LES VÉNITIENS EN OKIENT
« envoyés vers vous ; ils vous crient merci : qu’il vous prenne pitié de Jérusalem « qui est en servage des Turcs, que pour Dieu vous veuillez les accompagner, afin « de venger la lionte de Jésus-Clirist ; ils ont fait choix de vous parce qu'ils savent « que nul n'est aussi puissant que vous sur la mer. Us nous ont commandé de nous «jeter à vos pieds, de ne nous relever que lorsque vous nous aurez octroyé notre « demande et que vous aurez pris pitié de la Terre-Sainte d'outre-mer. » Le doge et le peuple s'écrièrent aussitôt : « Nous l’octroyons! » Le traité fut signé et juré solennellement le lendemain.
Les Vénitiens s’engageaient à transporter en Égypte neuf mille écuyers, quatre mille cinq cents cavaliers avec leurs chevaux et vingt mille fantassins ; le prix du transport, y compris les subsistances, fut lixé à 85,000 marcs d'argent pur de Cologne , payés d'avance (soit 4,250,000 livres de France suivant M. Sismondi); quant à leur contingent particulier, ils devaient armer cinquante galères , à condition qu'ils auraient la moitié des conquêtes et du butin. l:n an leur fut accordé pour faire les préparatifs.
L’année suivante ( 1202) les croisés arrivèrent à Venise , mais tous ne s’étaient pas rendus à l'appel : quelques chefs étaient morts, d'autres avaient pris une autre route; de manière qu'il survint pour le paiement du prix convenu des difficultés que le doge sut encore faire tourner au profit de la république, los croisés réunis n'avaient pu payer que la moitié de la somme ; Itandolo leur accorda un délai d’un an pour le reste, à condition qu'ils aideraient la république à soumettre Zara <pii s’était donnée au roi de Hongrie, ainsi que quelques autres places de la Dalmatie et de l'Istrie révoltées. Les croisés ne demandaient pas mieux ; mais ils étaient retenus parla défense, émanée du souverain pontife, d'employer leurs armes ailleurs qu'en Terre-Sainte et surtout contre des chrétiens. Au moyen d’une distinction fort habile entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel du pape, le doge leva leurs scrupules, et, quoique égé de quatre-vingt-quatorze ans, il fut nommé généralissime des forces navales. Son fils, Vital, était amiral sous ses ordres; le marquis de Montferrat commandait l'armée de terre.
Le 8 octobre 1202 , la flotte fit voile pour Zara ; elle était composée des cinquante galères fournies et montées par les Vénitiens, de trois cent dix batiments de transport pour les troupes et les vivres , et de cent vingt palandres pour les chevaux; en tout quatre cent quatre-vingts navires. Jamais armement si formidable n’était sorti de la lagune. Le doge, monté sur la capitane , coiffé du bonnet ducal orné de la croix , et l'étendard de Saint-Marc à la main, donna le signal du départ.
Malgré l'opposition d j pape, qui menaçait les croisés d’excommunication , Zara fut enlevée après cinq jours d'assauts meurtriers. Le partage du butin mil aux prises les Vénitiens et leurs alliés : ils se battirent pendant toute nue nuit et ne cédèrent qu'à l’intervention des chefs français et du doge lui-même. Lorsque cette querelle fut apaisée, l'excommunication lancée par le pape devint un nouveau
HISTOIRE DE VENISE
sujet de discorde : les Français voulaient se soumettre; niais Dandolo résista jusqu'au bout. Toutes ees dissidences retardèrent l'expédition et forcèrent il passer l'hiver dans le port de Zara.
Dans cet intervalle , une de ces révolutions de (volais si fréquentes à Constantinople amena au camp des croisés Alexis, fils d'Isaae l'Ange, empereur (l'Orient, que son propre frère avait détrôné. Échappé à la fureur de son oncle, le jeune prince venait demander aux croisés ce qu'il n'avait pu obtenir ni des princes chrétiens ni du pape , un secours suffisant pour prendre la ville impériale et chasser l'usurpateur : en retour, il s’engageait à payer 3(10,000 marcs d'argent , à nourrir l'armée pendant un an, à soumettre l'empire grec à l'Église romaine, et à tenter une nouvelle expédition contre Jérusalem. Ces promesses n'auraient produit qu’une faible impression sur le doge s’il n'avait eu d'autres motifs d'accueillir un projet qui servait ses vues secrètes : les querelles des Vénitiens avec l'empereur n’étaient qu’assoupies; Venise avait de cruelles injures à venger; elle avait à lutter contre la concurrence des Pisans, qui jouissaient alors à son détriment de plusieurs privilèges dans les ports de l’empire; en dernière analyse, elle avait plus à gagner à la prise de Constantinople qu’à celle de Jérusalem. Quant aux barons français , il leur était devenu indifférent de se battre là ou ailleurs. L'exécution fut donc résolue malgré la cour de Rome.
Au printemps de l’année 1303, la flotte quitta son hivernage, et, après une longue navigation à travers les îles de l’Archipel , où elle relâcha plusieurs fois, elle mouilla le 8 juin dans le canal de Constantinople. L'armée tout entière débarqua sur la rive méridionale A Scutari , où elle déploya ses tentes. A la vue de cette immense cité , la p[u)iart des croisés furent saisis d'étonnement. « Sachez , dit n Villehardouin , qu'il n'y eut si hardi à qui le cœur ne frémit ; car oneques si ■i grande affaire ne fut entreprise.» L'usurpateur Alexis, non moins surpris de leur arrivée, entra d'abord en pourparlers, et enfin se décida à faire sortir de la ville un nombreux corps de ses troupes en leur recommandant toutefois de ne se livrer à aucun acte d’agression.
Du côté des croisés la résolution fut plus hardie et plus soudaine. Lorsqu’on eut débarqué tout le matériel de siège, les chefs tinrent conseil, et, malgré l’infériorité numérique de l’armée, ils décidèrent qu’on attaquerait les tirées (8 juillet 1203). En effet, le lendemain, après une messe solennelle, l’armée entière, divisée en six corps ou batailles , traversa le Bosphore. Les chevaliers étaient montés sur les palandres à côté de leurs chevaux sellés et prêts au combat ; les galères remorquaient les palandres jusqu'au rivage d'Europe, et, dès qu'elles approchaient du fiord , les chevaliers s'élançaient à la mer le casque en tête et l'épée au poing, suivis de leurs arbalétriers. Aussitôt qtle les Grecs les virent approcher, ils s'enfuirent à toute bride, sans même avoir abaissé leurs lances, en sorte que les assaillants n'éprouvèrent aucune difficulté pour faire descendre à terre leurs chevaux.