‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 22 sur 155 · LES VÉNITIENS EN ORIENT · texte numérisé non relu

LES VÉNITIENS EN ORIENT

La tiHc de la chaîne qui fermait le port était défendue par la tour de l'ialata; les croisés entreprirent le siège de cette tour sans désemparer. Les tirées qui la défendaient firent une sortie nocturne; mais, avec leur Idcheté ordinaire, ils s'enfuirent aussitôt que les assiégeants eurent pris les armes : les uns se noyèrent en voulant se jeter dans leurs barques; les autres reculèrent avec tant de précipitation que n’ayant pas en le temps de refermer les portes, ceux qui les poursuivaient y entrèrent pèle-mèle avec eux. Ik‘ son côté, Dandolo, avec les galères vénitiennes, attaquait vigoureusement les ouvrages de défense maritime, composés de palissades flottantes et d'un double rang de chaînes derrière lesquelles st1 tenaient les vaisseaux grecs rangés en bataille. La résistance fut longue ; mais, après quelques heures de combat, la chaîne avant été rompue et les palissades dispersées, les Vénitiens pénétrèrent dans le canal et détruisirent la flotte ennemie. Maîtres alm-s des faubourgs et du port, les croisés se disposèrent à une attaque générale contre le corps de la place.

A ne considérer que la disproportion des moyens au but , c’était une entreprise téméraire : l'année ne s'élevait pas à plus de trente mille hommes; les remparts de Constantinople présentaient un développement de dix-huit milles de circuit, et celle vaste enceinte , formée de deux rangs de murailles du côté de la mer, de trois du côté de la terre, était défendue par quatre cent soixante-dix-huit tours ; enfin la garnison, y compris les habitants en état de porter les armes, |xjuvait s'élever à trois cent mille hommes.

Sans s’arrêter à ces considérations , les croisés se demandèrent seulement si l'on attaquerait la ville |>ar mer ou |>ar terre : les Vénitiens voulaient que l'attaque se fit par mer, au moyen des échelles et des ponts-levis placés sur leurs vaisseaux; mais les Français répondirent « qu'ils ne sauraient mie si bien aider sur « mer comme ils savoient sur terre , quand ils avoient leurs chevaux et leurs « armes. » Les avis se trouvant partagés, il fut décidé que chaque nation se réserverait de combattre sur l'élément qu'elle se croyait faite pour dominer. En effet , le 17 juillet , l'assaut général èut lieu , et, de part et d'autre , on se battit avec un acharnement extraordinaire. L'empereur grec , placé sur une tour, semblait vouloir, par sa présence, exciter le courage des assiégés, tandis que son gendre, Théodore Lascaris, commandait les troupes.

Malgré l'intrépidité des Français, l'attaque du côté de terre marchait lentement ; sans cesse renversés des murailles, ils éprouvaient de grandes pertes. Les Vénitiens furent plus heureux : après avoir battu les remparts au moyen des machines de guerre dont les vaisseaux étaient munis, Dandolo ordonna le débarquement. • Ores pourrez, dit Villehardouin , ouïr estrange prouesse. Le duc de Venise, qui « vieil homme estoil et goutte ne voyoit , tout armé sur la proue de sa galère , le ogonfanon de Saint-Marc par devant lui, s'écriant aux siens qu’ils le missent à <i terre. » En effet , il débarqua le premier et commanda l’assaut. Entraînés par son exemple, les Vénitiens escaladèrent les remparts.

IIISTOIKK DK VKMSE.

Ce premier succès fut de courte durée. Une sortie tqvérce par l’empereur Alexis avait forcé les Français à se replier vers leur camp. Les Vénitiens, engagés seuls dans Constantinople , abandonnèrent les positions qu'ils avaient enlevées pour courir au secours de leurs allies menacés par des forces su|icrieures. En se retirant, ils mirent le feu à la ville, et elle devint la proie des llaimnes dans une étendue de plus d une lieue. Aussitôt qu'ils se furent rangés à côté des Français, l’armée grecque s'approcha , et le combat s'engageait d'une manière sérieuse, lorsque tout à coup l'empereur ordonna la retraite, malgré les représentations de Lascaris. A cette première lâcheté Alexis en joignit une autre : à peine était-il rentré dans la ville, que renonçant à défendre son trône il s’enfuit avec sa fille Irénée dans une barque chargée de ses trésors et gagna DtbtUot (Zagara) , petit village de la Bulgarie. Se voyant abandonnée par son maître, la population se souleva. Dirigée par un oflieier du palais, elle tira Isaac de sa prison , le replaça sur le trône, et courut ouvrir les portes aux confédérés. I.c siège avait duré huit jouis, ltétabli sur son trône, Isaac l'Ange continua les promesses faites pur sou (ils Alexis, et ratifia les traités conclus à Zara; l'armée victorieuse s'établit à l*éra pour en attendre l'exécution. Les deux princes furent couronnés ensemble le 1" août 1202.

Alexis s'aperçut bientôt qu'il avait promis ù ses libérateurs plus qu'il ne pouvait tenir : les deux clauses principales étaient la soumission de l'empire grec à l’Église romaine, et le paiement de 200,000 marcs d'argent; or, il n’avait ni assez d'inlluence ni assez de richesses pour les accomplir. Afin de gagner du temps, il obtint des croisés qu'ils resteraient une année à Constantinople et l’aideraient à consolider son autorité. Mais les Grecs, irrités de la présence de ces étrangers qu'ils appelaient des Barbares , écrasés d'impôts, soumis à mille vexations, ne tardèrent pas à éclater en plaintes et en murmures; Alexis lui-même, excité par Murzulphe1, protovestiaire du palais, commença à montrer aux Français hauteur et dureté. A plusieurs reprises, les barons réclamèrent l'exécution des traités, et des collisions sanglantes s'ensuivirent; cnfinles Grecs poussèrent la perfidie jusqu'à vouloir incendier la flotte vénitienne, restée à l'ancre dans le port. Le Iroitrc Murzulphe, profitant des dispositions du peuple, gagna la garde de l’empereur et les chefs de l'année impériale, et suscita une sédition à la suite de laquelle Alexis fut jeté dans une prison et étranglé. Ange mourut de douleur, et Murzulphe se fit proclamer empereur (26 janvier 120'»).

Cette nouvelle usurpation changea la position des croisés. Ils décidèrent, d'après les conseils de Dandolo et sur les déclarations des théologiens, qu'ils avaient le droit de s'emparer de Constantinople et de la soumettre ù l'autorité du saintsiège. Les scrupules de conscience ayant été satisfaits par celle interprétation, on se prépara de nouveau à assiéger la ville. Cependant, avant de rien entreprendre,

I. Son vrai nom était Alexis A ruje Ducat. I.e surnom de Mm/ulplie lui avait ôte donné à rails*' de la disposition do ses sourcils. Un croit qu'il était petit cousin de l'empereur.

LRS VÉNITIENS EN OIUENT. ST

Henri Daudolo rédigea un traité demi il avait arrête les bases, et le fit approuver par les Français (mars 12fti). Les clauses de ce traité par lequel une poignée d'aventuriers se partageaient d'avance l'empire d'Oricnt, dont ils ne soupçonnaient ni l’étendue ni les limites, sont curieuses à connaître :

t° — Après la conquête de la capitale , un nouvel empereur sera élu par douze électeurs , dont six Vénitiens et six Français.

2" — l.a nation (pii n'obtiendra |kis l’empire aura en compensation le patriarcat et l'église île Sainte-Sophie ; les autres églises seront partagées également entre les chefs des deux nations.

3” — Tout le pays conquis sera divisé en quatre parties ég: les ; l'une de ces partira écherra au nouvel empereur, et les trois autres aux Vénitiens et aux Français

i” — Le partage du butin se fera de la même manière que celui des terras.

S* — L'armée coalisée séjournera un an à Constantinople, pour affermir le trône du nouvel empereur.

6° — Enfin le pape sera invité à excommunier tous ceux qui n’exécuteraient {vas les conventions précédentes.

Le 9 avril 1204, l'opération commença; mais cette rois , au lieu de diviser ses forces en deux corps séparés , l’armée se concentra en une seule masse. Le premier assaut ne réussit point; repoussés avec perte, les croisés regagnèrent à grand’ peine leurs vaisseaux. Le 12, on renouvela par terre et par mer une attaque dans laquelle Henri Dandolo se distingua par son intrépidité et sa prodigieuse activité. Enfin, après quelques heures d'un horrible carnage, deux vaisseaux, le Pèlerin et le Paradis, que montaient les évêques de Soissons et de Troyes, ayant été poussés contre une tour par une forte brise , une échelle fut dirigée sur le rempart. Deux soldats, Pierre Alberti, Vénitien, André Durboise, Français, s'élancèrent sur cette échelle et parvinrent nu sommet de la tour, où ils arborèrent la bannière des évéques et le goufanon de Saint-Marc. A cette vue, l’ardeur des assiégeants redoubla ; quatre tours furent successivement escaladées , et bientôt l'armée entière envahit la ville. Murzulphe (enta vainement de reprendre l’avantage ; abandonné de ses troupes, il s'éloigna la nuit même, et le désespoir dans le cœur, d’une ville qui n'avait pas eu l’énergie de se défendre. Après son départ , Théodore Lascaris et Théodore Ducas, dont le premier était destiné à relever dans la suite l'empire d'Oricnt, s'efforcèrent encore de conduire au combat les Grecs découragés ; mais ils no purent y réussir, et , à leur tour, ils lurent obligés de chercher leur salut dans la fuite. Dès ce moment , Constantinople tomba au pouvoir des croisés.

Cette immense métropole de l'Orient fut livrée pendant plusieurs jours au pillage et à l'incendie; [dus de dix mille habitants périrent sous les coups des soldats, qui dévastaient les temples, les palais, les édifices publics et les maisons particulières; une innombrable quantité d'ouVrages d’art, statues, tableaux, marbres, obélisques, objets de luxe, amassés depuis neuf cents ans; des trésors

HISTOIRE DE VENISE

min moins précieux en livres el en inscriptions, disparurent pour toujours. Parmi les objets d'art sauvés de la destruction on cite les quatre chevaux de bronze doré, connus sous le nom île chevaux de Corinthe, qui surmontent encore aujourd'hui le portail de Saint-Marc, et qui, à plusieurs siècles de distance, figurèrent à Home et à Paris. Le butin devait être apporté dans un lieu déterminé; mais l’avidité des soldats et l’indiscipline des armées à cette époque ne permettaient guère de compter sur une scrupuleuse exécution. Quoi qu'il en soit, la masse à partager se trouva de '*00.000 marcs d’argent. On évalue à 950,000 marcs (environ 200 millions de francs) la somme totale du butin. Les Vénitiens eurent pour leur part 10,000 livres d’or, 150,000 livres d’argent, des marchandises d'un grand prix, des esclaves, des chevaux, et plusieurs reliques sacrées.

Après la prise de Constantinople et la soumission des Grecs , il fallut s’occuper de l’élection de l’empereur : les douze électeurs jetèrent d’abord les yeux sur Henri Dandoto; mais ce vieillard héroïque n’étant pas disposé à accepter, ils firent tomber leur choix sur Baudouin , comte de Flandre , qui fut couronné (13 mai 1 20 ’i ) avec le cérémonial accoutumé. Vingt mille soldats chrétiens, partis un an auparavant pour délivrer le tombeau de Jésus-Christ à Jérusalem, détournés de leur route pur un incident, avaient suffi pour accomplir cette immense révolution !

Ce n’était pas tout encore ; il restait à partager le |>ays conquis. Conformément au traité de Zara , l’empereur en eut un quart , dans lequel se trouvait comprise la moitié de Constantinople; les trois autres quarts échurent aux Français et aux Vénitiens. Ces derniers, outre les provinces maritimes et les îles qui convenaient le mieux à leurs intérêts commerciaux , eurent en partage l’autre moitié de la capitale et une ligne d’établissements qui s'étendait de la mer Noire jusqu'à la Italmatie. Le texte de ce traité, qui rendit les Vénitiens maîtres du quart et demi de l'empire romain, titre que les doges portèrent pendant longtemps ( quart w partis rt dimiiliœ tqlins imperii romani dont iualores) , est parvenu jusqu'à nous: mais les noms de lieux, défigurés par des écrivains barbares, y sont à peine reconnaissables, et la possession ne fut pas d’assez longue durée pour que cette géographie politique ait reçu la sanction du temps. On y trouve les noms de Lacédémone, Dyrrachium, Rodostc, Ægos Potamos, Gallipoli, Égine, Zacinthe, Céphalonie; mais il parait qu'un très-grand nombre de villes et de provinces furent oubliées par les faiseurs de partage , qui n'en cou- ’ naissaient même pas l'existence. L’Ile de Candie avait été assignée à Boni face , * marquis de Montferrat et roi de Thessalonique : il l’échangea avec, les Vénitiens contre des terres plus rapprochées de sa capitale; et cette île , qui prit le titre de royaume, devint dans la suite une des possessions les plus importantes de la république. A proprement parler, jamais; nation n’avait entrepris des conqu les moins proportionnées à ses forces. Venise ne se composait alors que de la ville

l.F.S VÉNITIBNS EN (HUENT.

et ilu Dogado; sa population ne dépassait pas deux cent mille dînes; et le nouveau partage lui attribuait sept ou huit mille lieues carrées de territoire avec sept ou huit millions de sujets !

Enlin, le nouvel empereur, le marquis de Montferrat et le doge écrivirent au pape pour lui demander son approbation sur tout ce qui avait été fait , et le prier de lever l’excommunication lancée contre les Vénitiens à cause de l'expédition de Zara; car il devenait nécessaire de réconcilier la république avec le saint-siège afin de prévenir les nouvelles difficultés que ferait naître l'élection d'un Vénitien au patriarcat de Constantinople. Innocent III désapprouva tout en principe, mais il sanctionna les faits accomplis, et même, après quelques difficultés plutôt apparentes que sérieuses, il confirma l’élection de Thomas Morosini à qui les croisés , d’un accord unanime , avaient conféré le titre de patriarche.

Son étonnante extension de territoire mettait la république dans une situation très-embarrassante : comment lui serait-il possible de soumettre et de contenir ses nouveaux sujets? Bientôt persuadé de son impuissance, le sénat déclara d'abord qu'il renonçait pour lui-même à des conquêtes lointaines qui épuiseraient la nation sans aucun profit ; et, en 1207, un édit accorda à tous les citoyens vénitiens la permission d'armer, à leurs frais , des vaisseaux de guerre afin de soumettre pour leur compte les îles de l'Archipel et les villes grecques des côtes , leur cédant la propriété de leurs conquêtes en fief perpétuel , et ne s’en réservant que le simple protectorat. Les marchands vénitiens acceptèrent la concession; et, ouvrant leur cœur à une ambition nouvelle, ils entreprirent de conquérir ces terres abandonnées. Dans l’histoire de ces guerres privées, le petit nombre des assaillants et la lâcheté des tirées, toujours vaincus, sont également remarquables. On vit presque simultanément Marc Dandolo et Jacques Viaro fonder le duché de Gallipoli : Marc Sanudo, celui de Naxos; Marin Dandolo soumettre nie d’Andros; André et Jérôme G hisi , celles de Théonon, Micone, et Sriros; Pierre Justiniani et Dominique Michieli, celle de Cens ; Philocole Navagieri enfin , celle de Lcmnos qui fut érigée en grand-duché.

Cependant plusieurs princes de la famille impériale desComnène n'avaient pas entièrement renoncé à l'espoir de reconquérir le trône et l'empire. L’un d eux , Théodore Lascaris, secondé par le sultan dTconium, reprit Nicéc et s'établit dans la liilhynie ; d'autres parcoururent les diverses provinces et soulevèrent les populations contre les Français. Leurs démarches furent si actives qu’en peu de tenqis une insurrection générale força Baudouin à quitter Constantinople pour aller mettre le siège devant Andrinople, dont les Grecs venaient de s'emparer. Habitués à avoir bon marché de celte nation, les Français ne sortirent qu'avec des forces insuffisantes; aussi Dandolo crut-il prudent de se joindre à eux avec quelques troupes vénitiennes. F ne fois devant Andrinople, la petite armée se vit harceler par une multitude de cavaliers bulgares, toujours prêts pour l'attaq ’.e

H1STOI R K DE VENISE.

comme pour la fuite . fatigués do cos escarmouches continuelles, les croisés se mirent à leur poursuite, mais ils tombèrent dans une embuscade où le plus grand nombre perdit la vie. Baudouin lui-même resta entre les mains de Bulgares, et subit les traitements les plus atroces : après lui avoir coupé les bras et les jambes, on le lit déchirer par les bêtes féroces. Dandolo reconduisit à Constantinople, à travers mille dangers, les débris de l’armée chrétienne ; peu de temps après , luimt'me fut atteint d’une maladie mortelle, et il termina sur le théâtre de ses exploits sa longue et glorieuse carrière (juin 1205)

Après la mort du doge, tous les Vénitiens présents a Constantinople tinrent une assemblée à la suite do laquelle ils envoyèrent à Venise une députation , afin d'obtenir l’envoi d'un magistrat qui fût investi de pouvoirs assez étendus pour administrer convenablement les grands intérêts que la république avait en Orient. Il fallait donc deux successeurs à Dandolo: l’un pour exercer le dogat à Venise, l’autre pour représenter la république à Constantinople. Le premier fut Pietro Ziani, lils de l'ancien doge Sébastien Ziani; le second, Marin Zeno, qui reçut le titre de pndestà. Le sénat nomma aussi uni' commission chargée d’examiner les actes de l’administration de Henri Dandolo, et de signaler les abus s’il en avait existé , en même temps que de proposer les moyens d’en empêcher le retour. Telle est l'origine de la singulière institution des correcteurs d'État.

Le premier soin de Pietro Ziani fut d’assurer à la république la possession des îles qu’elle venait d'acquérir dans le Levant. Une flotte de. trente et une galères, sous les ordres de'Kcnicr Dandolo, mit à la voile, et en passant elle enleva l’Ile de Corfou , possédée par les princes normands établis dans la Pouille ; puis , ayant jeté des garnisons dans les places de Modon et de Coran sur la cote du Péloponèse, elle se dirigea sur Candie. L’Ile se soumit sans résistance.

Cependant les Génois , qui avant ces événements jouissaient dans l'empire grec de prérogatives importantes, se trouvant menacés dans leurs intérêts, ne laissèrent |>as leurs rivaux jouir paisiblement de cette dernière conquête : à leur instigation , les Candiotes , d'abord sous la conduite du comte de Malte , ensuite sous celle du comte de Naxos, s'insurgèrent contre la domination vénitienne et tinrent en échec les armées de la république. Pendant plus de cinquante ans, ce fut de part et d’autre une suite non interrompue d’efforts pour repousser la servitude ou pour l’établir. Écrasés par la force, les insurgés se réfugiaient dans les montagnes et reprenaient les armes aussitôt que le nombre de leurs oppresseurs avait diminué. Voulant étouffer ce dangereux esprit de révolte, le sénat décréta une émigration considérable pour Plie de Candie; et, afin do h.lter l’accomplissement de cette mesure, il y distribua un grand nombre de fiefs. Ces fiefs étaient

1. Les restes de ec grand humtnc avaient êtè déposés dans l'église de S'iinle-.Hophie ; mais S la prise de Condanlinnple par les Turcs, son tombeau fut détruit, et l'un envoya seulement à Venise sa cui lusse, son épée, ses éperons, glorieuses dépouillés qui jusqu'à ce jour sont restées en possœsion de ses descendants directs.

LES VÉNITIENS EN ORIENT. Cl

de deux classes : les uns, sous le nom de cavalerie, appartenaient exclusivement aux chevaliers ; les autres , sous relui de serventarie, étaient réservés aux fantassins, mais cinq fois moins étendus que les premiers, puisque les chevaliers étaient obligés de servir la république à cheval, avec lance et armure complète, et suivis de deux écuyers conduisant des chevaux de rechange, (iliaque fief de chevalier reçut en outre vingt-quatre esclaves sarrasins, et chaque serventurie, quatre.

Malgré re système de colonisation , Venise ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y avait plus de proportion entre la métropole et ses colonies ; qu elle avait une trop vaste étendue de territoire à défendre , et que de longtemps elle ne trouverait pas dans son sein un assez grand nombre d'émigrants pour les peupler. Dans celte perplexité, le doge trouva un moyen énergique de résoudre la difliculté : c'était une émigration en masse de la nation vénitienne vers Constantinople et les mers de l'Archipel. « Nous avons un État , dit-il au grand conseil, et « nous n'avons point de territoire ; sans territoire comment espérer de voir notre a population s’accroître; et, sans population, comment maintenir notre puiso sance , comment accomplir les destinées auxquelles nous devons nous croire « appelés? Tant que nous resterons renfermés dans ces lagunes, au fond d'un o golfe orageux, les peuples que nous avons soumis, et à qui notre domination « n’assure aucun avantage , ne pourront se considérer comme formant avec nous « une nation ; nous en tirerons bien quelques tributs , mais ils seront absorbés « par les efforts continuels que nous aurons à faire pour contenir les tributaires «dans l’obéissance. Il dépend de vous de changer cette plage aride, ou vous « vous trouvez loin de toute ressource et au milieu de vos ennemis , pour le «plus beau site de l'univers, dont vous interdirez à votre gré l'approche aux « l'isans et aux (lénois, d’où vous dominerez les Iles de l’Archipel, toute la « (irèce et les côtes d’Asie, et où vous appellerez à vous sans efforLs, comme «sans concurrence, le commerce du monde! » Ce discours produisit une profonde sensation sur l’assemblée, et si le procurateur Angelo Faliero ne se fût levé pour combattre la proposition , il est probable que ce grand mouvement se serait accompli ; car, lorsqu'on en vint aux suffrages , elle ne fut repoussée qu'à une seule voix de majorité. Soit qu’il eût éprouvé un vif chagrin de rel échec, soit qu'il sentit sa lin prochaine , Pierre Ziani , qui occupait le trône ducal depuis vingt-quatre ans , déclara vouloir résigner scs fonctions. Le sénat déféra à ses désii-s, et un mois après son alidiratinn une maladie violente le lit descendre au tombeau.

Le successeur de Ziani fut élu d’une manière trop irrégulière pour que nous négligions de constater cette grave infraction à la loi. Les électeurs, comme nous l'avons déjà dit, étaient au nombre de quarante. Or il arriva que les voix se partagèrent entre Rainier Dandolo et Jacques Thiepolo, deux généraux distingués; iiendant soixante jours le scrutin donna constamment le même résultat.

HISTOIRE Itli VENISE.

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Fatigué de tant de persistance et n'axant aucun moyen de la vaincre, le sénat ordonna que le sort déciderait : le sort tondia sur Jacques Tliiepolo (1228). Sous ce doge, on eut à réprimer deux nouvelles insurrections des Candiotes, soutenus cette fois par Vatace, empereur de Nicée et chef des Grecs indépendants. Cette guerre engagea le sénat et le doge à prendre parti pour les empereurs de Constantinople, auxquels ils ne cessèrent d'envoyer de nombreux secours en hommes et en argent : obligé par ce moyen de disséminer ses forces, Vatace devenait plus facile à vaincre, (''est durant une de ces luttes acharnées que l'empereur Baudouin II, réduit à emprunter V.OOO marcs aux Vénitiens, ne put leur donner d'autre gage que la couronne d’épines de Jésus-Christ , teinte encore de son sang. Cette précieuse relique, dégagée nu moment de l'échéance par le roi saint Louis, fut transportée solennellement à Paris.

Reportons maintenant notre attention sur les événements qui se passaient, pour ainsi dire , aux portes de la république.

Les factions des Guelfes et des Gibelins, nées de la longue querelle qui s’était élevée entre le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric H, ensanglantaient alors l’Italie. Les Vénitiens, persévérant dans leur principe politique (h; s'opposer à rétablissement des etrangers dans leur voisinage, entrèrent dans la ligue des villes italiennes contre l'Empereur, équipèrent une flotte considérable, et l’envoyèrent, sous les ordres de Pierre Tliiepolo, fils du doge, croiser dans les eaux de Naples, tandis que sur terre ils attaquaient l'un des alliés les plus précieux de Frédéric, c'est-à-dire Eecelino, aventurier plein d’audace qui, par sa bravoure et ses talents militaires, était parvenu à soumettre à sa domination la Marche de Trévise, tout le pays compris entre Vérone et Padoue , et à former, par une alliance avec Crémone , Parme , Modène et Reggio , une formidable confédération contre la ligue lombarde. Le succès ne vint pas celte fois couronner les entreprises de la république : sa flotte se relira devant celle de l'Empereur sans avoir soutenu aucun engagement. Honteux d'une telle pusillanimité, le jeune Tliiepolo voulut prendre sa revanche en allant combattre dans les rangs de l'année de terre; mais, à la suite d'un engagement désastreux, il fut fait prisonnier, et eut la tète tranchée par ordre de l'Empereur. Son père, déjà accablé d'années, ressentit un tel chagrin de cette catastrophe , qu’il résigna le pouvoir ( 1219 . Pendant tout le temps qu'il avait porté la couronne ducale, Tliiepolo s'était occupé de la réforme des lois : il fut le premier, avec le concours de Pantaléo Justiniani, île Thomas Centranigo, de Jean Michicli et d'Étienne Badoucr, à faire profiter sa patrie des lumières que la découverte inattendue des Pandectes de Justinien venait de répandre sur la science du droit.

Marin Morosini, le successeur de Tliiepolo, mourut au bout de deux ans ( 1 252), et les électeurs firent choix de Renier Zeno , jurisconsulte éminent , qui consacra les premières années de son règne à la rédaction d'un code maritime. La guerre qui éclata entre Gènes et la république vint bientôt l’arracher à res paisibles

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