CHAPITRE XIX
iitasim rnaçAiii. - choix de la ■épdiliqoe.
Conduite incertaine de Venise envers la république française. — Son système de neutralité. — Invasion des Français sur le territoire vénitien. — Campagnes de Donaparte. — Massacre des Français à Vérone. — Déclaration de guerre de Bonaparte aux Vénitiens. — Soumission de la république. — Le doge aMique le pouvoir. — Entrée des Français à Venise. — Traité de Cainpo-Formio. — Les Autrichiens prennent possession de Venise.
c mouvement révolutionnaire qui venait d'érlater en France produisit en Eurupe un grand retentissement; aussi In plupart des États menacés par les idées nouvelles, eurent ils recoui's à tous les moyens pour se soustraire à cette influence, qu'ils regardaient comme pernicieuse. Venise opposa d'abord à leur contagion la vigilance des inquisiteurs d’État.Ce tribunal empêcha l'introduction des écrits qui inondaient la France ; les anciennes lois qui interdisaient aux nobles toute communication avec les membres du corps diplomatique , Turent exécutées avec une nouvelle rigueur ; on les étendit aux personnes des deux sexes ; et les femmes des patriciens, celles même des secrétaires, ne purent plus , sous peine de la vie avoir la moindre relation avec un étranger! Mais cette surveillance gênante et trneassière n'cmpêcbn pas l'esprit révolutionnaire de franchir les lagunes et de pénétrer jusque dans les palais de l'aristocratie.
Toutefois cet accueil favorable accordé aux idées nouvelles n'ébranla pas les principes de la vieille république ; car en 1791 elle saisit avec avidité l'occasion de faire éclater ses sympathies pour la cause de Louis XVI; l'arrivée à Venise du comte d'Artois, frère du monarque, y fut célébrée avec tout le cérémonial et tous les honneurs réservés aux têtes couronnées. Peu de temps après le passage
INVASION FRANÇAISE
de ce prince , la reine de Naples et l'empereur Léopold vinrent aussi visiter la ville de Saint-Marc. Ce concours d'augustes personnages n'était pas l'effet du hasard : il s'agissait dès lors d’engager la république à s'unir aux souverains de l'Europe, contre la révolution française. Venise, dans cette occasion, sembla vouloir sortir de son apathie, en choisissant pour conférer avec le ministre d'Autriche le procurateur François Pesaro , connu pour sa haine contre la France. Bientôt les envoyés des cours du Nord et le ministre de Naples signèrent secrètement à Mantouc un traité qui avait pour but de relever la monarchie de Louis XVI ; mais l'Angleterre, qui n'était pas intervenue dans cet acte, parvint à le faire annuler, et les négociations recommencèrent sur une nouvelle base. Cette puissance , qui avait à se venger des secours envoyés par le cabinet de Versailles aux insurgés d'Amérique , devint l'Ame de la coalition qui nous menaçait. Sous celte inspiration , les souverains coalisés, réunis à Pilnitz , chez l’électeur de Saxe, signèrent , le 27 juillet 1791 , le fameux traité connu sous ce nom, et qui, loin d'améliorer le sort du malheureux Louis XVI , ne Ht que précipiter sa chute.
Au milieu de l'agitation générale de l'Europe, la république de Venise prétendait néanmoins conserver les avantages de sa neutralité ; mais les événements qui s'accomplissaient en France tirent bientôt changer la face des choses. La Convention , après avoir détrôné Louis XVI et repoussé les armées coalisées qui s’étaient avancées jusqu'à quarante lieues de Paris, prit tout à coup une attitude menaçante. Le sénat de Venise, dominé par un sentiment de frayeur, s'empressa d'accepter le chargé d'affaires que lui avait envoyé la république française , et que jusque-là elle avait constamment refusé. Bientôt après la coalition , qui crut un instant pouvoir réaliser ses espérances par la victoire de Nerwinde, remportée sur les troupes françaises, pressa de nouveau la république vénitienne de sortir de sa neutralité; elle exigea même, par des notes impérieuses, le renvoi du chargé d’affaires français , mais sa demande fut toujours éludée. On eût dit que la conduite de Venise, pendant toute cette période, ne devait être qu'une série continuelle de contradictions.
La campagne de 1793 s’était terminée par des avantages considérables poulies Français : leuis armes avaient repris partout leur ascendant primitif, et l'Italie frémissait de joie à leurs succès. Le gouvernement de Venise effrayé de quelques symptômes d'agitation qui , à cette occasion , s'étaient manifestés dans scs provinces de terre-ferme , Gt arrêter les patriciens suspects d'être favorables à la révolution française , et l'on crut un instant qu’il allait se déclarer pour la coalition. Mais bientôt, la victoire remportée par les Français à Fleurus inspira au sénat de nouvelles craintes, et il s'empressa d'envoyer un ambassadeur à Paris pour féliciter la Convention sur ses triomphes et l'assurer de toute sa sympathie. Ainsi , par sa faiblesse, Venise semblait condamnée à flotter sans cesse entre les déterminations les plus extrêmes : elle était alarmée des principes français et redoutait le despotisme de l’Autriche. C’est de la lutte de ces sentiments
HISTOIRE DE VENISE
divers que résultent tous les contre-sens qui, dans cette circonstance, signalèrent si fréquemment sa conduite.
Après avoir forcé la Prusse et l'Espagne à se détacher de la coalition , la France résolut de lutter corps à corps avec l'Autriche. Pour écraser cette puissance , il ne suffisait pas de l'attaquer de l’autre côté du Rhin ; il fallait encore l'éloigner de l’Italie, où elle avait un corps de vingt mille hommes, réunis à quarante mille Piémontais. Ce fut dans ce but que, vers la fin de 1795, l'armée française, sous les ordres du général Schérer, prit l'offensive. La brillante journée de Loano , dans les États de Gènes , qui coûta au* Austro-Sardes toute leur artillerie et la plus graude partie de leurs troupes, procura au* républicains l'occupation de Finale. Lorsque le Directoire exécutif, qui avait remplacé l'autorité sanglante de la Convention , vit ses armées près de s'élancer du pied des Apennins dans les plaines du Piémont, il se plaignit au ministre de la république de Venise, résidant à Paris, de l’asile accordé au comte de Provence, frère de Louis XVI, sur le territoire vénitien , et demanda son éloignement. Ce prince , qui depuis l’exécution du roi, et la mort du dauphin, dans la prison du Temple, avait pris le titre officiel de Louis XV 111 , résidait alors à Vérone , sous le nom de comte île Lille. Le sénat de Venise n’osa pas résister au Directoire , et intima au prince français l'ordre de quitter les États de la république dans le plus bref délai.
Au moment où le frère de Louis XVI quittait cette terre inhospitalière (février 1796), le Directoire confiait le commandement de l’armée d’Italie à un général qui , quoique bien jeune encore , avait eu néanmoins l’occasion de faire apprécier la fermeté de son caractère et la supériorité de ses vues, soit comme général, soit comme politique : c’était Bonaparte. Le nouveau chef, en arrivant à Nice, signala sa prise de commandement par ta plus hardie des invasions. L’armée qui passait sous scs ordres , forte au plus de trente mille hommes , était dénuée de tout; mais elle était jeune, enthousiaste et intrépide, c’était tout ce qu’il fallait au général habile qui venait la guider! En quinze jours, Bonaparte dispersa les quatre-vingt-dix mille coalisés qui se trouvaient devant lui , prit vingt-un drapeaux , cinquante pièces de canon, et se rendit maître de la plus grande partie du Piémont! Une proclamation annonça alors que l’armé»! française était venue rompre les fers de l'Italie ! La cour de Turin, épouvantée , se hâta de se soumettre ; on lui accorda la paix. La guerre finie avec le Piémont, Bonaparte marcha contre l’armée autrichienne, à laquelle il ne laissa plus de relâche. Il passa le Pô â Plaisance et l'Adda à Lodi ; cette dernière victoire , en lui ouvrant les portes de Milan , ou il entra le 15 mai en triomphateur, lui valut la possession de la Lombardie.
A l’approche de l’armée française, la question tant agitée à Venise, du parti à prendre entre l’Autriche et la France , fut de nouveau mise en discussion ; quelques vieux sénateurs qui avaient conservé de l’énergie, auraient voulu qu’on s’alliât sur-le-champ à l’Autriche; mais on craignait pour l’avenir l’ambition autrichienne, et dans le moment présent les foudres françaises. D’aillcurs il fallait
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prendre les armes, résolution qui coûtait beaucoup à un gouvernement énervé; aussi ce projet fut délaissé.
Les jeunes oligarques penchaient pour une autre détermination ; iis proposaient de faire un armement formidable ; mais ils voulaient que la république gardât une neutralité absolue , et qu’elle menaçât de cinquante mille hommes celle des deux puissances qui violerait le territoire vénitien. D'autres proposaient un troisième parti, c’était l'alliance avec la France. Le sénateur Battaglia, esprit fin, pénétrant et modéré, présenta à ce sujet quelques considérations que la suite des temps a rendues prophétiques. Selon lui , la neutralité, même armée, était la plus dangereuse de toutes les déterminations : « La république , disait-il, ne pourra « pas se faire respecter, quelque force qu’elle déploie. N’ayant attaché aucun des « deux partis à sa cause, elle sera tôt ou tard sacrifiée par tous les deux. Il faut a donc se décider ou pour l’Autriche ou pour la France. L'Autriche est pour le a moment expulsée de l’Italie ; en lui supposant les moyens d’y rentrer, elle ne le « pourra pas faire avant deux mois , temps suffisant pour que notre république « soit détruite par l’armée française ; d'ailleurs l’ambition de l’Autriche est la plus « redoutable pour Venise. Ne lui a-t-elle pas toujours envié ses provinces de l’FI— a lyrie et de la haute Italie , et ne saisira-t-elle pas maintenant la première occa- « sion de les lui enlever? La seule garantie contre cette ambition, c'est la France, « qui, n’ayant rien à envier à Venise, sera toujours intéressée à la défendre. La a France, il est vrai, a des principes qui répugnent ft la noblesse vénitienne; a mais il est temps enfin de se résigner à quelques sacrifices indispensables i l’es- « prit du siècle , et de faire aux nobles de la terre-ferme les concessions qui peuvent « seules ira rattacher à la république. Avec quelques modifications légères à l'an- « cienne constitution, on peut satisfaire l’ambition de toutes les classes des sujets « vénitiens et s'attacher la France ! Si , de plus , on prend les armes pour cette « puissance, il est permis d'espérer, en récompense des services qu’on lui aura « rendus, les dépouilles de l'Autriche en Lombardie. Dans tous les cas, répétait le « sénateur Battaglia , la neutralité est le plus mauvais de tous les partis ! n
Cette opinion, quoique juste, blessait .trop profondément l’orgueil et les haines de la vieille aristocratie vénitienne pour être adopté ; il faut dire aussi qu’on ne comptait point assez sur la durée de la puissance française en Italie pour s'allier à elle. A ces trois partis on préféra le plus commode, le plus conforme aux routines et à la mollesse de ce vieux gouvernement : la neutralité désarmée. On décida qu'il serait envoyé des provéditeurs au-devant de Bonaparte, pour protester de la neutralité de la république, et réclamer le respect dû au territoire et aux sujets vénitiens. On avait une grande terreur des Français, mais on les savait faciles et sensibles aux bons procédés ; ordre fut donc donné â tous les agents du gouvernement de les traiter et de les recevoir avec, égards, de s’emparer des officiers et des généraux afin de capter leur bienveillance. « Bonaparte , a dit M. Thiers, en arrivant sur le territoire de Venise, avait tout autant besoin