SIS
HISTOIRE DE VENISE
uni; discussion. Le pauvre homme , tremblant de tous ses membres, répondit que pour sa part il n'avait rien dit qui ne fût à la louange, du gouvernement. Pendant qu’il parlait, on tira un rideau, et il vit les deui Français pendus au plafond ; après quoi on le congédia , en lui recommandant de ne plus exprimer & l'avenir aucune opinion sur le gouvernement, soit en mal, soit en bien, car, ajouta-t-on , le gouvernement n'a besoin de l’apologie de personne.
Le prince de Craon fut exposé à une épreuve non moins poignante que celle du peintre génois. On l'avait volé, durant le séjour qu'il avait fait à Venise , et il s'en plaignait ouvertement et avec énergie dans les lieux publics qu'il fréquentait. On le laissa partir néanmoins; mais lorsque la gondole qui le portait se trouva au milieu des lagunes , un signal donné par les inquisiteurs d'État obligea le patron de s’arrêter. « Quel est ce signal ? dit le prince , étonné de cette manœuvre, o — Rien de boni lui répondit le gondolier.» Et à peine avait-il prononcé ces mots , qu’ils furent abordés par un bateau pavoisé d’une flamme rouge et monté par des sbires de la police. « Passez à notre bord,» dit le chef en s'adressant au prince. Celui-ci intimidé par ce lugubre appareil , obéit aussitôt; et alors commença un interrogatoire rapide et énergique ; « On vous a volé, vendredi der- « nier, n'est-ce pas? — Oui. — Quelle était la somme? — Cinq cents ducats. — a Dans quoi étaient-ils contenus ? — Dans une bourse verte. — Soupçonnez-vous « quelqu'un de ce crime ? — Oui , c'est un domestique de place. — Le reconnalo triez-vous ? — Sans doute. » — A l'instant le chef des sbires découvrit un cadavre qui était placé au fond du bateau , tenant b la main une bourse verte contenant les cinq cents ducats. — « Voilà votre homme, et voici votre argent. Partez, « Monsieur le prince , et à l’avenir ne mettez plus le pied dans un pays dont vous a avez si mal apprécié les institutions ! »
Le président Montesquieu ne fut pas soumis à une si rude épreuve; mais peu s'en fallut. Alors qu'il préludait à son savant ouvrage sur Y Esprit des lois , il avait visité Venise, questionné beaucoup de monde, et soumis à ses investigations tout ce qu'il était possible de savoir. Cette opiniâtre curiosité excita les soupçons de l'inquisition , d'autant plus que l'illustre voyageur entretenait des rapports assez fréquents avec deux célèbres aventuriers, Law 1 et le comte de Bonneval*. qui tous deux , à cause de leur humeur remuante , étaient l’objet d'une surveillance rigoureuse. On épia toutes ses démarches , car on savait qu’à la suite de chacune
I, a. On sait que le comte de Bonneval , aventurier cl gentilhomme limousin , après avoir tonr à tour servi avec distinction dans les armées de terre et de mer en France, alla offrir ses services à l'Autriche, et qu'il prit une part glorieuse à la victoire de Pelerwaradin. Disgracié en Autriche , il vint st? proposer comme général à la république, mais ses offres ne furent pas agréées ; U passa alors en Turquie, où il prit le turban , fut élevé à la dignité de pacha, ci organisa avec beaucoup de succès l'artillerie turque. — Quant à Law, tout le monde en France connaît les particularités les plus intéressantes de la vie du célèbre financier écossais : abandonné du régeut, il vivait à Venise dans un état voisin de l'indigence ; « il ne lui restait, dit Montesquieu , de sa grandeur passée , que n des projets heureusement destinés à mourir dans sa tète et un diamant qu’il engageait pour jouer « aux jeux de hasard ! »
de ses visites il rédigeait des notes très-volumineuses ; on voulut les lui enlever, mais Montesquieu les portait sur lui; fatigué d'un tel espionnage, il quitta furtivement Venise, pas asseï toutefois pour qu’une gondole de l’inquisition ne volât sur ses traces; il fut rejoint 6 mi-chemin des lagunes. Comme le président se doutait de la mission que les sbires avaient à remplir, il jeta à la mer, avant de se laisser aborder, toutes les notes qu’il avait recueillies sur Venise. Dès que le chef des sbires eut aperçu son mouvemement et le rouleau de papiers tournoyer au-dessus des Ilots et s’y abîmer, il fit rebrousser chemin à son équipage. C’est sans doute à cet événement qu’il faut attribuer le laconisme des Considérations du savant publiciste sur le guueernement de Venise dans l 'E prit des lois.
A l’époque de la chute de la république , l’inquisition d’État , ainsi que tous les autres pouvoirs et institutions, avait beaucoup perdu de son prestige : il ne restait plus qu’une ombre de ce gouvernement, dont on admirait la force et l’habileté tout en détestant ses abominables principes et les affeux ressorts de sa politique. Elle s’était même beaucoup relâchée de sa sévérité primitive ; mais cependant elle voulait toujours y faire croire ; et voici un des singuliers et atroces expédients auxquels elle ne rougissait pas de recourir. Le général Kosciuszko raconte que, pendant son séjour à Venise, il fui surpris de voir un matin trois hommes pendus aux gibets de la place Saint-Marc , avec une écriteau qui les qualifiait de conspirateurs ; mais un membre du conseil des Dix lui dit en confidence que c’étaient trois morts qu’on avait pris à l'hOpital , et qu’on exposait ainsi pour effrayer le peuple. L'inquisition d’Élat tomba au premier choc; et avec elle disparurent toutes les vieilles mœurs dont nous venons de tracer le tableau. Venise, depuis cinquante ans, a cessé d’èlrc une nation. Ce n'est plus qu'une grande ville , placée géographiquement sur la carte d'Italie , et politiquement sur celle de la monarchie autrichienne. Elle n’a plus pour elle que les souvenirs de sa grandeur passée ; et ce sont ees souvenirs qui attirent encore et attireront toujours vers elle l’imagination île l’artiste et du poêle,' la pensée de l’homme d’État et du philosophe