne pouvaient, dans aucun cas, les y saisir. Mais aussi , dans ces lieux-là , tout désordre, toute menace, toute voie de fait ou injure, insignifiants ailleurs, étaient poursuivis et punis avec une rigueur extrême. C’était au conseil des Dix et aux inquisiteurs d’État qu'appartenait la police spéciale de ces lieux publics, ainsi que la recherche et le jugement des délits ou crimes qui s’y commettaient. On peut citer comme exemple de l'inexorable sévérité de ce tribunal, l'arrêt terrible dont fut frappé, vers le milieu du siècle dernier, un jeune noble, d’une des maisons les plus illustres et les plus puissantes. Jean Mocenigo, un soir, au théâtre San-Salvatore, on ne sait pour quel motif , tira deux coups de pistolet dans la loge desFoscarini, et blessa les deux frères Nicolo et Sébastien. 11 prit la fuite et parvint à s’échapper. Mais bientôt après le conseil des Dix publia un bando qui , par sa rigueur inouïe et l'ingénieuse et savante cruauté de ses dispositions, frappa Venise entière d’épouvante.

— Il était dégradé de la noblesse, provisoirement banni , et, au cas où l'on se saisirait de lui , condamné à être décapité entre les colonnes de Saint-Marc.

— On promettait à celui qui le livrerait, vivant ou mort , dans les limites du territoire de la république 2,000 ducats, et au dehors 1,000. Outre cette somme , le délateur aurait la faculté de délivrer un prisonnier, ou banni , ou condamné à mort, le condamné fût-il même un criminel d'État.

— Tous les biens de Mocenigo , meubles et immeubles , présents et à venir, sans en excepter les fldéis-commis et les flefs , étaient confisqués; tous les contrats passés par lui six mois avant sa condamnation , étaient déclarés nuis et de nul effet.

— Toutes les villes , villages, hameaux , communes et autres lieux soumis à la Seigneurie où pourrait se réfugier le condamné, étaient tenus de sonner le tocsin et de le livrer immédiatement, vivant ou mort, sous peine des galères pour tous les fonctionnaires publics de la localité qui , par négligence ou autre cause, n’auraient pas obtempéré à cet ordre.

— Il était défendu à tous les nobles, à tous ses parents et amis , et à tout sujet vénitien en général, sous peine de la confiscation de toute leur fortune, de dix ans de galères, les fers aux pieds, ou de vingt ans de cachot, de parler au condamné, de correspondre avec lui par lettres ou autrement , et de lui faire parvenir des secours.

— Le condamné ne pourrait jamais être gracié par aucune voie , et pour aucun

motif; ni par la révélation de secrets importants pour l’État, ni par la promesse de servir la république dans la guerre , ni en tuant ou en livrant un plus grand criminel que lui.

— Sa peine, dans aucun cas, ne pouvait être ni ajournée, ni changée, ni diminuée, ni suspendue, même par l'intercession de souverains étrangers.

— Aucun général d'armée ou de mer, aucun des magistrats qui , en temps de guerre , ont la faculté d'employer au service de la république des bannis et des malfaiteurs, ne pourra se servir de lui.

— Il était défendu à tout homme de parler en sa faveur, sous peine, pour les contrevenants , de 'i.OOO ducats d'amende.

— Le condamné était en outre passible, en général et en particulier, de toutes les autres peines mentionnées par tous les arrêts de condamnation portés contre les plus grands coupables dans tes temps passés.

Cette proclamation ressemble plutôt à une formule d'excommunication qu'à Un arrêt de justice. Elle parut violente à Venise même. En effet , dans ce jugement impitoyable, le conseil des Dix n'eut égard ni à une famille qui avait donné quatre doges à la république et une foule de grands et illustres citoyens, et qui était alliée aux plus puissantes maisons , ni à l’âge du coupable , qui n'avait pas vingt-deux ans, ni aux services de ses ancêtres, ni même au pardon des Foscarini offensés, dont le plus âgé avait, quelques jours avant sa mort, généreusement demandé la grâce de Mocrnigo, et l’autre, blessé, s'était également désisté de toute plainte.

A l’egard des étrangers , l'inquisition d'État avait des procédés divers, suivant l'importance des personnes. Si l’individu suspect était un homme de marque , des moniteurs officieux se contentaient de lui dire que l’air à Venue était malsain , che Caria è cattiva. S'il ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre le sens de ces paroles, on l'invitait clairement à quitter le territoire de la république dans les quarante-huit heures. S'il se montrait peu empressé à obtempérer à cette admonition , on l'expédiait jusqu'à la frontière sous une bonne escorte de sbires armés jusqu'aux dents. Si même les soupçons portaient sur des faits graves, et il y en avait beaucoup de tels dans la balance défiante des inquisiteurs, le malheureux était, sans scrupule aucun, désigné au cordon des sbires du tribunal, qui l'expédiaient en secret. Les inquisiteurs avaient pour règle la maxime tyrannique: Sit divus, modo non virus; et la mort d'un homme paraissait toujours parfaitement méritée, toutes les fois qu’ils pouvaient la justifier par la raison d'État. Ils mettaient quelquefois une sorte d'appareil, d'ostentation et de recherche dans leurs actes d’autorité. On raconte qu’un peintre génois , occupé de travaux de son art dans une église, s’y prit de querelle avec deux Français qui déblatéraient contre le gouvernement. La conversation avait été écoutée et rapportée. Le lendemain , le peintre fut conduit devant les inquisiteurs, qui lui demandèrent s’il reconnaîtrait les deux hommes avec lesquels il avait eu la veille

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