‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 137 sur 155 · III ST 01 11E DE VENISE · texte numérisé non relu

III ST 01 11E DE VENISE

o de prudence que Venise elle-même. Cette puissance , quoique aux mains d'un « gouvernement affaibli, était grande encore; il fallait ne pas l’indisposer au point « de la forcer à s'armer , car alors la haute Italie n'aurait plus été tenable pour < les Français ; mais il fallait cependant, tout en observant la neutralité, obliger a Venise à nous souffrir sur son territoire , à nous y laisser battre , à nous y nour- « rir même s'il était possible. Elle avait donné passage aux Autrichiens ; c'était « la raison dont il fallait se servir pour tout se permettre et tout exiger. »

En entrant à Brescia , Bonaparte publia une proclamation dans laquelle il disait qu’en traversant le territoire vénitien pour se mettre à la poursuite des Impériaux qui avaient eu la permission de le franchir, il respecterait les propriétés et les habitants de la république de Venise ; qu'il ferait observer la plus sévère discipline à son armée ; que tout ce qu'elle prendrait serait payé, et qu’il n'oublierait point les antiques liens qui unissaient les deux États. Conformément aux instructions du gouvernement , l'aimée française fut très-bien reçue par le provéditeur vénitien de Brescia , et poursuivit sa marche sans obstacle jusqu'à l'Oglio , qui coule après l'Adda ; mais elle se trouva tout à coup arrêtée sur les bords du Mincio par le général autrichien Beaulieu, qui voulant garder Peschiera pour appuyer plus solidement la droite de sa ligne, avait trompé les Vénitiens, et, sous prétexte d'obtenir passage pour cinquante hommes , avait surpris la ville et y avait placé une forte garnison; cependant, après quelques évolutions commandées par Bonaparte , Beaulieu fut obligé d'évacuer Peschiera et de remonter dans le Tyrol

Les Vénitiens , n’ayant pas pu soustraire cette ville à Beaulieu , elle avait évidemment cessé d’être neutre; et Us Français se crurent dès lors autorisés à s'y établir. Bonaparte savait bien que les Vénitiens avaient été trompés par le général autrichien , mais il résolut de se servir de cet événement au profit de ses besoins. II voulait la ligne de l’Adige et particulièrement l’importante ville de Vérone, qui commande le fleuve , il voulait surtout faire nourrir son armée ; et il profita de ces fautes et de la terreur que la présence de l'armée française inspirait à Venise pour obtenir tout ce qu'il désirait. Vainement on envoya près de lui des négociateurs habiles, nul ne put le dissuader de ses projets. Il s’emporta vivement contre le gouvernement vénitien, qui prétendait être neutre et ne savait pas faire respecter sa neutralité ; il se plaignit amèrement de cette irrésolution qui lui faisait verser en pure perte le sang de ses soldats ; il insista aussi beaucoup sur les avantages que pourrait trouver Venise à une alliance sincère avec la France : « Ce que « la France m'envoie faire dans ces contrées est tout dans l'intérêt de Venise, leur

I. La forteresse de Peschiera, la Peicaria des anciens, s’élève il l'extrémité méridionale du lac de Garda ; c’esi une petite ville qui doit son nom aux importantes pêcheries du lac. Ses fortiiicalions, h l'époque de l’invasion française, étaient presque tombées en ruine; clics furent mises sur un pied respectable par le général français Haxo, et les Autrichiens les augmentèrent encore. On voit sur les bonis du lac les grottes de Catulle, et sur le lac de Sermionede vastes ruines qu’on regarde, peut-être h tort, comme les débrisde l’habitation du poète.

INVASION FRANÇAISE

« disait-il ; je viens chasser les Autrichiens au delà des Alpes ; peut-être constituer u la Lombardie en État indépendant ; peut-on rien faire de plus avantageux à « votre république? Si elle voulait s’unir à nous, peut-être recevrait-elle un grand • prix de ce service. Nous ne faisons la guerre à aucun gouvernement, nous « sommes les amis de tous ceux qui nous aideront à renfermer la puissance autri- « chienne dans ses limites. » Dans la position où se trouvait Bonaparte , il fallait tour à tour imposer et séduire ; c’est ce qu'il fit avec un rare bonheur. Par son langage à la fois doux et terrible, par la variété et la profondeur de sa conversation, il parvint à captiver tous ceux qui l’approchèrent.

Le premier des ambassadeurs qui négocièrent avec lui , le provéditeur Foscarclli , fut atterré par la rapidité de conception du jeune général ; ceux qui le suivirent, les sénateurs Erizzo et Battaglia , ne purent s’empêcher de rendre hommage à l'esprit supérieur de Bonaparte : « Cet homme , disaient-ils en se retirant « de la conférence, exercera un jour une grande influence sur sa patrie ! » Et tous lui accordaient ce qu'il demandait. Le sénateur Pesaro, zélé partisan du statu quo et de la vieille politique vénitienne , parvint seul à se soustraire à cette influence magique. Bonaparte lui offrit l'amitié de la France et la garantie de tous les États vénitiens de la terre-ferme , dont une partie avait déjà levé à Brescia et à Bergame l’étendard de l'indépendance; il lui exposa tous les avantages qu’il y aurait pour la république à déclarer la guerre aux Autrichiens et à fournir un contingent de dix mille hommes à l'armée française ; il lui donna ensuite le conseil aussi amical que politique de faire ouvrir le Livre d'or aux grandes familles de la terreferme. Pesaro partit en disant qu'il apporterait la réponse du sénat dans quinze jours ; par cette réponse évasive, il cherchait à gagner du temps, dans l'espérance que cet intervalle serait favorable aux armes de l’Autriche; mais Bonaparte, de son cèté , employa les quinze jours à presser les opérations du siège de Mantoue, et à disposer son armée de manière à pouvoir tenir tête à toutes les éventualités.

Les prévisions de Pesaro ne manquèrent pas de se réaliser ; mais aussi les précautions de Bonaparte ne furent pas perdues : en effet, aussitôt après la retraite de Beaulieu, le cabinet autrichien avait retiré des bords du Rhin Wurmser, général expérimenté , plein d’audace et d'énergie , et l’avait envoyé en Italie avec une armée de trente mille hommes. Descendant aussitôt des Alpes tyroliennes , le vieux maréchal arriva vers l'extrémité supérieure du lac de Garde , détacha un corps de quinze mille hommes pour côtoyer ce lac à l’ouest et menacer Brescia, tandis que lui-même , à la tête de l'autre partie , passait à l'est , entre le lac et l’Adige, occupait le Monte-Baldo, forçait le poste de la Corona, qui ferme ce défilé, et débouchait dans la Lombardie par la rive gauche du Mincio. L'apparition de Wurmser fut considérée à Venise comme le signal de la délivrance de l'Italie. Cette ville, qui comptait alors dans ses murs et dans les lies des Lagunes vingt mille soldats étrangers et plus de cinquante mille hommes de milice, s'associa à

HISTOIRE DE VENISE

la jactance des Impériaux qui, à raison de leur supériorité numérique, célébraient d'avance la défaite des Français et leur expulsion de la Péninsule ; elle s'apprêta à jeter sur la terre-ferme une partie de ses forces , et n'attendit pour opérer ce mouvement que la nouvelle d'un échec. Mais l’irrésistible fortune de Bonaparte vint bientôt ruiner ces projets et confondre ces espérances. Tandis que Wurmser le croyait encore devant Mantoue, lui, se doutant de l’agression de l’Autriche, avait levé le siège et s'était porté avec la rapidité de l’éclair du Pô sur l’Adige, de la Chiusa au Mincio: il semblait se multiplier, tantses marches furent précipitées et habilement calculées. Il parvint ainsi è se trouver presque en même temps à la rencontre de toutes les divisions ennemies ; il les culbutta et les dispersa dans une suite de combats qui furent tour à tour livrés à Salo, à Lonato, à Castiglione, opérations aussi surprenantes par leur rapidité que par leur succès , et que les soldats français désignèrent sous le nom de campagne des cinq jours. L’armée de Wurmser, désorganisée , imita celle de Beaulieu , elle rentra dans le Tyrol.

Vigoureusement poursuivi par les Français, attaqué en plusieurs rencontres, complètement battu à Roveredo , Wurmser ne se laissa pas cependant abattre par les revers. Le lendemain même de cette défaite, il conçut le hardi projet de rebrousser chemin, de tromper la vigilance des Français, et de se jeter dans Mantoue. Il avait reçu quelques troupes fraîches, et avec ces renforts il crut pouvoir tout oser ; mais ce ne fut qu’après plusieurs sanglants combats , livrés à Bassano , è Citadelle, à Montebello, dans lesquels il essuya des pertes considérables, qu’il parvint à entrer dans Mantoue avec sept à huit mille hommes seulement, reste de cette armée qui devait chasser les Français d'Italie. Deux jours après son arrivée dans Mantoue , Wurmser sortit è la tête de toute la garnison pour déloger les assiégeants de leurs lignes; mais cette tentative fut encore sans succès: vigoureusement repoussé à Due-Castelii , il éprouva ensuite un plus rude échec à Saint- George, et dès lors l'armée impériale se trouva complètement ruinée. Le blocus de Mantoue fut aussitôt resserré , et les Français purent de nouveau se croire maîtres de l’Italie. Ce fut précisément ce moment que le Directoire choisit pour faire au gouvernement de Venise des propositions d'alliance: le résident français è qui l'on avait confié cette mission , lut en plein sénat une note dans laquelle étaient habilement exposés les dangers que courait la république en persistant dans son système de neutralité, et les avantages qu'elle trouverait dans une alliance avec la France. Voici les principaux passages de cette note : « En butte à a l'ambition de trois puissances avides: de la Russie, qui , dans ses vues sur la « Porte, regarde comme un accessoire nécessaire de ses usurpations en Turquie « l'invasion des colonies vénitiennes; — de l'Angleterre qui, à la faveur de la « connivence de la Russie, médite de s’emparer du commerce du Levant; — de « l'Autriche qui, dans la perte éventuelle de ses possessions en Italie, entrevoit « dans les provinces de terre-ferme le dédommagement le plus convenable au u système de prépondérance dont elle ne se croit pas obligée de se désister, le

INVASION fhan<;aise.

« gouvernement Ce Venise se fie néanmoins aux anciennes maximes du droit u public , et ne semble avoir aucune crainte de voisins qui méditent sa perte. Et « dans quels moments se fait-il un appui d'un système tombé en désuétude depuis « longtemps? Le droit public n'existe plus, et toute trace d'équilibre politique a a disparu de l'Europe. 11 ne reste plus de garantie aux Étals faibles que celle qu’ils « peuvent trouver dans la force fédérative. Si, par égard pour ses ennemis natu- <i rels, Venise continue de fermer les yeux sur ses véritables intérêts, elle aura « laissé échapper le moment de se soustraire pour toujours à l'ambition autri- « chienne. Environnée de périls, privée du droit de réclamer un appui , elle aura « à se reprocher d’avoir négligé les offres et repoussé l'amitié de la seule puissance a de qui elle puisse attendre une garantie. Ce sont là sans doute des vérités dures,

« et il en coûte de les énoncer; mais la loyauté française ne sait pas ménager les « expressions, lorsqu’il s’agit d'éclairer et de sauver ses amis ! »

Après plusieurs objections élevées par François Pesaro, et après de longues délibérations, le sénat déclara qu'il était décidé à persister dans scs principes de modération et de bonne intelligence avec les autres puissances, et à préserver Venise d une guerre qui ne pourrait que compromettre sa sûreté. Cette réponse ferma pour jamais toute voie aux négociations d’une alliance entre les deux républiques.

Eneouragés par cette détermination, désireux aussi de venger leurs défaites et de reconquérir leurs États d'Italie, les Autrichiens résolurent d’envoyer une nouvelle armée au secours de Mantoue; elle fut confiée aux ordres du feid-maréchal d’Alvinzi , l'un des hommes de guerre les plus distingués de cette époque. Il ne fallut que quelques jours au vainqueur de Lodi pour renverser toutes les espérances qu'on avait fondées sur la réputation du nouveau général ; les forces étaient cependant bien disproportionnées : les Autrichiens entraient en campagne avec une armée toute fraîche qui s'élevait à soixante-dix mille hommes, tandis que celle desFrançaisn'encomptaitque quarante-huit mille, harassés de fatigues, obligés en outre de contenir une population malveillante et de subvenir à tous les besoins du siège. L'habileté de Bonaparte balança tous ces désavantages : une bataille de trois jouis, qui se termina par la mémorable victoire d'Arcole , acheva de faire reconnaître l’incontestable supériorité des armées françaises. Après sa défaite, d’Alvinzi prit comme ses devanciers la route du Tyrol , et non moins opiniâtre qu'eux, il reprit les hostilités , après s'étre adjoint trois divisions de réserve commandées par d’excellents généraux. — L'intention du maréchal était d’envelopper l’armée française et de la forcer à capituler : en conséquence, le général Provera se dirigea vers l’Adige; à peu près à la hauteur de Porto-Lcgnago , le général Laudon marcha sur la province de Brescia; le général Davidowich, à la tête de douze mille hommes sur Peschiera et la Chiusa pour se rendre maître du coure du Mincio, et d'Alvinzi en personne se porta sur Itoveredo. Cette nouvelle agression ne fut qu’une occasion de nouveaux triomphes pour les Français. La

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bataille de Rivoli , les combats de la Favorite et de Saint-George, ou la victoire se montra Adèle à Bonaparte , décidèrent du sort de Mantoue. Cette ville capitula le 2 février 1797.

Le chef de l’armée française voulut profiter de ces succès pour cssayerd'entrainer encore une fois Venise dans une allianceavec la France ; cette tentative fut complètement inutile. Venise, toujours incertaine, avait également refusé de s'allier avec la Prusse et avec l'Autriche ; elle voulait rester indépendante à l'égard de toutes les puissances; niais, comme elle armait secrètement , comme elle avait fait de nombreuses acquisitions d'armes , on peut dire qu'elle s’apprêtait à fondre sur celle de ces puissances à qui la fortune eût été contraire. La conduite de ses agents était toute dirigée vers ce but ; et si , dans cette circonstance , elle ne fit pas cause commune avec les Français , c’est qu'elle ne croyait pas à la durée de nos succès ; c’est que la conduite de nos troupes, leur caractère exalté , et les désordres incessants qu'elles commettaient ne lui inspiraient aucune confiance ; c’est qu'enfin l'Autriche lui montrait toujours en perspective quelque nouvelle armée qui allait accabler les ultramontains. Venise nous était donc hostile, sous l'influence de l'Autriche. En effet, la cour de Vienne ne se laissa pas rebuter par ses revers multipliés ; elle s'obstina à braver la fortune. Beaulieu, Wurmser, d’Alvinzi, vaincus; il lui restait encore un nouveau général à opposer è Bonaparte, c'était l'archiduc Charles , frère de l'Empereur, déjà célèbre par ses victoires et ses talents militaires. On l’envoya donc pour prendre le commandement des troupes impériales et réparer les désastres de ses prédécesseurs.

Dès que Bonaparte eut appris la nouvelle détermination de l'Empereur, il conçut le hardi projet de porter la guerre en Autriche même, dans l'espoir que son apparition dans le voisinage de Vienne produirait sur le conseil aulique une impression plus vive que n'avaient pu le faire les défaites de ses armées en Italie. Afin d'assurer le succès de cette entreprise , il s'occupait de conclure un traité de paix avec le pape , et il avait laissé le commandement de l'armée au brave Masséna. Les mouvemenLs rapides de l'archiduc suspendirent un moment les projets de Bonaparte : ce prince était venu prendre une forte position sur le Tagliamento et se préparait à l'offensive; mais l'armée française, de son côté , avait reçu de nombreux renforts , et toujours secondée par l’habileté de son général, elle n'avait rien à craindre. Bonaparte termina au plus tôt ses négociations avec le pape, franchit la Piave , et se porta à la rencontre de l'archiduc. Quoique les bords du Tagliamento fussent vigoureusement défendus , l'armée française n’en opéra pas moins le passage sous le feu de l'ennemi et culbuta les Autrichiens sur toute leur ligne : à Gradisca, à Goritz, sous les murs d’Udine, le prince fut constamment mis en fuite après de sanglants combats , et son armée plutôt démoralisée par ses défaites successives que numériquement affaiblie , ne voulut plus attendre les Français. Bonaparte résolut de profiter de cette panique pour obtenir la paix ; mais l’archiduc n'avait pas les pouvoirs nécessaires ; il fut donc obligé de s'avan-

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cci' encore , et lorsqu’il se trouva à vingt lieues seulement de Vienne , les plénipotentiaires autrichiens vinrent lui demander une suspension d'armes. Il la leur accorda d’autant plus volontiers que le Directoire lui avait annoncé qu'il ne devait plus compter désormais sur la coopération des armées du Rbiu. Ici commence une série d'événements qui vont décider de l'existence de Venise : ils ont besoin d'être exposés en détail pour être convenablement appréciés.

Les rapides victoires des Français, leur séjour au milieu des provinces vénitiennes, qui quoique soumises depuis plusieurs siècles à la domination de la république ne la supportaient qu'avec peine , avaient excité dans leur sein une vive fermentation : à Bergaine , à Salo , à Brescia , les comités révolutionnaires n'eurent qu’à donner le signal pour que la population se levât en masse , et la plupart des podestats se retirèrent ; à Brescia , il y eut quelque résistance ; le peuple désarma aussitôt la garnison composée de deux mille Esclavons , et le provediteur fut renvoyé à Vérone. Venise était naturellement inquiète de tous ces mouvements; elle eut voulu les réprimer soudainement, mais la force lui manquait , et puis elle craignait d'irriter les Français par cette répression. Alors elle se décida à envoyer auprès de Bonaparte deux plénipotentiaires chargés de sonder à la fois les intentions du général et de s'entendre avec lui pour le maintien de la tranquillité dans les provinces de terre-ferme. Pesaro était un des deux plénipotentiaires. « Eh bien , que faites-vous ? lui dit brusquement Bonaparte eu le u voyant , armez-vous encore? — Il le faut bien, répondit Pesaro, il nous faut » punir les rebelles de Brescia et de Bergame, et contenir les malveillants de « Crème , de Chiari , de Vérone , et les agitations de Venise eHe-même. » — « Pre- « nez-y garde, reprit Bonaparte ; s'il survient des troubles sur mes derrières par u votre faute, si les troupes que je laisse sont insultées, ce qui n'était pas un a crime quand j’étais en Italie, en serait un irrémissible maintenant que je suis « en Allemagne; votre république cesserait d’exister, vous auriez prononcé sa « sentence. Vaincu ou vainqueur, je ferais la guerre à vos dépens. » Après de telles explications, les envoyés vénitiens se retirèrent fort courroucés contre Bonaparte , car ils auraient voulu surtout que celui-ci leur abandonnât les places fortes que son armée occupait et qu'il laissât Venise étouffer à son gré le mouvement insurrectionnel , c’est-à-dire transformer un pays favorable aux principes français en un foyer d'ennemis : telle ne pouvait être la politique de Bonaparte. Aussi écrivit-il nu général Kilmaine, dont la division occupait le territoire vénitien , de redoubler de vigilance , de punir sévèrement les commandants français s'ils sortaient des limites de la neutralité , de respecter les mouvements des troupes régulières de la république , mais de désarmer impitoyablement les montagnards et les paysans. Dans l’état de fermentation où étaient les esprits, dans la position mixte où se trouvaient les Français, avec des détachements de leur armée sans cesse en marche, il était impossible qu’une collision ne vint pas à éclater.

Les montagnards et les paysans, excités par les agents de Venise , par des pro-

UISTUlKL L>K VtMSt.

l iai na t ions émanées du sénat et par les prédications des moines , inondaient les campagnes. Les régiments Esdavons, débarqués des Lagunes sur la terre-ferme, s’avançaient sur les villes insurgées. Kilmairie avait donné scs ordres et mis eu mouvement la légion lombarde, pour désarmer les paysans. Déjà plusieurs escarmouches avaient eu lieu ; des villages avaient été incendiés , des paysans saisis et désarmés. Mais ceux-ci , de leur côté , menaçaient de saccager les villes et d'égorger les Français, qu’ils désignaient sous le nom de jacobins. Déjà même, ils assassinaient ou mutilaient tous ceux qu’ils rencontraient isolés. Ces sanglantes exécutions intimidèrent les paisibles citoyens: les montagnards profitèrent alors de la terreur qu'ils inspiraient pour déterminer une espèce de contre-révolution à Salo, où les Français ne se trouvaient pas en forces suffisantes pour les repousser. Aussitôt que ce mouvement fut connu, une colonne composée d'habitants de Bergame et de Brescia , appuyée par un détachement des Polonais de la légion lombarde, marcha sur Salo , pour en chasser les montagnards. Quelques individus envoyés |H)ur parlementer furent attirés dans la ville et égorgés; le détachement fut enveloppé et massacré; deux cents Polonais furent faits prisonniers et envoyés à Venise. On saisit à Salo et dans toutes les villes vénitiennes , les partisans connus des Fiançais; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d’Élal, encouragés par ce misérable succès , se montrèrent disposés à de cruelles vengeances. • . ■ . ■

La situation devenait extrêmement grave, aussi Kiimaine envoya-t-il courriers sur courriers à Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livrés par les montagnards, l’événement de Salo, l'emprisonnement de tous les partisans de la France , et les assassinats commis sur les Français, fut saisi de colère. Sur-leehamp il adressa une lettre foudroyante au gouvernement de Venise, et chargea son aide de camp Junot d'aller la lire en plein sénat; en même temps il ordonnait au ministre Lallemant, résident français, de sortir immédiatement de Venise, et de déclarer la guerre si toutes les satisfactions exigées n’étaient pas accordées.

Bonaparte avait bien choisi son ambassadeur. Junot remplit sa mission avec la fermeté naturelle à son caractère, en y joignant aussi la rudesse d'un soldat victorieux et irrité. On lui répondit que les armements qui avaient été faits n’avaient pour but que de maintenir lu subordination dans les États de la république ; que si des assassinats avaient été commis, c’était un maiheUr involontaire qui serait réparé. Jnnot ne voulut pas se payer de vaines paroles , et menaça de faire afficher la déclaration de guerre si l'on n'élargissait pas les prisonniers d’État et les Polonais ; si l'on ne donnait pas l'ordre de désarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les assassinats. Cependant ou parvint à le calmer, et il fut arrêté avec lui et le ministre français Lallemant, qu’on allait écrire au général Bonaparte , et lui envoyer deux députés pour convenir des satisfactions qu’il avait à exiger.

Ces deux députés , François üonut et Léonard Giustiniani , étaient porteurs

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d'une lettre du doge, dans laquelle ce chef rejetait les désordres et les assassinats de la terre-ferme sur la nécessité où les citoyens fidèles à la république avaient été de combattre les insurgés Ces excuses étaient terminées par la déclaration suivante : « Le sénat , invariable dans sa résolution de maintenir la paix « et l’amitié qui nous lient avec la république française , s'empresse de vous en « renouveler l'assurance dans les circonstances présentes. » Mais, comme pour accroître les ressentiments de Bonaparte et justifier en quelque sorte le parti qu'il venait de prendre à l'égard de la république , l’agitation continuait dans les États vénitiens ; les villes étaient toujours en hostilité avec la population des campagnes, et les agents du parti aristocratique et du parti monacal répandaient les bruits les plus absurdes sur le sort de l'armée française en Autriche. Ils prétendaient qu’elle avait été enveloppée et détruite , et ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles. Bonaparte, disaient-ils, en attirant à lui les deux corps de Joùbert et de Bernadotte, qu’il avait fait passer l’un par le Tyrol, l'autre par la C.amiole, avait découvert ses ailes; Joubert avait battu et rejeté Kerpen au delà des Alpes; mais il avait laissé le général autrichien Laudon dans une partie du Tyrol, d'où celui-ci avait bientôt reparu, soulevant toute la population fidèle de ces montagnes, et descendant l’Adige pour se porter sur Vérone. Le général Servier, laissé avec douze cents hommes pour la garde du Tyrol, se retirait pied à pied sur Vérone , pour venir se réfugier auprès des troupes françaises stationnées «Ions la haute Italiej en même temps ajoutait-on un corps d’égale force laissé dans la Carniolc, se retirait devant les Croates, insurgés comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. Ces mouvements étaient vrais, en partie; mais les conséquences qu’on en tirait étaient fausses. Le ministre de France Lallcmant s'efforçait de démontrer au gouvernement de Venise l’absurdité de ces bruits , afin de lui épargner de nouvelles imprudences; mais toutes ses observations furent inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait les plénipotentiaires autrichiens à venir traiter au milieu de son quartier général , on répandait dans les États de Venise qu’il était battu, débordé, et qu’il allait périr dans sa folle entreprise 1

Le parti ennemi des Français et de la révolution, à la tête duquel étaient la plupart des membres du gouvernement vénitien , sans que le gouvernement parût y être lui-même , se montrait plus exalté que jamais. C’est à Vérone surtout que l’agitation était grande : cette ville, la plus importante des États vénitiens, était la première exposée à la contagion révolutionnaire , car elle venait immédiatement après Salo, sur la ligne des villes insurgées. Les Vénitiens tenaient à la sauver et à en chasser les Français. Tout les y encourageait, tant les dispositions des habitants que l’afiluence des montagnards et l’approche espérée du général Latidon. Déjà il s’y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes au service de Venise ; on en lit arriver de nouvelles , et bientôt toutes les communications furent interceptées avec les villes voisines-

Le général Balland , qui commandait à Vérone la garnison française, se vit

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séparé des autres commandants placés dans les environs, par plus de vingt mille montagnards qui inondaient la campagne. Les détachements français étaient attaqués sur les routes; des moines excitaient la populace dans les rues, et l'on vit même paraître un faux manifeste du podestat de Vérone, qui encourageait au massacre des Français; le nom seul de Battaglia, homme prudent et opposé à toutes ces indignes manœuvres , dont on l'avait signé , indiquait assez la fausseté de son origine. N'importe; cette proclamation, toute controuvée qu'elle était, n'en contribuait pas moins à échaulTer les têtes. Enfin , un avis, émané des chefs du parti dans Vérone, annonçait au général Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu’on allait lui livrer la place. C’était dans les journées des 15 et t6 avril que tout ced se passait. On n'avait encore aucune nouvelle des conférences de Léoben ; le moment paraissait donc des mieux choisis pour une explosion.

Heureusement le général Balland se tenait sur ses gardes; il avait donné à toutes ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il réclama auprès des autorités vénitiennes contre les mauvais traitements exercés à l'égard des Français, et surtout contre les préparatifs qu'il voyait faire; mais il n'ohtint que des paroles évasives et point de satisfaction réelle ; il écrivit à Mantoue , A Milan, pour demander du secours, et se tint prêt à se renfermer dans les forts. Le 17 avril , jour de la seconde fête de Pdques , une agitation extraordinaire se manifesta dans Vérone; des bandes de paysans y entrèrent en criant ; Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes dans les forts , ne laissa que des détachements aux portes, et signifia qu’au premier acte de violence il foudroierait In ville. Ces menaces furent sans effet. Vers le milieu du jour, des coups de sifflet s'étant fait entendre dans les rues , on se précipita sur les Français ; des bandes armées assaillirent les détachements laissés à la garde des portes, et massacrèrent ceux qui n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. Tous les Français désarmés que leurs fonctions retenaient dans Vérone furent impitoyablement massacrés. On les poignardait et on les jetait ensuite dans l'Adige. Les assassins ne respectèrent pas même les hôpitaux , et se souillèrent du sang des malades !

Cependant tous ceux qui purent s’échapper et qui n’avaient pas eu le temps de courir vers les forts, se jetaient dans l’hôtel du gouvernement, où les autorités vénitiennes leur donnaient asile , pour que le massacre ne parût pas leur ouvrage. Déjà plus de quatre cents de ces malheureux avaient péri , et la garnison frémissait de rage en voyant les cadavres des Français égorgés flotte!' au loin sur l'Adige. Le général Balland ordonna aussitôt le feu , et couvrit la ville de boulets. Il pouvait facilement la mettre en cendres ; mais si les montagnards s'en inquiétaient peu , les habitants et les magistrats vénitiens effrayés voulurent parlementer pour sauver leur ville. Ils envoyèrent donc un parlementaire au général Balland pour s'entendre avec lui et arrêter le désastre. Le général Balland se montra disposé à entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux qui s'étaient réfugiés au palais du gouvernement , et sur lesquels on menaçait de venger tout le

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mal Tait h la ville : il y avait IA des femmes , des enfants appartenant aux employés des administrations, des malades échappés aux hôpitaux, et il importait de les tirer du péril. Balland demandait qu'on les lui livrât sur-le-champ , qu'on fit sortir les montagnards et les régiments esclavons , qu'on désarmât la populace , et qu’on lui donnât , pour garants de la soumission , des otages pris parmi les magistrats vénitiens. Les parlementaires demandaient à leur tour qu’un officier vint traiter ou palais du gouvernement. Cette mission était des plus périlleuses ; le brave chef de brigade Beaupoil eut le courage de l'accepter : il traversa les flots d'une populace furieuse qui voulait le mettre en pièces , et parvint enfin auprès des autorités vénitiennes. Toute la nuit se passa en vaines discussions avec le provéditeur et le podestat, sans que l’on pût s’entendre. On ne voulait pas désarmer ; on ne voulait pas donner d'otages ; on voulait des garanties eontre les vengeances que le général Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des conférences n'était pas exécutée par les hordes furieuses qui avaient envahi Vérone; on se fusillait aux avant-postes, et les troupes françaises faisaient de continuelles sorties. Le lendemain malin (28 avril), le chef de brigade Beaupoil rentra dans les forts sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vénitiens, ne pouvant gouverner cette multitude furieuse , avaient disparu , et la fusillade recommença aussitôt contre le fort. Alors le général Balland fit tirer A outrance sur Vérone, et l'incendie embrasa plusieurs quartiers. Quelques-uns des principaux habitants se réunirent au palais du gouvernement pour prendre la direction de la ville en l'absence des autorités. On parlementa de nouveau et l'on convint de ne plus tirer ; mais cette convention ne fut pas mieux observée que les précédentes ; les insorgés ne cessèrent d’attaquer les forts. Les paysans , qui couvraient la campagne, se jetèrent sur la garnison de Chiusa et l'égorgèrent; ils tirent éprouver le même sort aux Français qui sc trouvaient isolés ou par petits détachements dans les environs de Vérone. Ce n’était partout que des scènes de dévastations et de carnage.

Mais l’instant de la vengeance allait bientôt venir. Des corps de troupes accouraient de toutes parts au secours de la garnison de Vérone. Le général Chabran s’avançait avec douze cents hommes; la légion lombarde en envoya huit cents; les généraux Victor et Baraguay-d'Hilliers marchèrent avec leurs divisions. Pendant que ces mouvements de troupes s'exécutaient , le général Laudon avait reçu In nouvelle de la signature des préliminaires, et s'était arrêté sur i'Adige. Les généraux français n’en continuèrent pas moins leur marche sur Vérone , qu’ils voulaient dégager à tout prix ,* ils culbutèrent les troupes vénitiennes qui en défendaient les approches, et alors les furieux qui avaient massacré lés Français passèrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On n’avait cessé de parlementer et de tirer pendant les journées du 20 au 2i avril. Les magistrats vénitiens avaient reparu; ils voulaient encore des garanties contre les représailles

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qui les menaçaient : on leur avait donné vingt-quatre heures pour réfléchir : ils disparurent de nouveau Une municipalité provisoire les remplaça; et, en voyant les troupes françaises maîtresses de la ville et prêtes à la réduire en cendres , elle se rendit sans condition. Le général Kilmaine empêcha le pillage; mais il ne put sauver le mont-de-piété, qui fut en partie dépouillé. Les principaux chefs de l'insurrection pris les armes à la main furent fusillés; et la ville dut payer une rontribution de orne cent mille francs pour la solde de l’armée. Tels furent les massacres consacrés dans l'histoire sous le nom de Pique» «énnnùes.

Pendant que cet événement se passait à Vérone , il se commettait à Venise même un acte plus odieox encore, s’il est possible. Un réglement défendait aui vaisseau* armés des puissances belligérantes d'entrer dans le port du Lido. Cependant un lougre, commandé par le capitaine Laugier, faisant partie de la flottille française dans l'Adriatique, chassé par des frégates autrichiennes, n’hésita pas a venir s’abriter sous les batteries du Lido , après les avoir saluées de neuf coups de canon. On lui signifia aussitôt l’ordre de s’éloigner malgré le temps et malgré les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il allait obéir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large, les batteries font feu sur le malheureux vaisseau , et le criblent sans pitié. Le capitaine Laugier monte sur le pont avec un porte-voix pour annoncer qu’il se retire ; mais , sans attendre ses explications , une nouvelle décharge rase sa mâture et le renverse raide mort avec deux hommes de son équipage. Bientôt après des matelots vénitiens et des Ksclavons sautent à bord du bâtiment , tuent tous 1rs hommes qui lepr font résistance , dépouillent les autres et pillent le navire. Le lendemain, le sénat remercia publiquement le commandant du fort , et accorda une gratification aux marins qui avaient pillé le Davire français et égorgé l'équipage'. Ces félicitations, ces encouragements, donnés à propos d’un évéuement si malheureux, étaient une faute grave dans les circonstances actuelles; mais à Venise on était intimement convaincu que les Français assiégés dans le château de Vérone ne résisteraient pas; on savait en outre qu’à Cliiuza, qu'â Cnstiglione, les paysans avaient fait main basse sur la garnison de ces places , et l'on espérait encore qu'une contre-marche des Autrichiens délivrerait le territoire de la république de la présence des Français. Ces. prévisions ne se réalisèrent pas ; bien au contraire. Ce fut précisément deux jours après l'odieux massacre des matelots français qu’on apprit à Venise la marche victorieuse de Bonaparte, la fuite des Autrichiens, et l'ouverture des négociations de paix entre la France et l’Empire. Le gouvernement vénitien fut. dans la consternation à la réception de ces accablantes nouvelles ; il comprit alors la faute immense qu’il venait de commettre , et pour en atténuer autant que possible le résultat, il s’empressa d'adresser de nouvelles instructions aux deux députés qu’il avait envoyés auprès de Bonaparte.

En recevant cette dépêche , les plénipotentiaires vénitiens sentirent redoubler leur inquiétude , surtout lorsqu’en traversant les camps , ou les cantonnements

INVASION KKANOAISK.

où se trouvaient les Français, ils se voyaient en butte à leurs injures et à leurs menaces. « Si les soldats se montrent si irrités, se disaient-ils entre eu* , quelle a ne sera pas l'exaspération de leur général ! Comment faire pour nous sortir « d'une position si difficile! » C'est eu proie à ees pénibles réfleiions qu’ils arrivèrent eniin à la petite ville de tiratz, en Slyrie, où Bonaparte tenait son quartier général. Nous allons laisser parler les deux diplomates, qui, pour s’assurer une bonue réception , avaient eu le soin de se munir d’une lettre de recommandation de l’un des frères du général :

u II noos accueillit d'abord avec assez de politesse , et nous laissa dire tout ce que s nous crûmes propre à le convaincre de l'amitié de notre république pour la France. « Nous établîmes que les deux États ne pouvaient pas vouloir se faire la guerre. « Après le développement de ces propositions, nous ajoutâmes que, relativement u aux événements qui étaient malheureusement survenus, nous n'apportions que « des justifications et non des plaintes ; que nous étions prêts à répondre à tout et b à détruire tous les soupçons ; que , pour l'avenir, on était à la recherche des « auteurs des assassinats, qui seraient punis exemplairement ; que ta république « effectuerait , ainsi qu'il en avait témoigné le désir, le désarmement de ses sujets, « pourvu qu'il voulût bien faire rentrer daus l'ordre les deux villes insurgées.

« Nous nous aperçûmes sur-le-champ qu'il avait pris son parti , et qu'il voulait b éviter cette discussion. Après nous avoir écoutés tranquillement, il se prit à « nous dire : £h bien! les prisonniers sont-ils en liberté? » Nous n'avions aucune b instruction sur ce point; noos lui répondîmes qu'on avait rendu les Français, a les Polonais et quelques ltrescians. u Non , non , répliqua-t-il, je les veux tous ; b tous ceux qui ont été incarcérés pour leurs opinions , de quelque lieu qu'ils u soient, même le.s Véronais. Ils sont tous amis de la France. Si on ne me les a rend, j'irai inoi-iuème briser vos plombs. Je ne veux plus d'inquisition; c'est » une institution des siècles de barbarie. Les opinions doivent être libres, u Oui , b réparlimea-nous ; mais le petit uombre o'a pas le droit de faire violence à toute b une population Udèle. « Je vous répète , ajouta-t-il , que j’enteuds qu'on délivre > tous ceux qui ont été arrêtés pour leurs opinions ; j eu ai l'état. — Mais , lui u objcctûmüs-nous , cet état ne dit probablement pas s'ils sont détenus pour leurs a opinions ou pour d'autres délits. Les Brescians , par exemple , ont été faits prib sonuiers les armes à la main par les habitants de Sain, qu’ils étaient venus a attaquer.

b Et les miens, répliqua-t-il , et les miens, qui ont été massacrés? L'armée crie b vengeance. Je ne puis la lui refuser, si vous ne punissez les malfaiteurs. » Ils « seront punis, dîmes-nous, quand on nous les indiquera, quand ou fournira les a preuves. Il interrompit : b Votre gouvernement a tant d'espions; qu'il punisse u les coupables. S'il n'a pas les moyens de contenir le peuple , il est inepte et ne u mérite pas de subsister. Le peuple hait les Français; pourquoi? parce que la b noblesse les déteste; et c'est aussi |K>ur cela qu'ils sont poursuivis par le gouver-

HISTOIRE DE VENISE

< nenicnt. A Udine , où il y a un gouverneur excellent, on n'a pas vu de désordres

< comme ailleurs. »

« Nous lui représentâmes qu'il n’y a point de police qui puisse contenir des « millions de sujets , encore moins maîtriser les opinions , qu'il prétend devoir « être libres, et qui , chez les paysans , prennent leur source dans la dévastation a des campagnes et des habitations; que si le peuple hait les Français, ce sont « les désastres de la guerre qu'il faut en accuser.

« Ici il nous interrompit encore : « Au Tait , si tous ceux qui ont outragé la a France ne sont pas punis, tous les prisonniers mis en liberté, le ministre an- « glais chassé , le peuple désarmé, et si Venise ne se décide pas entre l'Angleterre « et la Fronce, je vous déclare la guerre. Je viens de conclure la paix avec l'Em- « pereur; je pouvais aller à Vienne; j'y ai renoncé pour cela. J'ai quatre-vingl « mille hommes, vingt barques canonnières. Je ne veux plus d’inquisition, plus « de sénat , je serai un Attila pour Venise. Quand j'avais en tête le prince Charles, a j'ai offert & M. l'esaro l'alliance de la France, je lui ai offert notre médiation, u pour faire rentrer dans l'ordre les villes insurgées. Il a refusé, parce qu'il lui n fallait un prétexte pour tenir la population sous les armes, afln de me couper a la retraite, si j'en avais eu besoin ; maintenant si vous réclamez ce que je vous « avais offert, je le refuse à mon tour. Je ne veux plus d'alliance avec vous ; je hc > veux plus de vos projets; je veux vous donner la loi. Il ne s'agit plus de me « tromper pour gagner du temps, comme vous l'essayez par votre missiou. Je sais « fort bien que votre gouvernement, qui n'a pu armer pour interdire l'entrée de a son territoire aux troupes des puissances belligérantes , n’a pas aujourd'hui les « moyens de désarmer sa population. Je m'en charge ; je la désarmerai malgré lui. u Les nobles des provinces, qui n'étaieiil que vos esclaves, doivent, comme les «autres, avoir part au gouvernement; mais déjà ce gouvernement est vieux, il « faut qu'il s'écroule! «

Ces paroles prononcées avec courroux atterrèrent les envoyés vénitiens : ils sollicitèrent une seconde entrevue ; mais ils ne purent faire fléchir la volonté du général ; Bonaparte persista toujours dans ses mêmes intentions : il voulait faire la lui à Venise, et détruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu engager à s'amender par ses conseils. En apprenant avec détail les massacres de Vérone, et surtout l'odieuse cruauté commise au port du Lido , la terreur des envoyés vénitiens augmenta encore. N'osant se présenter à Bonaparte , iis hasardèrent de lui écrire une lettre des plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait désirer. « Je ne puis, leur répondit-il, vous recevoir tout couverts de a sang français; je vous écouterai quand vous m'aurez livré les trois inquisiteurs a d'Ktut , le commandant du Lido et l'officier chargé de la police de Venise ! » Cependant , comme ils avaient reçu un dernier courrier relatif à l'événement du Lido , le général consentit à les recevoir* mais il refusa d érouter toute pro]>osition avant qu’on lui eût livré les têtes qu’il avait demandées. Les deux Vénitiens,

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cherchant alors à user d'une puissance dont la république avait souvent tiré un utile parti, essayèrent de lui proposer une réparation pécuniaire. « Non, non, « répliqua le général irrité ; quand vous couvririez cette plage d’or, tous vos tré- « sors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d’un seul de mes soldats1. »

Aussitôt après ce dernier entretien , Bonaparte fit rédiger le manifeste de déclaration de guerre, dans lequel résumant fort adroitement tous les griefs qu’il pouvait avoir contre Venise , il établissait entre eu j une certaine connexité , et justifiait ainsi aux yeux de l’Europe le parti extrême qu’il allait prendre.

La constitution française ne permettait ni au Directoire, ni aux généraux de déclarer la guerre ; mais elle les autorisait à repousser les hostilités. Bonaparte , s’étayant sur cette disposition ainsi que sur les événements de Vérone et du Lido , déclara les hostilités commencées, fit abattre le lion de Saint-Marc dans toutes les provinces de terre-ferme , muuicipaliser les villes , proclamer partout le renversement du gouvernement vénitien, et en attendant l’arrivée de ses troupes , qui revenaient de l’Autriche , il ordonna au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d’Hilliers et Victor sur le bord des Lagunes. Ses ordres furent exécutés avec une telle rapidité, qu’on vit en un clin d’oeil disparaître l’antique lion de Saint-Marc des rives de l’Isonxo jusqu'à celle du Mincio, et qtie le jour où la déclaration de guerre fut lue au sénat , on entendit gronder le cation français dans la direction de Mestre et de Fusine ; c’étaient les lieutenants de Bonaparte qui venaient à la tète de leurs divisions prendre possession des cantonnements qui leur avaient été assignés. Lorsque ces dispositions furent connues à Venise et qu’on ne vit pas arriver les deux plénipotentiaires mandés près de Bonaparte , la consternation fut générale.

Cependant, par sa position insulaire, Venise pouvait présenter à l’attaque d’immenses difficultés, même pour le général qui venait d’huniilicr l’Autriche. Toutes les lagunes étaient armées ; dans le port on comptait trente-sept galères , cent soixante-huit barques canonnières portant sept cent cinquante bouches à feu , et huit mille cinq cents matelots ou canonniers ; la garnison se composait de trois mille cinq cents Italiens et onze mille Esclavons; il était en outre possible d’armer huit mille volontaires ; le magasin des vivres se trouvait approvisionné pour huit mois , et les citernes pouvaient fournir de l'eau douce pendant deux mois ; d’ailleurs il était facile de renouveler tous ces approvisionnements , car les Français n’étaient |>as maîtres de la mer; ils ne disposaient que de quelques barques canonnières bonnes tout au plus à traverser les lagunes ; pour venir attaquer Venise, ils auraient donc été obligés de s’avancer la sonde à la main , et sous le feu croisé

1. Dans cette situation critique, le gouvernement üe Venise ne s’était pas borné à envoyer des plénipotentiaires à Bonaparte; il avait aussi chargé son ambassadeur à Paris de gagner à prix d'argent les membres du directoire, afin qu’ils donnassent au général français des ordres propres 1 sauver Venise. Mais celle correspondance ayant été interceptée par Bonaparte, la corruption ne put s’accomplir; le général menaça de tout révéler, et le directoire lui abandonna complètement le soin de terminer à son gré celle transaction.

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d’innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les vainqueurs de l’Italie , ils pouvaient être arrêtés par de pareils obstacles , et obligés de consacrer plusieurs mois aux opérations du siège : temps précieux dans cette circonstance où , les traités n'étant pas conclus avec l'Autriche , il n’eût fallu qu'un échec pour les faire rompre définitivement. Mais si la situation militaire de Venise présentait de nombreuses ressources pour repousser l'attaque , son état intérieur ne permettait pas qu'on en fit un usage énergique : l'aristocratie était divisée ; elle n'avait ni les mêmes intérêts ni les mêmes passions ; la haute aristocratie, maltresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses, avait moins d'ignorance , de préjugés et de passions que la noblesse inférieure ; elle avait surtout l'ambition du pouvoir, mais il lui manquait l'énergie nécessaire pour le conserver et le faire respecter. La masse de la noblesse , exclue des emplois , vivant de secours , ignorante et fanatique , avait les véritables préjugés aristocratiques. Unie aux prêtres, elle excitait le peuple, et celui-ci, composé de marins et d'artisans, dur, superstitieux et & demi sauvage, était prêt à se livrer à tous les excès. La classe moyenne , composée de bourgeois , de commerçants , de gens de loi , de médecins, etc. , souhaitait, comme partout, l'établissement de l'égalité civile , se réjouissait de l’approche des Français , mais n’osait pas faire éclater sa joie , en voyant un peuple qu’on pouvait pousser aux plus grands excès , avant qu'une révolution fut opérée. Enfin, à tous ces éléments de division se joignaient deux circonstances non moins influentes. Le gouvernement vénitien était énervé par la longue paix qu'il venait de traverser ; il tremblait au nom seul des Français , et redoutait scs propres défendeurs les Esclavons , soldatesque barbare , étrangère à Venise , et souvent en hostilité avec le peuple , n'attendant qu'une occasion pour se livrer au pillage , sans chercher à servir aucun parti. D'ailleurs il ne fallait plus compter sur la terre-ferme. A la réception du manifeste de Bonaparte , elle s’était soulevée tout entière contre la métropole ; Bergame , Brescia , Bassano , Dadoue , Vicenre , l'dine , venaient de s’ériger en république !

Quoique Venise pût résister, les grands, en possession du gouvernement, étaient enrayés d’entrer en lutte. Ils n'emisageaient qu'avec épouvante les horreurs d’un siège, les fureurs auxquelles les partis irrités ne manqueraient pas de se livrer avant le dénouement fatal ; ils redoutaient surtout de voir leurs propriétés de terre-ferme séquestrées et menacées de confiscation. Ils |>ensaient qu'en traitant ils pourraient du moins maintenir, à quelques modifications près, les anciennes institutions de Venise; conserver le pouvoir, sauver leurs terres, et épargner è la ville les horreurs du sac et du pillage. En conséquence, le parti des négociations fut adopté par ces hommes, qui n’avaient ni l'énergie de leurs ancêtres, ni les passions de la masse nobiliaire Ce Tut sous l'inlluence de ces idées que les principaux membres du gouvernement se réunirent chez le doge : c'étaient les six conseillers de la Seigneurie, les trois présidents de la Quarantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de terre-ferme, les cinq sages des

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ordres, les onze sages sortis du conseil , les trois chefs du conseil des Dix , les trois avogadori. Cette assemblée extraordinaire , et contraire même aux usages, avait pour but de pourvoir au salut de Venise : l'épouvante y régnait. Le doge , vieillard affaibli par l'âge, avait les yeux remplis de larmes, et ne prononçait que des paroles incohérentes : les uns proposèrent de gagner Bonaparte è force d'argent ; on aurait ainsi complété les démarches de l’ambassadeur Querini à Paris , qui avait des ordres d'acheter, à tout prix , des voix au Directoire ; mais personne ne voulut se charger d’aller corrompre l'intraitable général ; d’autres proposèrent de se défendre. On trouva la proposition imprudente; ce fut au milieu de toutes ces incertitudes qu'arriva le rapport des commissaires envoyés auprès de Bonaparte. Ils exposaient nettement la situation des choses ; ils disaient que le général était fermement décidé à obtenir satisfaction de la république ; qu'il exigeait des modifications importantes dans la constitution de l’État, et que peutêtre là ne se borneraient pas ses prétentions. Déjà cette question de réformes avait été agitée sur une communication du ministre Lallrmant au sénat ; mais elle avait été indéfiniment ajournée. Cette fois on sentit qu'il n’était plus possible de différer. On décida donc de réunir immédiatement le grand conseil, et de lui soumettre les modifications que l’on croyait convenables pour apaiser Bonaparte : « Il n'y a pas un moment à perdre, disaient les lettres de convocation ; le « péril devient chaque jour plus imminent; la bourgeoisie conspire; les Escla- « vons se disposent à piller la ville ; ne manquez pas d’assister à cette séance » solennelle ».

En conséquence de ces alarmes , le grand conseil fut assemblé le 1" mai ; et comme il régnait une grande fermentation dans Venise , le palais fut entouré de troupes et de canons; les ouvriers de l'arsenal , les corps de métiers , prirent les armes, et des patrouilles parcoururent les rues. Ce fut au milieu de cet appareil militaire que six cent dix-neuf patriciens, c’est-à-dire à peu près la moitié du corps de la noblesse, se réunirent pour prononcer en dernier ressort sur les destinées de la patrie. Le doge, pâle, défiguré, leur fit le tableau de la situation de la république, et ajouta qu’il paraissait nécessaire d'autoriser les deui députés à convenir avec le général Bonaparte, de quelques modifications dans la forme du gouvernement. Cette proposition ayant été appuyée, on arrêta à une majorité de cinq centquatre-vingt dix-huit voix, que : « Vu le malheur des circonstances et le péril a imminent de la patrie, le sénat ayant , dans sa prudence, jugé nécessaire d'en- « voyer deux députés auprès du général en chef Bonaparte , pour tâcher d’éviter » la ruine dont la république et cette capitale étaient menacées, et ayant autorisé « ces deux citoyens et l'amiral des lagunes à entrer en négociation , le grand con- * seil jugeait nécessaire d'étendre leurs pouvoirs jusqu'à traiter, même sur des « objets qui sont de la compétence de son autorité souveraine , sous la réserve « cependant de sa ratification. » Et afin d'atteindre plus sûrement ce but, les deux députés furent chargés de promettre au général en chef , conformément à sa

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demande, l’élargissement de toutes les personnes détenues à cause de leurs opinions politiques, depuis le moment où les armées françaises étaient entrées en Italie. Les deux commissaires partirent sur-le-champ , et trouvèrent Bonaparte sur le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes à l'attaque, et déjà les artilleurs français échangeaient des boulets avec les canonnières vénitiennes. Les deux commissaires lui remirent, avec une émotion visible, la délibération du grand conseil.

» Un instant, dit M. Thiers, il parut frappé de cette détermination ; puis, repre- « liant un ton brusque, il leur dit : Et les trois inquisiteurs d’État , et le comman- « dont duLido, sont-ils arrêtés? Il me faut leurs tètes! Point de traité jusqu'à ce « que le sang français soit vengé. Vos lagunes ne m’effraient pas ; je les trouve # telles que je l’avais prévu. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se « déroberont à la mort qu’en allant, comme les émigrés français , traîner leur a misère par toute la terre ! » Il est bien évident que ces menaces , que ce langage outré, ne sortirent de la bouche de Bonaparte que pour intimider les malheureux Vénitiens, et que toute cette feinte colère n’était, en déGnitive, employée que pour justifier l’odieuse spoliation qu’il avait consommée avant même qu’il eût des plaintes sérieuses à adresser au gouvernement vénitien. Voici, au reste, commentM. Thiers expliquent justifie la conduite du général en chef. « Lesdeuxcom- « missaires, ajoute-t-il, firent tous leurs efforts pour obtenir un délai de quelques « jours, afin de convenir des satisfactions qu’il désirait. Il ne voulait accorder que « vingt-quatre heures; cependant il consentit à accorder six jours de suspension « d’armes, pour donner aux commissaires vénitiens le temps de venir le rejoindre « à Mantoue, avec l’adhésion du grand conseil à toutes les conditions imposées. « Satisfait d’avoir jeté l’épouvante chez les Vénitiens, Bonaparte ne voulait pas en « venir à des hostilités réelles, parce qu’il appréciait la difficulté d’emporter les « lagunes, et qu’il prévoyait une intervention de l’Autriche. Un article des préli- « minaires portait que tout ce qui était relatif à Venise serait réglé d’accord avec « la France et l’Autriche. S’il y entrait de vive force, on se plaindrait à Vienne de a la violation des préliminaires, et de toutes manières il lui convenait mieux de « les amener à se soumettre. Satisfait de les avoir effrayés, il partit pour Mantoue tt et Milan, ne doutant pas qu’ils ne vinssent bientôt faire leur soumission pleine < et entière.

En effet, lorsque le rapport des commissaires eut été connu de la Seigneurie et des principaux membres du sénat , ils furent tous en proie à une sinistre frayeur ; ils ne savaient quel parti prendre ni quelle décision arrêter, et encore une fois ils se mirent sous l’égide du grand conseil. On le réunit le 4 , avec le même appareil de forces qu’on avait déployé trois jours auparavant; et après de longues discussions , on arrêta , à la majorité de sept cent quatre voix contre dix : « que le a grand conseil , animé du désir de faire cesser les différends qui s’étaient élevés a entre les deux républiques, autorisait ses commissaires à promettre tout ce qui

INVASION FRANÇAISK.

« serait nécessaire pour opérer une complète réconciliation ; qu’ils pourraient « même stipuler des conditions relatives à la constitution de l'État , sous la réserve a de les faire ratifier par le grand conseil ; » et pour témoigner de la loyauté des intentions de Venise , les inquisiteurs d’État et le commandant du Lido furent arrêtés; alors seulement les commissaires se rendirent à Milan pour aller déposer aux pieds de Bonaparte l’orgueilleuse constitution vénitienne.

I.es six jours de trêve que Bonaparte avait accordés étaient insuffisants pour amener à bonne Bn les négociations entamées ; c’en fut assez pour jeter la consternation dans Venise; on répandait les bruits les plus sinistres; on annonçait à chaque instant l’arrivée des divisions françaises, et la populace , ainsi que les Esclavons, mettaient à proQt cette panique pour piller et rançonner les habitants. Un instant, le sénat lui-même fut tellement épouvanté, qu’il autorisa le commandant des lagunes è capituler avec les généraux français qui se trouvaient & la tête de l’armée en l'absence de Bonaparte. On lui recommanda seulement l'indépendance de la république, la religion, la sûreté des personnes et des ambassadeurs étrangers, les propriétés publiques et privées, la Monnaie, la Banque , l’arsenal , les archives, les généraux français se bornèrent à accorder une prolongation de trêve , pour donner aux envoyés vénitiens le temps de négocier avec le général en chef.

En dehors de la populace , et sous l’influence de plus nobles sentiments, une agitation profonde se manifestait chez les hommes qui , ayant embrassé les idées réformatrices consacrées par la révolution française, voulaient enfin voir régénérées les institutions de leur pays. Ces hommes, pour la plupart jeunes, actifs, remuants et capables, entraînaient à leur suite un grand nombre de partisans. Ils avaient de fréquentes entrevues avec un des secrétaires de la légation française, M. Villetard , démocrate enthousiaste, qui, cédant soit à ses propres inspirations, soit aux instructions secrètes qu’il avait reçues de Bonaparte, ne manquait pas de les exciter à demander l’abolition radicale des anciennes institutions de Venise, et les aidait à rédiger le plan d’un nouveau système de gouvernement. 11 exaltait chaque jour leur imagination , en leur représentant les grandeurs de lu France républicaine, et la gloire dont cette nation rajeunie se couvrait sans cesse ; enfin il les encourageait à mettre leurs desseins à exécution , en leur promettant le concours de l’armée française. Ces conférences et ces encouragements portèrent leur fruit ; assurés de l’appui de la France , puisqu'un agent de cette nation guidait toutes leurs démarches, les patriotes vénitiens étaient devenus entreprenants et s'étaient décidés, dès le 9 avril , è réaliser leurs projets. Ce jour-là ils se présentèrent au palais ducal, porteurs d'un mémoire dans lequel étaient exposées la situation de la république, la nécessité d’accorder une tardive satisfaction au peuple, de démocratiser , suivant l’expression de l’époque , toutes les anciennes institutions de Venise, et de se placer enfin sous la protection de l’armée française.

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Le doge se défendit pendent plusieurs jours de recevoir une semblable commu nication ; mais sur les insistances des patriotes, il Gnit par leur promettre qu’il en prendrait connaissance dans un comité spécial qui devait bientôt se réunir chez lui. La réunion eut lieu en effet ; mais la lecture du mémoire ne Gt qu’accroître l'étonnement et la consternation des conseillers du doge , qui , depuis quelques jours, troublés par les graves événements qui se passaient autour d’cui, étaient hors d’état d’agir, de comprendre , et encore moins de donner des conseils. Le mémoire des patriotes leur échappa des mains, et les laissait plongés dans une morne inquiétude , lorsqu'un rapport de l'ofDcier chargé de veiller à la sûreté publique de la ville vint leur annoncer qu’en présence de l'agitation populaire et de la mauvaise disposition des troupes csclavonncs, il lui était impossible de répondre de la tranquillité publique, si on ne lui mettait en main de nouvelles forces. Ce rapport décida immédiatement des destinées de Venise. « Il n'y a pas « un moment à perdre, dirent les conseillers du doge; l’ennemi le plus dange- « reux est dans nos murs. Si nous ne prévenons les dissensions intestines, Venise « sera infailliblement saccagée par la populace et par les Esclavons. Le conseil des « patriotes est le plus salutaire à suivre. Réunissons le grand conseil et occupons- « nous immédiatement de sauver la patrie. »

Le 12 mai , le grand conseil fut en effet convoqué pour voter l'abolition de cette antique aristocratie. Une foule immense était réunie sur la place Saint-Marc et dans les environs du palais : on y apercevait la bourgeoisie joyeuse de voir enfin le pouvoir de ses maîtres renversé; le peuple, excité par la noblesse, prêt à se précipiter sur ceux qu'il regardait comme les instigateurs de cette révolution ; le clergé prêchant et pérorant, et les Esclavons n'attendant que le commencement des troubles pour opérer à leur proüt. Dans l'intérieur du palais , le doge , troublé et tremblant , parla avec une éloquence pathétique de la situation de la patrie et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souveraineté. Quelques orateurs se prononcèrent pour et contre cette proposition ; mais leur éloquence n’avait aucune action sur cette assemblée inquiète des événements du dehors. Un incident imprévu vint heureusement mettre fin à l'anxiété générale ; tandis que la discussion se traînait ainsi péniblement , on entendit tirer des coups de fusil ; la noblesse se crut menacée d’un massacre , et aussitôt les cris ; Aux voix I aux voix ! retentirent de toutes parts dans la salle; les scrutins s’ouvrirent, et cinq cent douze suffrages votèrent l’abolition de l'ancien gouvernement. D'après les statuts il en aurait fallu six cents ; car dans les affaires importantes les délibérations du grand conseil n'étaient valables qu’en présence de ce nombre de votants; il y eut encore douze suffrages contraires et cinq nuis. Pressé par les circonstances , le grand conseil passa outre, et rendit la souveraineté à la nation tout entière. Voici le texte de cet acte qui consommait la destruction du gouvernement vénitien :

» La nécessité de pourvoir au salut de la religion , de la vie et des propriétés de « tous les chers habitants de cet État , a déterminé le grand conseil à prendre les

« délibérations du 1" ot du 4 de ce mois , qui donnent à ses députés près le général « en chef de l'armée d'Italie , Bonaparte , tous les pouvoirs nécessaires pour rem- «plir cet objet si important. Aujourd'hui , pour le salut de la religion et de tous « les citoyens , dans l'espérance que leurs intérêts seront garantis , et , avec eux , a ceux de la classe patricienne, et de tous les individus qui participaient aux pri- « viléges concédés par la république ; enfin , pour la sûreté du trésor et de la u banque, le grand conseil, constant dans les principes qui ont dicté les deux « délibérations susdites , et d'après les rapports de ses députés , adopte le système « qui lui a été proposé, d'un gouvernement représentatif provisoire , en tant qu’il « se trouve d'accord avec les vues du général en chef ; et comme il importe qu'il « n'y ail point d'interruption dans les soins qu’exige la sûreté publique, les u diverses autorités demeurent chargées d’y veiller. »

A peine cette délibération fut-elle prise , que le conseil se sépara en tumulte. Les plus effrayés se réfugièrent dans leurs palais ; les autres se réunirent chei le doge , et l'ancien gouvernement se trouva aboli , sans que rien lui eût été substitué. Dans le moment même où cette dispersion s'accomplissait, un signal donné de l’une des fenêtres de la salle du grand conseil annonça que tout était consommé. A cette vue , la bourgeoisie ne se contint pas de joie ; mais le peuple furieux , portant l'image de saint Marc et parcourant les rues de Venise, fit entendre les plus horribles menaces et attaqua les demeures des habitants accusés d’avoir arraché cette détermination à la noblesse. Les maisons de Spada et de Zorzi furent indignement pillées et saccagées; le désoedre fut porté au comble, car il n’y avait ni chefs pour diriger les mouvements populaires, ni autorités pour les contenir. Cependant un certain nombre d'habitants , intéressés à la tranquillité publique , se réunirent, mirent à leur tête un vieux général maltais nommé Salembeni, qui avait été longtemps persécuté par l’inquisition d’État , et fondirent sur les perturbateurs. Après plusieurs rencontres, et un combat sanglant livré sur le pont de Rialto , ils les dispersèrent et rétablirent l'ordre. Les Esclavons furent ensuite embarqués et renvoyés.

Ainsi périt, victime de l'ineptie de ses principaux chefs , de la perfide habileté de Bonaparte, une république qui avait jeté tant d'éclat au moyeu Age , et qui pendant plusieurs siècles avait garanti l'Europe de la barbarie des Musulmans. Les patriciens de Venise s'étaient endormis sur leurs chaises curules ; leurs idées, leurs connaissances , leur politique, étaient exactement celles de leurs bisaïeuls; aussi leur crime n'est pas de s’être laissé entraîner dans l'immense tourbillon qui dévorait les royaumes et les empires, mais d’avoir succombésans l’ombre de gloire. Lorsque les troupes françaises occupèrent la fortesse de Pesehiera , les bastions s'écroulaient de vétusté , les canons étaient sans affûts ; il y avait pour toute garnison quelques invalides et pour tout approvisionnement une centaine de livres de poudre I C'était là la véritable image du gouvernement vénitien. On peut dire, en effet, que lorsque Venise acheva de tomber, elle était morte depuis longtemps.

HISTülRK UK VENISE.

Mais son gouvernement mit à garder ce cadavre ta môme vigilance qu'il avait mise à veiller sur elle dans la bonne fortune. Depuis la fin du xvii* siicle , elle gisait sur son lit de parade, et pour cacher ce grand secret (l'État, ce n'était pas trop de scs Dix , de ses Trois , de ses correcteurs , de scs plombs et de ses puits ! Les premiers qui franchirent hardiment cette enceinte, qui soulevèrent les voiles qui cachaient son existence au monde, ne trouvèrent dans a- mystère qu’un fa rit Ame En acceptant l'espèce de liberté que lui offraient les Français, liberté, hélas! qui fut de bien courte durée , Venise ne remarqua pas qu’elle sortait désormais de la série des souverains pour devenir en quelque sorte dépendante d'un autre pays et subir ses destinées. Quelques historiens nationaux ont avancé que si l’aristocratie vénitienne s’était défendue, elle eût repris sa puissance après le cours de la tempête et qu'elle l’aurait encore aujourd’hui ; nous adoptons complètement la première partie de cette proposition. Le récit exaclque nous avons fait desévénements et de la situation de l’armée française ainsi que des dispositions de son général , confirme pleinement rette opinion : quant à la seconde, relative au plus ou moins de durée du gouvernement de Venise, nous ne serons pas si explicites: il nous semble qu’il eût été bien difficile qu’un gouvernement ainsi constitué se maintint au milieu des violentes commotions qui , pendant les quinze premières années de ce siècle , ont agité l’Europe !

Pour maintenir la tranquillité dans Venise , on institua une municipalité provisoire composée de soixante membres, dont dix seulement étaient patriciens. Dandolo, l'un des rares hommes de mérite que Bonaparte déclara avoir rencontrés en Italie, en fut déclaré le chef; on envoya ensuite la flottille au delà des lagunes pour transporter dans la capitale une division française d'à peu près trois mille hommes. Les Français, sous les ordres du général Baraguey d'Hilliers, dé- I (arquèrent sur la place Saint-Marc, tambour battant et enseignes déployées, comme s’ils fussent entrés dans une ville amie. La plus grande partie du peuple les accueillit avec joie ; la minorité protesta par son silence contre cette prise de possession, mais c’était trop tard. Ainsi, sans se compromettre avec l’Autriche, sans se donner les énormes embarras d'un siège, Bonaparte en était venu A ses fins. Il avait renversé l’aristocratie vénitienne, et avait placé la république dans la même situation que la Lombardie, le Modénois, le Bolonais , le Ferrarais; maintenant il pouvait , sans aucun obstacle , faire tous les arrangements de territoire qui lui paraîtraient convenables. En cédant à l’Empereur toute la terre-ferme qui s’étend de l'Isonzo à l'Oglio , il lui était facile d'indemniser Venise au moyen de Bologne , de Ferrare et de la Itomagne, qui faisaient actuellement partie* de la Cisalpine; restaient ensuite le duché de Modènc et la Lombardie, dont on pouvait composer une seconde république, alliée de la première. Il avait encore mieux à faire , c’était de réunir toutes les provinces affranchies par les armes françaises, et de composer avec la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romaine. la Polésine, Venise et les Iles de la Grèce, une puissante république qui

INVASION FRANÇAISE. 515

aurait dominé à la fois le continent et les mers de l'Italie. C’est la pensée qu'il réalisa plus tard, sous une autre forme.

Le jour môme où les troupes françaises entraient à Venise, les envoyés vénitiens assistés du résident français se trouvaient à Milan auprès du générai Bonaparte et signaient le traité qui consacrait à la fois l’abolition de l'ancien gouvernement et stipulait quelques conditions insignifiantes relatives aux mesures à prendre pour la constitution d'un nouveau gouvernement , et la protection qui devait lui être accordée pour assurer son existence. Nous reproduisons ici les principales clauses de ce traité :

« Le grand conseil , renonçant aux droits héréditaires de l'aristocratie, abdique « la souveraineté , et reeonnatt qu’elle réside dans la réunion des citoyens. Il y « met seulement cette condition, que le nouveau gouvernement garantira la dette « publique, les pensions viagères, et les secours accordés aux nobles pauvres.

« La république française, sur la demande qui lui en a été faite, voulant con- « tribuer, autant qu'il est en elle, à la tranquillité de la ville de Venise, et au « bonheur de ses habitants, accorde une division de troupes françaises pour y « maintenir l'ordre et la sûreté des personnes et des propriétés.

a La station des troupes françaises à Venise n’ayant pour but que la protection a des citoyens, elles doivent se retirer aussitôt que le nouveau gouvernement sera « établi et qu’il déclarera n’avoir plus besoin de leur assistance. Les autres divi- « sions de l’année française évacueront également toutes les parties du territoire « vénitien dans la terre-ferme, lors de la conclusion de la paix générale. Le pre- * mier soin du gouvernement provisoire sera de faire terminer le procès des « inquisiteurs et du commandant du fort du Lido. Le directoire exécutif, de « son côté, par l’organe du général en chef de l'armée, accorde pardon et am- « nistie générale pour tous les aulrcs Vénitiens qui seraient accusés d’avoir pris a part ô toute conspiration contre i'armée française, et tous les prisonniers seront « mis en liberté après la ratification. »

La rédaction de cet acte humiliant annonçait assez la position désespérée des négociateurs vénitiens. On y stipulait la dissolution du gouvernement de Venise , avec lequel on traitait. On ne réglait nullement ce qui devait être mis à la place; et la France agissant comme souveraine, accordait aux sujets vénitiens pardon et amnistie ! Ce traité ne déterminait en outre ni les forces de la nouvelle république de Venise , ni le territoire quelle devait conserver, ni ses rapports avec les autres États ; enfin, cette capitale, où il y avait déjà une armée de quatorze mille hommes, devait recevoir une division française à titre de protection ! ce n'était pas un traité ; c'était une honteuse capitulation, d'autant plus honteuse qu'ou n'avait pas combattu. Au reste , l’occupation de Venise avait été le principal but de Bonaparte , et il mit tout en œuvre pour y parvenir. Aussi , le ministre des relations extérieures , en accusant au général la réception de cette convention, le félicitaitil de ce nouveau succès diplomatique et des moyens qu’elle mettait dans scs mains

HISTOIRE DE VENISE

pour arriver au résultat de la grande négociation avec l'Autriche. Aux articles patents du traité de Milan étaient joints cinq articles secrets : par le premier il était convenu que les deux républiques s’entendraient entre elles pour des échanges de territoire ; ce qui laissait les Vénitiens dans une triste incertitude. Le second et le troisième article portaient une contribution de six millions, dont trois en argent et trois en munitions navales. Le quatrième obligeait les Vénitiens à céder trois vaisseaux de guerre et deux frégates armés et équipés. Le cinquième prescrivait la remise de vingt tableaux et de cinq cents manuscrits qui seraient ultérieurement désignés par les commissaires français. Tous ces articles furent signés le 16 mai 1797.

Les articles secrets relatifs aux trois millions en munitions navales et aux trois vaisseaux et deux frégates qu’on devait livrer à la France , étaient un moyen de s'emparer de la marine vénitienne. Bonaparte , dont la prévoyance se portait sur tous les objets à la fois, ne voulait pas que les officiers de la marine, ou les commandants des places maritimes, mécontents de la révolution, livrassent aux Anglais les vaisseaux et les iles qui étaient sous leur commandement. Il tenait surtout aux lies Ioniennes , qui commandent l’entrée de l'Adriatique, et qui auraient été un admirable poste avancé dans le cas d’une guerre avec la Turquie. Sur-lechamp il donna des ordres pour les faire occuper'. Il réunit la petite flottille qu'il avait dans l’Adriatique aux vaisseaux trouvés dans Venise, mêla les équipages vénitiens aux équipages français, plaça è bord deux mille hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des îles. Il s'assurait ainsi d'une position qui devenant tous les jours plus imposante, devait influer singulièrement sur les négociations définitives avec l'Autriche.

Les premiers jours qui suivirent la dissolution de cette antique aristocratie , furent marqués par les démonstrations les plus vives en faveur du nouvel ordre

I. La conquête des Iles Ioniennes sc fit sous la direction de l’amiral Brtieys ; mais les Turcs et les Russes s’étant ligués ensemble contre la France , parvinrent bientôt après ik chasser les Français , non-seulement de ces lies, mais encore des divers postes qu’ils occupaient en Dalmatie. En 1798, la garnison française de Prevcsa , composée de quatre ceuls hommes, soutint courageusement l’attaque de onze mille Turcs; mais forcée decéder devant ce grand nombre d’eonemis, elle ouvrit les portes de la ville cl fût entièrement massacrée. En 1799 , une flotte lurco-russe se présenta devant Corfou , dont la garnison était peu considérable, et au moyen de secrètes intelligences établies dans la place, elle put facilement s’en emparer. Les autres lies de l’Archipel subirent le sort de Corfou. Les Russes les constituèrent en un État indépendant , sous le nom de République des sept iles unies, et les placèrenlsous leur protection et celle de la Porte. Le traité deTilsitl (1807) les rendit à la France. Napoléon y Ut ajouter d’importantes fortifications, et y entretint une garnison jusqu’en 1814. Depuis celle époque cet archipel forme de nouveau un Étal libre, sous la dénomination d' États unis des iles Ioniennes, cl est placée sous la protection exclusive de la Grande-Bretagne. La république des iles Ioniennes avec deux cent mille habitants, un revenu public de trois millions de francs, et une milice n ilionale de quatre à cinq mille hommes, ne pourrait maintenir son indépendance; mais l’Angleierre y entretient environ deux mille quatre cents hommes de troupes , et quelques frégates y viennent souvent montrer le pavillon britannique. Ou assure que le gouvernement anglais dépense jusqu'à cinquante mille livres sterling par an à l'entretien des fortifications et pour la solde des troupes qui ne sont pas à la charge des insulaires. A ce prix il tient les clefs de la mer Adriatique et surveille l'Archipel.

de choses : le 25 mai , la municipalité provisoire de Venise ordonna la démolition des fameuses prisons de l'inquisition d'État. Ces prisons, maintenues jusqu'aux derniers jours de la république, n'étaient plus, il faut le dire, qu’un épouvantail ; car lorsque les libérateurs y pénétrèrent , ils n’y trouvèrent qu'un seul prisonnier , qui A la vérité y était détenu depuis seize ans. Le registre des écrous pour crimes d'État ayant été ouvert, on reconnut que le nombre des condamnés ne s’était élevé qu'à quatorze , depuis le commencement du xviii* siècle. On rendit la liberté au prisonnier solitaire, qui resta plusieurs jours sans comprendre les événements qui venaient de s'accomplir; on visita ensuite les divers étages des puits , et partout on trouva des instruments de torture. Les malheureux qui avaient lwbité ces affreux cachots, y avaient laissé aussi des traces nombreuses de leur séjour : c’étaient des croix, des chiffres, des lignes cabalistiques, des vers , des sentences , à demi effacés par le temps et l'humidité. Quelques-uns de ces détenus paraissaient avoir été coupables envers le clergé , d'autres avoir fait partie de ce corps; c’est ce qu'indiquaient non-seulement leurs signatures, mais encore les églises et les cloches griffonnées par eux sur les murs. La plupart des inscriptions qu’on put y déchiffrer, exprimaient la terreur, le repentir, la crainte d’un doit i ment plus sévère, ou le désespoir ! Après avoir fait combler tous ces cachots , on plaça à l'étage supérieur l'inscription suivante : Prisons de la barbarie aristocratique triumvirale , démolies par la municipalité provisoire de Venise, an premier de la liberté italienne. La même municipalité fil briller au milieu de la place Saint-Marc le livre d'or , la corne ducale et tous les autres attributs de cette dignité ; les cendres de ces divers objets furent jetées au vent ; on planta dans les principaux quartiers de la ville, des arbres de la liberté, et sur le livre que le lion de Saint-Mare tient entre ses griffes , on remplaça l’ancienne inscription : Pax tibi, IHarce evangelista meus, par celle-ci : Droits de l'homme et du citoyen ; ce qui fit dire à un gondolier « que le lion de Saint-Marc avait enfin » tourné la page! » A l'instar des principales villes de France, il se formai Venise des clubs révolutionnaires qui prétendirent tout régler, tout diriger et tout réformer : on y rédigeait des listes de proscription, l'on y prononçait la confiscation des biens, des personnes suspectes, et l'on y proposait c haque jour de nouvelles constitutions. De son côté la municipalité , qui n'était investie d'aucun titre définitif, et qui n'avait aucune attribution précise , se mit à faire des lois et affecta de se croire le centre du gouvernement des anciens États de la république; elle voulut envoyer des agents dans les prov inces de terre-ferme, pour y faire reconnaître sa suprématie ; mais là le système républicain se trouvait déjà établi, l'autorité y avait acquis une certaine consistance, et les ordres des municipaux vénitiens y furent complètement méconnus. Pour comble d'humiliation, Chiozza et Palestrinc, ces deux faubourgs de Venise, qui devaient tout à cette métropole, refusèrent de reconnaître les autorités. Ce n'était partout que confusion et anarchie. La plupart des nobles, tous les anciens fonctionnaires, avaient quitté la malheureuse

HISTOIRE DE VENISE

Venise, et il ne restait plus assez d’hommes habitués au* affaires pour diriger les intérêts généraux. Le déficit existait dans toutes les caisses, et il fallut recourir aux emprunts forcés pour subvenir aux dépenses urgentes que la présence de l’armée française décuplait.

Cet état de choses dura jusqu'au mois d'octobre , et pendant ce temps une secrète inquiétude glaça tous les cœurs. Ses patriotes seuls ne perdaient pas espoir; on connaissait vaguement les dispositions de Bonaparte; on savait qu’il voulait démembrer la république, mais aussi il avait fait espérer, dans les conférences de Milan, que si la république de Venise adoptait les principes démocratiques de la France, il réunirait à son territoire le Ferrarais, la Romagne, peut-être même le port d' Ancône, [.es patriotes vénitiens avaient ajouté foi à ses paroles ; aussi se montraient-ils pleins d’ardeur pour organiser les nouvelles administrations et régénérer leur pays ; les partisans de l'ancien ordre de choses tournaient au contraire leurs vœux vers l’Autriche ; ils la faisaient solliciter par les membres les plus illustres de l'émigration ; mais cette puissance était trop habile pour rien compromettre par une indiscrétion , et ne répondit aux vœux qui lui étaient adressés que par d'insignifiantes promesses. Enfin, le 19 octobre, toutes les incertitudes , toutes les illusions disparurent ; on connaissait déjà à Venise les principales clauses du traité qui venait d'être signé, le 17, à Campo-Formio. « Bonaparte, disent ses panégyristes, avait résolu de sacrifier Venise; cet État a ne lui inspirait plus que de l'indifférence et du mépris. Il voyait les Vénitiens, « sans force et sans énergie , divisés entre eux et n'accepter qu’avec froideur le « système politique qu'il avait voulu leur imposer , et il se décida à livrer Venise <■ à l'Autriche, à condition que l'Autriche renonçant à la limite de l'Oglio , stipulée a par les préliminaires de Léoben, rétrograderait jusqu'à l'Adige. L'État de Venise « était d’ailleurs le seul territoire qu’on pût offrir à titre de compensation et « de dédommagement ; il fut donc partagé entre la France , l'Autriche et la Cisal- « pine ; Bonaparte l'avait établi en république démocratique pour l'intérêt de la a France; il l’immola & celui de la paix, s En tronquant les dates, il est facile de faire de pareils raisonnements; mais Bonaparte avait disposé de Venise longtemps avant qu'il eût des plaintes sérieuses à lui adresser; les préliminaires de Léoben en font foi. Et d'ailleurs jamais Bonaparte n'eut la ferme intention de faire de Venise une république démocratique; il l'immola dès le principe, parce qu'il la vit faible et isolée. Quoi qu'il en soit , voici les trois articles du traité de Campo- Formio qui déterminent ce portage d'une manière positive.

« Art. 5. L’empereur d'Autriche consent à ce que la république française possède en toute souveraineté les Iles ci-devant vénitiennes du Levant, savoir: Corfou, Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cérigo et autres Iles en dépendant, ainsi que Butrinto, Larta, Vonitza , et en général tous les établissements ci-devant vénitiens en Albanie, qui sont situés plus bas que le golfe de Lutrino.

« Art. 6. La république française consent à ce que S. M. l’emperenr et roi possède en toute souveraineté et propriété les pays ci-dessous désignés , savoir : l'Istrie , la Lombardie , les lies ci-devant vénitiennes de l'Adriatique , les bouches de Cattaro , la ville de Venise , les lagunes et les pays compris entre les États héréditaires de 8. M. l'empereur et roi, et une ligne qui partira du Tyrol , traversera le lac de Garde , ensuite l'Adige , suivra la rive gauche de ce fleuve jusqu'à Porto-Legnago , et viendra joindre la rive gauche du Pô , qu’elle suivra jusqu'à la mer.

Art. 8. La république cisalpine comprendra la ci-devant Lombardie autrichienne , le Bergamasque , le Bresrian , le Crémasquc , la ville et forteresse de Mantoue , le Mantouan , Peschiera , la partie des États ci-devant vénitiens A l'ouest et au sud de la ligne désignée dans l’art. 6. »

Le traité de Campo-Formio fut signé le 17 octobre 1797.

La consternation fut profonde parmi les patriotes ; lorsqu’ils connurent ofiiciellement les clauses du traité de Campo-Formio , ils exhalèrent contre le vainqueur qui les sacrifiait des imprécations véhémentes et bien naturelles. La municipalité de Venise pensa un instant à s’opposer par les armes aux dispositions du traité qui concernaient Venise; Dandolo fit prononcer le peuple sur la question de savoir s'il voulait maintenir sa liberté. Le peuple prêta serment et jura de vivre libre ou de mourir. En conséquence d'énergiques représentations furent adressées à Bonaparte sur l'acte arbitraire qu'il venait d'accomplir ; le secrétaire Villetard , qui avait contribué de la meilleure foi du monde à opérer dans Venise la révolution démocratique , considérant son honneur engagé dans cette circonstance , crut devoir ajouter ses propres observations à celles des patriotes vénitiens. Mais ni les uns ni les autres ne purent faire fléchir la volonté du général ; voici la réponse qu'il leur adressa : « Je ne comprends rien à ces protestations; elles «sont aussi intempestives qu'inconvenantes. La nation vénitienne n'existe pas! « Divisé en autant d'intérêts qu'il y a de villes , efféminé et corrompu , aussi « lâche qu’hypocrite, le peuple vénitien est peu fait pour la liberté 1... s'il a la « vertu pour l’acquérir, eh bien ! qu'il la défende! il n'a pas eu le courage de la « conquérir sur quelques oligarques... La république française ne peut pas donner « les États vénitiens, parce qu’il n’est pas dans les principes du gouvernement de a donner aucun peuple... Si les armes de la république continuaient à être beu- « reuses contre une puissance qui a été le nerf et le colfre de toutes les coalitions, « peut-être Venise aurait pu par la suite être réunie à la Cisalpine ; mais je vois a que ce sont des lâches. Eh bien 1 qu'ils fuient, je n'ai pas besoin d'eux. »

Cette lettre insultante , qui ne contenait que des injures et pas une seule bonne raison , consacrait l’une des plus odieuses violations du droit des gens que l’histoire ait mentionnées , et ne laissait aucune espérance aux patriotes vénitiens ; ils essayèrent de se rallier à la Cisalpine ; mais ils furent dédaigneusement repoussés.

HISTOIRE DE VENISE

Convaincue dès lors que toute résistance serait désormais impossible , la municipalité de Venise se déclara dissoute; mais en se retirant, les membres qui la composaient firent entendre d'énergiques protestations. Ainsi , une aristocratie de dix siècles tomba sans honneur , une démocratie de quelques jours essaya de laver cette honte , et ne put y parvenir; car ce fut encore un membre du patriciat, le procurateur François Pesaro, qui se présenta comme commissaire impérial pour prendre possession de la nouvelle province autrichienne , et l'ancien doge tomba évanoui au moment où il prêtait entre ses mains serment d'obéissance ' ; celui-ci racheta du moins sa lâcheté par l'excès de sa douleur ; tandis que Pesaro ajouta l'ignominie à l'humiliation de sa patrie !

C'est ainsi que fut étouffée la nationalité vénitienne. Après le traité de Milan , Venise pouvait encore se croire indépendante et libre; le traité de Campo-Formio ne lui laissait aucune illusion I l.a conduite de Bonaparte fut hautement bldmée au sein des assemblées législatives de France; cet ignoble trafic d'une nation qu'on n’avait pas vaincue, mais abusée, trahie, excitait l'indignation de quelques hommes généreux qui étaient restés fidèles aux principes de 89. « Eh quoi ! « disaient -ils, c'est la France qui, après avoir fait une sanglante révolution o pour affranchir les peuples de la tyrannie des rois, vend au despotisme une o république qui avait atteint de si hautes destinées et à qui l'Europe était « redevable de tant de bienfaits! ses institutions étaient surannées, odieuses, si a l'on veut ; mais elles avaient été détruites, et sa régénération commençait sous « nos auspices ! Était-ce pour la punir de ses actes coupables envers l'armée fran- « çaise? mais l'armée n’nvait-elle pas eu les premiers torts en violant son terriu toire 1 Était-ce simplement pour accorder une indemnité à l'Autriche? mais quelle a indemnité devions-nous à l'Empire , lui qui avait soulevé contre la France toutes nies puissances du Nord ! D'ailleurs nos armées n'étaient-elles pas victorieuses a sur tous les points; et nulle part les vainqueurs ne doivent des indemnités aux « vaincus. » En effet, si Bonaparte eût voulu combiner ses opérations avec celles de l'armée du Ithin , s'il eût voulu temporiser un peu , il aurait pu sans concessions obtenir le même résultat. Biot, dans un discours qu'il prononça au conseil des Cinq-Cents, soutint que la cession de Venise et de la Dalmatic aux Autrichiens occasionnerait la ruine de In France en Italie; c'était en effet leur donner un ascendant immense sur les destinées de la |>éninsulc. Quoi qu'il en soit de toutes ces récriminations , des considérations politiques d’un autre ordre prévalurent , et le traité de Campo-Formio fut ratifié.

Avant de livrer Venise aux Autrichiens, les Français s’emparèrent des principaux approvisionnements de l’arsenal; ils détruisirent le Bucenlaure; ils enlevèrent au palais ducal ses manuscrits les plus précieux , des tableaux , des statues ;

1. Le doge Mtinlni Fui dépouillé comme Faliero de riionucur d’avoir sou portrait appeudu daus la salle du grand conseil, à la suite de ceux de scs devanciers. N’avail-il pas, lui aussi, trahi son |tays par sa faiblesse et sa pusillanimité ?

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ils dépouillèrent le portique de Saint-Marc des chevaux que Dandolo avait conquis autrefois & Constantinople ; le lion de Saint-Marc fut aussi arraché de sa colonne , et tous ces objets d'art , de science et de gloire furent expédiés sur Toulon 1 . Après ces actes de spoliation , dernier outrage qu'ils pussent Taire à la république, les Français évacuèrent Venise le 18 janvier 1798, et les Autrichiens en prirent possession le métne jour.

Voilà quelle fut la dernière phase du' renversement de la république de Venise. Nous allons maintenant raconter l’existence de cet État sous la domination de l’étranger.

t. Le lion de Saint- Marc remonta, en 1814, sur sa colonne ; mais , dans son voyage aux Invalides, il perdit l'évangile que soutenait une de ses griffe?. Insignifiant sous le rapport de l'art, il était à Venise un emblème national et public de l'ancienne puissance de la république. Sacré sur la place Saint-Marc, à l'esplanade des Invalides il n'était qu'une marque superflue du courage de nos soldats , moins noble que tous ces drapeaux déchirés pris sur le champ de bataille, et suspendus aux voûtes de l'église. Les quatre chevaux, dits de Corinthe, allèrent au&i reprendre la place d’où ils avaient été enlevés, et sont, comme autrefois, à demi cachés sous le portique de l'église Saint-Marc. Leur histoire, après bien des discussions, est enlin établie sur des renseignements satisfaisants. Les décisions et les doutes d'Érizzo, de Zanclli, et dernièrement du comte Léopold Cicognaru, tendaient à leur donner une origine romaine , et à les faire remouter jusqu'au temps de Néron ; mais M. de Sclilcgel survint pour apprendre aux Vénitiens la valeur de leur trésor; et un Grec, M. Mustoxidi, prouva définitivement les droits de ses concitoyens sur celte noble production de l’art : M. Musioxidi a démontré que ces chevaux sont grecs; qu'ils ont été fondus dans riledeChio, et qu'ils furent portés à Constantinople dans le v* siècle, par ordre de Théodose. Le métal , analysé à Paris, fut recoonu de cuivre pur au lieu d'airain de Corinthe , comme on le disait et comme il était naturel de le croire.

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