‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 25 sur 155 · POLITIQUE IHTSRIEUBE. — CLOTURE SU GRAND CONSEIL · texte numérisé non relu

POLITIQUE IHTSRIEUBE. — CLOTURE SU GRAND CONSEIL

(12WH3I9.)

Réforme des éleelions ducales. — Venise se déclare souveraine de l'Adriatique. — Nouveaux règlements intérieurs. — Venise evcomuninièe. — Le sainl-ofiice s'établit dans ses ÉU»U. — Déposition du doge. — Luttes des partis. — Clôture du grand conseil.

a guerre contre les Génois, quoique heureuse par ses résultats, n’en avait pas moins épuisé h» finances de la république; aussi, pour les rétablir, fallut-il recourir à de nouveaux impôts qu'on fit peser spécialement sur les grains et les farines. Cette mesure excita de violents murmures; le peuple se |>orta en foule devant le palais ducal, demandant à grands cris la suppression de l'impôt. Vainement le doge essaya-t-il de calmer les esprits en justifiant l'urgence des nouvelles charges, sa voix fut méconnue et couverte par les menaces et les huées des séditieux ; ensuite la populace se porta dans les quartiers habités par la noblesse pour piller et incendier les maisons qui lui paraissaient suspectes. I ne circonstance particulière donnait plus de gravité encore à ces troubles; la voici. Depuis quelques minces, des querelles particulières agitaient les familles nobles ; Laurent Thiepolo, illustré dans la guerre contre les Génois, avait failli devenir victime de l'inimitié de deux hommes puissants : Laurent et Jean Dandolo l'avaient attaqué et blessé grièvement , en plein jour, au milieu de la place publique, et cet acte de violence avait divisé en deux partis les principaux habitants de la ville. Les Thiepolo s’étaient constitués les défenseurs de la vieille aristocratie; les Dandolo, quoique leur origine remontât aussi aux premiers temps de la république, s'étaient déclarés les chefs de tous ceux cher, qui les richesses ou une illustration récente avaient fait naître quelque ambition. Justement effrayé d'une telle siiua-

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lion , le sénat prit le parti de faire arrêter les meneurs subalternes de l'insurrection et les envoya au supplice sans autre forme de procès. C'est au milieu de ces circonstances difficiles que survint la mort du doge Renier Zeno ( 1263).

Jusqu'ici la surveillance s'était, pour ainsi dire , accrue à chaque nouvelle élection ducale, afin de soustraire plus sûrement les opérations du vote à toute espèce d’intrigue. Après la mort de Zeno , on redoubla de précautions , et la défiance fut portée si loin , qu’il a été depuis lors reconnu impossible d'en dépasser les bornes; aussi cet essai devint-il la règle définitive dans les élections postérieures. Comme ces opérations occupent une grande place dans l'histoire de Venise , nous allons en expliquer avec soin le mécanisme.

Durant les six première siècles de la république, le droit d'élire le doge avait été exercé par le peuple entier ; plus tard ( 1 173) ce choix fut confié à onze électeurs ; cinq ans (1178) après on procéda différemment ; le grand conseil nomma quatre commissaires, qui désignèrent chacun dix électeurs; enfin, en 1219 , pour mieux établir la majorité , le nombre des électeurs fut porté à quarante et un. Telle était la règle existante lorsqu'il s'agit de procéder au remplacement de Zeno. La Seigneurie proposa au grand conseil et soumit au peuple , qui l'accepta comme loi , qu’à l’avenir nul ne prendrait part à l’élection que les électeurs âgés au moins de trente ans; quant aux formes, elles furent réglées de la manière suivante :

Le grand conseil étant assemblé , on lirait au sort trente membres qu'un nouveau tirage réduisait à neuf. Ces neuf conseillers nommaient quarante électeurs provisoires , à leur tour réduits à douze par le sort. Ces douze en désignaient vingt-cinq autres, lesquels vingt-cinq se réduisaient encore à neuf par lu même voie; ces neuf en nommaient quarante-cinq, qu'une dernière décision du sort réduisait à onze; enfin, ces onze derniers en élisaient quarante et un qui devenaient les électeurs définitifs. Ceux-ci , après avoir été confirmés par le grand conseil à la majorité absolue des suffrages, élisaient le doge, qui devait réunir au moins vingt-cinq voix. Telles étaient les principales combinaisons de cet étrange mode d'élection. Malgré les précautions minutieuses dont on l’avait entouré , il ne répondit pas toujours nu but proposé ; plus d'une fois l'intrigue , l'ambition égoïste, beaucoup d'autres sentiments étrangers au bien de la patrie, parvinrent à se faire jour à travers ces réseaux étroits mais encore flexibles.

Le premier doge nommé d'après ce système fut Laurent Thiepolo , l'un des chefs les plus actifs du parti aristocratique; c'est sous le règne de ce prince que lu république consacra par une mesure positive son prétendu droit de souveraineté sur la mer Adriatique, dont un siècle auparavant elle avait été investie par

I . Ce tirage se faisait de la manière suivante : on mettait dans une urne autant de boules qu'il y avait de conseillers réunis, et |>ar>iii ees boules il y eu avait trente dorées. Un jeuue enfant les tirait une it nue, et chaque membre venait recevoir de sa main celle qui lui était adjugée par le sort; ces trente-là devenaient électeurs. Tous les tirages au sort subséquents se tirent de la même manière.

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le pape Alexandre III. Voici les mot ils ipii amenèrent cette détermination : une grande disette de grains s'étant fait sentir à Venise pendant l'hiver de 1269, le sénat (H demander à toutes les villes de terre-ferme de lui céder une partie des blés qu'elles tenaient en réserve. AncOne, Padoue, Trévise, Bologne , Ferrarc, Trieste , s'y refusèrent ; la Dalmatie consentit à rendre ce service , mais en y attachant des prix exorbitants. Pour se venger d'une conduite si inhumaine , le sénat conçut le projet d'établir un droit de navigation sur l’Adriatique , et de soumettre à des visites rigoureuses tous les batiments qui navigueraient dans cette mer en deçà d’une ligne tirée du cap Ravenne au golfe de Fiume en Istrie. Depuis quelques années, le gouvernement vénitien avait établi un capitaine ilu golfe, chargé de parcourir les eaux de l'Adriatique et d'en interdire l'entrée à tous les vaisseaux étrangers. Cet officier fut chargé de mettre à exécution la nouvelle loi.

Toutes les villes, tous les États atteints par cette flagrante violation du droit des gens, firent de vives réclamations'; les Bolonais et les Aneonitains ayant voulu appuyer les leurs par les armes, il s'ensuivit une lutte dont le résultat fut de forcer les vaincus à reconnaître les prétentions de Venise (1275). Le sénat ne s'en tint pas là : pour consacrer son usurpation aux yeux de toutes les puissances, il ordonna qu'une fête nationale, célébrée chaque année, en perpétuerait le souvenir. En effet , depuis cette époque jusqu'aux derniers temps de la république , le jour de l'Ascension , le doge , entouré de la noblesse , des principaux officiers de l'État, et monté sur une magnifique galère (le Bucentaure) brillamment pavoisée, toute resplendissante de dorures, se dirigeait vers la passe du Lido; là, au milieu des chants du clergé, aux yeux de tous les ambassadeurs étrangers , qui par leur présence semblaient sanctionner la prise de possession du golfe , il jetait un anneau d'or dans la mer en prononçant ces paroles : Despnnsamus , te mare, in signum t'eri perf/rtuique dominii.

Jusqu'à la mort de Thiepolo, arrivée au mois d'août 1274, aucun événement important n'occupe les annales de la république : les tirées de Candie essayèrent bien de se révolter, mais une simple démonstration de Morosini suffit |iour les faire rentrer dans le devoir. L'interrègne qui suivit fut employé à la rédaction de diverses lois , qui témoignent assez, de la politique inquiète et soupçonneuse du sénat : une d’entre elles défend aux doges d’épouser ou de faire épouser à leurs enfants des femmes étrangères , en ajoutant que ces sortes d'alliances seraient à l'avenir une cause d'exclusion de la dignité ducale ; une autre interdit aux sujets vénitiens l’acceptation de fonctions publiques chez l'étranger ; une troisième enfin nroscrivit la possession d'immeubles hors du territoire de la république. Par de telles précautions, le sénat croyait affranchir à toujours le pays de toute influence étrangère , et le préserver des guerres intestines qui désolaient alors les divers Étals de l'Italie.

Aussitôt après la promulgation de ces lois, on pensa à donner un successeur à Thiepolo (1275). Jacques Contarini, vieillard octogénaire, dont la famille avait

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déjà été élevée au trône, obtint la majorité des suffrages. Quelques guerres insignifiantes, suscitées en partie par le droit de navigation, occupèrent les cinq années de son régne. Son âge et ses infirmités le forcèrent à résigner le pouvoir (1280) , et Jean Dandolo, le chef du parti démocratique, homme actif cl plein d'énergie, qui avait illustré sa jeunesse par de grandes actions, fut appelé à le remplacer. Dandolo s’appliqua à terminer les différends qui existaient entre Venise et les États voisins, au sujet du commerce des grains, et à mettre les forces de la république sur un pied respectable. Son courage et sa fermeté ne tardèrent pas à être mis à une rude épreuve, dont les détails sont du plus haut intérêt.

A cette époque, Pierre d’Aragon et Charles d’Anjou (1283) se disputaient le royaume de Sicile; le pape Martin IV, prenant sous sa protection le frère de saint l.ouis , publia une croisade rontrc le prince espagnol , et somma tous les États de la chrétienté d'y concourir. Les Vénitiens refusèrent de prendre part à une guerre dans laquelle leur intérêt n'était pas engagé; pour les y contraindre, le pontife courroucé les excommunia et mit la république en interdit , sentence terrible dans ces temps de soumission au saint-siège , mais dont Venise supporta avec calme les conséquences, car aucun de ses sujets ne prit les armes pour une cause qui lui était étrangère. Ce conflit dura trois ans, et pendant ces trois années les églises restèrent fermées, la célébration des saints mystères fut suspendue. En vain des agents secrets du pape cherchèrent -ils à soulever les passions religieuses ; confiant dans ses chefs, le peuple attendait sans se plaindre le dénouement d’une situation devenue presque intolérable. Ce moment arriva enfin : une mort soudaine enleva le pape Martin , et , moins rigoureux ou plus habile, son successeur Honorius IV réconcilia la république avec l'Eglise (1286). Rome se montre rarement désintéressée dans sis actes : l'une des premières conséquences de la réconciliation fut l’établissement de l'inquisition ecclésiastique à Venise 1 ; mais le doge et le sénat n’acceptèrent ce tribunal qu’après en avoir mûrement examiné le caractère, et avec des restrictions telles qu'il n'eut jamais pour les Vénitiens les conséquences qui le rendirent si odieux partout ailleurs. Par exemple, nul ne pouvait être soustrait aux juges séculiers; les inquisiteurs n'avaient pouvoir que sur les hérétiques proprement dits, et sous cette qualification n’étaient compris ni les Juifs, ni les musulmans, ni même les Grecs schismatiques; enfin ils n’étaient que des accusateurs publics en matière d'hérésie , et les tribunaux ordinaires prononçaient après avoir pris conseil de docteurs ecclésiastiques qui ne faisaient pas partie de ce corps. Ainsi , tandis que toute la chrétienté courbait le front devant la tiare, tandis que le roi d'Angleterre se déclarait vassal du pape , et que le roi de Franco , pour complaire au

I. Déjà en l*(9 le gouvernement de Venise avait institué des inquisiteurs séculier^ pim* poursuit re lis hérétiques.

saint - siège , allait exposer il une mort certaine la fleur de sa noblesse dans les sables de la Syrie, Venise seule résistait au\ envahissements de la cour pontificale. Sans contredit, les Vénitiens furent redevables de ces importantes et salutaires modifications à la fermeté de Daudolo; ils ne lui doivent pas moins de reconnaissance pour les sages règlements qu’il introduisit dans les différentes branches de l'administration , ainsi que pour les nombreux établissements d'utilité publique dont il dota leur ville. C’est encore à ce doge magnanime que Venise doit ses premières monnaies d'or, ces ducats si renommés, qui prirent leur nom vulgaire ( sequins , zecchini) de l’atelier monétaire ( ’/ecca ) où on les frappait. En 1-289, la mort enleva Jean Daudolo à l'affection de son peuple; il fut remplacé par Pierre Cradenigo, personnage illustre et l’un des principaux chefs du parti aristocratique.

Ici commence une des plus grandes révolutions qui aient agité Venise, car elle acheva d’étouffer- l'élément populaire et lit acquérir à l'aristocratie une prépondérance qu’elle a conservée jusqu'à la lin du xvin* siècle. Arrêtons-nous un instant pour considérer les causes et les progrès de cette crise politique, qui devint pour la république l'origine d'une ère nouvelle. Celte élude nous force à reprendre les choses de plus haut.

I.ors de la formation des Etats vénitiens, il exista pendant quelques siècles une sorte d'assemblée nationale i connue sous le nom d'nnrnÿo) devant laquelle étaient portées toutes les affaires importantes, et qui nommait le doge. La nature et la composition de cette assemblée n'ont jamais été clairement expliquées, faute de documents précis. Les partisans de la démocratie ont dit qu'ollc était formée du peuple tout entier sans distinction de classes; mais le parti contraire fait observer que, d'après le témoignage unanime des anciennes chroniques, ces réunions générales se tenaient dans les églises : d’abord à lléraclée, puis à Malamocco , et eu dernier lieu à Kioalto ; or, ajoutent-ils , comment une population si nombreuse aurait-elle pu tenir dans h» petits temples que l’on construisait alors? et ils en concluent que déjà à cette époque la prétendue assemblée populaire ne devait guère être composée (pie des familles tribunitiennes, des tribuns en exercice, des hommes le plus en crédit , et des membres du clergé. Quoi qu'il en soit, le peuple avait dès lors incontestablement le droit de nommer directement le doge, et de sanctionner la plupart des actes politiques de quelque importance. La création du corps des Pregudi, en 1052, restreignit considérablement le pouvoir de l 'arrengo; enfin, en 1172 fut institué le grand conseil, composé de quatre cent cinquante à cinq cents membres, nommes annuellement par les six quartiers de la ville. Le grand conseil, résultat d'une élection annuelle, pouvait être considéré jusqu'à un certain |Hiint comme une assemblée représentative de la nation, au nom de laquelle il exerçait la souveraineté ; mais il faut remarquer qu'au moment de sa formation il fut exclusivement composé de nobles, comme le prouve le petit nombre primitif de ses membres. Dans tous les registres de cette époque et même

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dans ceux des époques antérieures, la désignation des hoiniqps élevés aux charges im|>ortantcs de l’État est toujours précédée des mots vir nabi lis; les hautes fonctions publiques étaient d'ailleurs , toujours et sans exception , occupées par des nobles, ce qui ne serait point arrivé s'il y avait eu un élément plébéien dans le grand conseil. Déjà , dans ces temps reculés , on disait comme on a dit plus tard « que les nobles formaient le grand conseil, et que le grand conseil formait le « corps de la noblesse vénitienne » ; et comme le grand conseil avait été substitué à l'assemblée du peuple dans l'exercice du pouvoir législatif, la véritable natioii, la nation politique, était dès lors réduite à la classe aristocratique. Ajoutons cependant que cette concentration, bien qu'établie en fait, n’était pas consacrée en droit : tout citoyen pouvait être nommé au grand conseil, et si les plébéiens s'en trouvaient presque entièrement exclus, ce n’était que par suite de l'influence naturelle qu'exerçaient les nobles sur les élections.

Les conquêtes de la république en Orient , les tributs qu’elle était parvenue à imposer à toutes les nations qui naviguaient dans l'Adriatique, l'activité commerciale toujours croissante de scs habitants, avaient considérablement augmenté la richesse publique; des fortunes colossales s'étaient formées, et de cette prospérité naquirent des ambitions sans nombre. Les nouveaux enrichis, les parvenus, voulaient être du grand conseil, participer au pouvoir, et, pour y arriver, ils achetaient les suffrages des électeurs; d'un autre côté, les nobles réclamaient leur admission exclusive dans ce conseil , en vertu de leur seule naissance. Le nombre des exclus augmentant de jour en jour, celui des mécontents s'accrut en proportion et finit par devenir embarrassant, car ils trouvaient un appui naturel dans le peuple : un impôt , une défaite , devenaient l’occasion d’émeutes et de séditions d'autant plus difficiles à réprimer, que la noblesse elle-même était divisée en deux partis. Sous le dernier doge, Jean Dandolo, en 1286, les désordres furent si grands, qu'on avait songé à réformer la constitution dans le sens aristocratique. Les chefs de la Quarantie 1 criminelle proposèrent de décréter qu'aucun citoyen ne pourrait être élu membre d’un conseil ou d une magistrature quelconque , s'il n’avait fait partie une fois du grand conseil , lui , ou son père , ou son frère ainé. Le doge , qui appartenait au parti populaire , repoussa ce projet deux fois en dix jours, et le ni alu quo lut maintenu.

Après la mort de Dandolo, le peuple, encouragé par les espérances qu'il avait entretenues dans le parti démocratique , s’assembla en tumulte et nomma de sa pleine autorité Jacques Thiepolo , fils et petit-fils de doges , essayant même de soutenir par la force la validité de l'élection. Cet essai de restauration de l 'arrengo populaire ne réussit point : le grand conseil se conduisit avec tant de fermeté, que Thiepolo , n'osant ni accepter ni refuser, quitta Venise ; et ses partisans décou-

1. Haute cour judiciaire, appelée quarantie parce qu’elle se composait de quarante membres. Il y avait en outre la quarantie civile vieille, et la quarantie civile nouvelle, qui ne connaissaient que des affaires civiles, mais toujours en dernier ressort.

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rages, laissèrent nommer sans obstacle Pierre Gradcnigo, l’un dos chefs avoués du parti aristocratique. Immédiatement après le dépouillement du scrutin , un des sénateurs, s’avançant au balcon du palais , jeta ces paroles à la foule réunie sur la place : « Le doge est élu, si vous l'approuvez, » et se retira sans attendre la réponse. (Test la dernière fois qu’on eut l’air de consulter le peuple sur le choix de ses chefs.

Pierre Gradenigo, qui à toute la vigueur de la jeunesse, à un caractère inflexible, unissait une hante réputation militaire et une naissance illustre, monta sur le Irène ducal avec la ferme résolution de fonder une aristocratie héréditaire ou de périr à la tâche. Le succès fut aussi complet que pouvait le permettre la prudence d'une oligarchie qui , d'une part , craignait qu’il n'aspirdl à la dictature , de l'autre, que trop de fougue ne le perdit. Avant d'aborder le récit de celle importante révolution, esquissons à larges traits la situation extérieure de la république durant les dernières années du sur siècle.

Tout était calme sur les bords de l’Adriatique, si ce n’est que le patriarche d’Aquilée eut l’audace d’entreprendre une descente sur Malamocco et Caorle , qu'il livra aux flammes et au pillage presque sans coup férir; mais que pouvait un si faible ennemi contre Venise? On ajourna le châtiment de cette équipée pour aller relever sur son Irène André, Ois de Ladislas, roi de Hongrie, qui par sa mère appartenait à la famille des Morosini. L'entreprise fut couronnée d’un plein succès, et déjà le gouvernement avait ordonné des fêtes et des réjouissances publiques, lorsque tout à coup quelques navires en détresse, entrés dans le [tort, lui apprirent que Venise n’avait plus ni villes, ni entrepôts, ni comptons, sur les cèles de Syrie. Tripoli, Ptolémaïs, Antioche, étaient tombées au pouvoir du Soudan d'Égypte; Beyrouth et Sidnn, hors d'état de résister, avaient été abandonnées par les chrétiens. Ces nouvelles étaient alarmantes , elles présageaient la ruine du commerce vénitien dans ces parages; cependant elles firent peu de sensation sur les esprits, que préoccupait exclusivement un armement considérable contre Gênes.

La trêve avec Gênes venait d'expirer, et pendant celte relâche forcée, la haine des deux républiques semblait avoir acquis plus de force. Les Vénitiens, prenant l'offensive , allèrent piller et incendier les établissements génois de Pèra et de la mer Noire ; mais, de leur côté, les Génois, commandés par Lamba Poria, vinrent les attaquer dans cette même mer dont ils se prétendaient les souverains maîtres. Les deux flottes se rencontrèrent près de Curzola , une des îles de la Palmalie : du côté des Vénitiens, on comptait quatre-vingt-quinze galères ; les Génois n'en avaient que soixante. Effrayés de la disproportion des forces, ces derniers proposèrent de livrer leurs vaisseaux , sous la seule condition que les équipages conserveraient la liberté; mais les Vénitiens voulaient qu'ils se rendissent à discrétion , exigence qui mit leurs adversaires dans la nécessité de faire une défense désespérée. Le pavillon de Saint-Marc eut d'abord l’avantage, dix galères enne-

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mies furent prises en un instant; mais la certitude apparente de la victoire causa du désordre dans les mouvements, et le vent, qui vint tout à coup à changer, s’élevant avec force, les Génois reprirent une telle supériorité que les Vénitiens furent complètement battiLs : soixante-cinq de leurs vaisseaux furent brûlés , dixhuit tombèrent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille prisonniers, parmi lesquels Marc Polo . le célèbre voyageur, et Andrea Dandolo , commandant en chef de la flotte. Lorsque ce brave amiral se vit jeté dans un entre-pont, chargé de chaînes, il ne put supporter cet outrage, et se heurta la tète contre les hordages jusqu'à ce que , se brisant le crâne, il eût rendu le dernier soupir. En lui Venise perdit l'un de ses meilleurs généraux.

Loin de se laisser abattre par cette défaite , Venise redoubla d'énergie pour réparer scs pertes : dans l'espace de deux mois cent galères nouvelles furent eu état de prendre la mer; on acheta des machines de guerre en Catalogne; on enrôla des matelots |>arlout où l'on en put trouver, et une nouvelle campagne s'ouvrit. Cette fois encore , le sort des armes fut contraire à la république ; sa flotte subit une nouvelle défaite devant Galli(>oli , et laissa la mer libre aux Génois, qui en profitèrent pour faire une descente dans l'ile de Candie. Malgré ces échecs répétés , les négociants vénitiens couvraient les mers de bâtiments armés en course, désolaient le commerce ennemi, et ravageaient ses côtes; l'histoire a même conservé le nom d'un de ces intrépides armateurs , Doininico Schiavo , qui poussa la hardiesse jusqu'à aller brûler un navire dans le port de Gènes et faire graver sur le môle une inscription aux armes de Venise.

Cependant les deux républiques se lassaient de la guerre : Venise était épuisée, et Gènes, étonnée de l'acharnement et des nouveaux préparatifs de son ennemie, se trouvait paralysée dans scs efforts par les guerres intestines qui La déchiraient. Matteo Visconli, duc de Milan et vicaire impérial en Lombardie, offrit sa médiation ; les villes d'Asti et de Tortone s'intéressèrent pour Gènes dans les négociations; Padoue et Vérone pour Venise; et enfin, le lô mai 1-200, la paix fut signée à Milan. En voici les principales conditions : une paix perpétuelle régnerait désormais entre les deux républiques ; si Venise attaquait les possessions impériales et que Gènes prêtât secours à l'empereur grec , ce conflit ne pourrait , en quelque manière que ce soit, amener une rupture; s'il survenait une guerre entre l’ise et Gènes, les Vénitiens s'abstiendraient de naviguer dans les ports situés au nord-est d'une ligne tirée de Nice à Cività-Vecchia, mais ils pourraient aller à Gènes ; si au contraire la guerre avait lieu sur la mer Adriatique, les Génois ne fréquenteraient aucun des ports de cette mer, à l'exception de celui de Venise.

L'article premier de ce traité indique assez que l'intention secrète de Venise était de tourner ses armes contre l'empereur de Constantinople ; ce qui ne manqua pas d'arriver. Andronic Paléologue , qui régnait alors , était redevable à la république de sommes assez considérables , et ne prenait aucun souci de les rendre ; ses interminables lenteurs avaient tellement irrité le sénat , qu'aussitût débarrassé

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de ta guerre contre les Génois , il dirigea ses vaisseaux vers le Bosphore. L'amiral Bellct, de l'illustre famille des Justiniani, chargé de commander celte expédition, s'en acquitta avec une sauvage énergie : il mit tout à feu et à sang depuis Péra jusqu'à Argire , massacra impitoyablement les équipages de tous les vaisseaux grecs qu’il rencontra , et à force de meurtres et de ravages il réduisit le faible empereur à lui compter les sommes exigées.

Telle était la situation de la république. Au dehors, elle avait subi de bien cruelles vicissitudes durant ces dernières années : ses principales possessions du Levant étaient en partie détruites; ses guerres opiniâtres avec Gènes l’avaient mise à deux doigts de sa perte , et épuisé ses ressources. Malgré cette position difficile , elle ne désespéra pas de sa fortune , et sa confiance , hàtons-nous de le dire, ne fut point trompée; nous la verrons bientôt procéder à de nouvelles conquêtes et accroître son territoire. Avant de la suivre dans cette voie , reportons notre attention sur les événements intérieurs et principalement sur le coup d’Etat qui plaça entre les mains de l'aristocratie l'exercice permanent de tous les pouvoirs.

Par suite de nombreuses et continuelles usurpations , le grand conseil s’était insensiblement attribué lu plus large part dans la direction des affaires : le sénat n’était qu'une émanation du grand conseil; et les doges eux-mêmes, depuis plus d'un siècle , avaient été obligés d'accepter pour conseillers des hommes choisis par cette assemblée. Comme si ce n'était pas encore assez , les familles nobles voulaient que le pouvoir fût définitivement et à toujours concentré dans leurs mains; Pierre Gradenigo , le doge en fonctions , se chargea de les satisfaire.

En effet, le 1" mars 1297, Gradenigo exposa au conseil que. depuis plus d’un siècle, l'élection roulant toujours sur les mêmes personnes ou les mêmes familles, il s'agissait moins de procéder à de nouvelles élections, que d'examiner si tous ceux qui faisaient actuellement partie de ce corps souverain étaient réellement dignes de lui appartenir. En conséquence , il demanda que la liste du grand conseil , pendant les quatre dernières années, fût remise à la Quarantic; que les juges de ce tribunal soumissent successivement à un scrutin de ballottage les noms de chacun des citoyens portés sur cette liste , et que celui qui réunirait douze suffrages fût reconnu membre du grand conseil. Cette clause renfermait tous les germes de la révolution nouvelle, car désormais, pour être élu membre du grand conseil, il fallait en avoir déjà fait partie, et en établissant par ce moyen une classe distincte de candidats, on prononçait l'exclusion de tous ceux qui ne possédaient pas les mêmes titres. Cette proposition , convertie en décret par l'assentiment unanime du grand conseil, et appelée depuis serrala del mazor consegio, forme l'une des ères importantes de l'histoire de Venise. Jusque-là, le peuple avait été censé nommer les candidats au conseil, ou tout au moins approuver leur nomination ; maintenant il était dépouillé de cette prérogative , et une limite bien tranchée allait diviser la nation en deux classes tout à fait «lis—

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tinetes : les souverains et les sujets. Afin de ménager les apparences , la loi laissait aux électeurs dos quartiers la l'acuité de proposer quelques-uns des exclus, sauf à faire valider par le doge et son conseil ces sortes de nominations, restriction qui enlevait d'un côté ce qu’elle semblait accorder de L'autre. Enfin , en statuant dans les derniers articles que le grand conseil ferait , à l’expiration de la deuxième année, un nouvel examen de cette loi , on sut donner à la mesure un caractère provisoire qui laissait au moins l’espoir d une révocation. Ce. n’était qu'un leurre : dès que le grand conseil se trouva composé tout aristocratiquement , il ne songea qu’à multiplier de plus en plus les dispositions exceptionnelles. En effet, en 1208, un décret prescrivit de ne porter sur la liste supplémentaire des éligibles que d'anciens membres ou descendants de membres du grand conseil ; en 1300 , ou défendit plus expressément l'admission des boulines nouveaux ( uo'mini tiuovi ) ; en 1315 , on ouvrit dans le conseil de la Quarantie un livre devenu célèbre (le Livre d’or) , sur lequel tous ceux qui avaient les qualités que I on requérait des éligibles devaient, après l'âge de dix-huit ans, se faire inscrire par les notaires du conseil, afin que les électeurs pussent d'un coup d’œil connaître tous ceux qu’il leur était permis de présenter; en 1319, ces inscriptions furent soumises à l'inspection des avogadors de la communauté; la même année , enfin , par un nouveau décret qui compléta le système aristocratique , les électeurs annuels furent supprimés, le renouvellement périodique du grand conseil, qui était censé avoir lieu à la fête de Saint-Michel, fut aboli, et quiconque put prouver qu’il réunissait les conditions requises eut droit de se faire inscrire sur le Livre d'or à l’âge de vingt-cinq ans, et, sans autre formalité, d'entrer au grand conseil.

« Ainsi cette révolution que plusieurs historiens ont représentée comme l’ou- « vrage d'un jour, fait remarquer le savant Sismondi , ne fut accomplie que dans « un espace de vingt-trois ans ; encore avait-elle été préparée pendant tout le o cours du siècle précédent. Cette lenteur seule peut expliquer la patience et la « résignation du peuple vénitien , qui fut dépouillé à son insu et pendant son som- « meil par une politique dissimulée , mais qui ne se serait pas laissé enlever tout « à coup le précieux héritage de ses droits politiques. » A ces considérations fort justes nous ajouterons que ce fut précisément au milieu d’une époque calamiteuse et agitée (la guerre contre Gênes et Constantinople) que toutes ces réformes furent proposées-, aussi ne rencontrèrent-elles pas d'opposition ; nia s lorsqu'on vit qu'après la conclusion de la paix la loi d’élection se confirmait d'année en année, et qu'il fut par là clairement démontré à tous que cette loi avait pour but de fixer le pouvoir souverain entre les mains d'un petit nombre de familles, les plaintes commencèrent, et, faute d’organe légalement reconnu, les mécontents eurent recours aux conspirations.

La première sédition éclata eu 1302, peu de temps après la conclusion de la paix avec lu république de Gênes; elle était dirigée par trois plébéiens ; Marin

IIISTOIHK ll'K VENISE.

Roi roui» , Giovanni Italdovino et Michel Guida. Si lu constitution n'avait pas (■prouvé de changements, ces hommes auraient pu prétendre, parleur fortune et leurs talents, à entrer dans la magistrature; leur intention était d'ouvrir de nouveau par la force l'entrée du grand conseil aux hommes de leur ordre : ils lurent prévenus par la vigilance de (ïradenigo ; les chefs périrent sur l’échafaud , d'autres furent exilés ou punis de différentes manières. I.e silence des historiens de Venise a laissé beaucoup d'obscurité sur les circonstances de cette conjuration; mais, huit années après, il s'en forma une autre beaucoup plus sérieuse qui mit l'aristocratie en péril. Elle fut préparée par quelques événements extérieurs dont il importe de donner un aperçu.

Aixè d'Este, seigneur de Ferrare, étant mort (1308), deux concurrents se présentèrent pour recueillir son héritage : son frère François, et Frisque son fils naturel. Les Ferrerais s’étant donnés à François, Frisque implora le secours de la république , qui ne balança pas à soutenir la cause de ce prince , quoiqu'on l'accusât d'avoir assassiné son |>ère ; ses troupes assiégèrent et prirent Ferrare , mais elle ne put faire accepter Frisque aux habitants , tant il leur était odieux. En attendant une décision , les Vénitiens occupèrent la ville pour leur propre compte, et s’en déclarèrent définitivement les maîtres lorsque Frisque, dont la mère était leur compatriote , eut cédé ses droits au sénat , moyennant une pension de mille ducats. Poussés au désespoir par cette cession , les Ferrarais se donnèrent au (tape Clément V, qui s'empressa d’accepter une offre si belle. La cour pontificale résidait alors à Avignon. Deux nonces en partirent, avec mission de recevoir le serment des habitants de Ferrare; mais avant tout il aurait fallu faire retirer les Vénitiens, et ceux-ci s’y refusaient. Après une longue et tumultueuse délibération , dans laquelle le doge opina |K>ur la résistance aux sommations du pape, et s'attira de vives remontrances de la part de quelques nobles, Clément V fulmina une bulle d'excommunication , la plus terrible peutêtre qui soit jamais émanée du Vatican : il requérait toutes les puissances de la chrétieuté de courir sus aux Vénitiens et les autorisait à les réduire en esclavage. Cette proscription, disons-le à la honte de cette époque, fut lâchement exécutée dans beaucoup de pays de l'Europe , où les sujets de la république se virent dépouillés de leurs biens, v endus comme esclaves, emprisonnés, quelquesuns-même massacrés ; leurs navires étaient repoussés de tous les ports ou saisis : jamais excommunication n’avait eu des effets si prompts et si désastreux. Tout le clergé abandonna la ville; le culte fut interrompu dans tous les Étuts de terreferme ; une croisade se forma contre Venise ; mais le sénat et le doge ne tinrent aucun compte de ces hostilités, et donnèrent encore une fois l'exemple de la, constance la plus inébranlable. Clément V, ne voulant renoncer à aucune de ses prétentions, mil un cardinal à la tête des croisés, parmi lesquels les Florentins se trouvaient en grand nombre. L’armée papale , une fois organisée, marcha sur Ferrare.

POLITIQUE INTERIEURE

Les troupes vénitiennes , sous les ordres de Mare Querini , étaient campées à Francolino , entre les deux bras que le Pô forme au-dessus de Ferrare , position désavantageuse et malsaine , où les fièvres faisaient chaque jour d'affreux ravages dans leurs rangs. Instruit du mauvais état de cette année, le cardinal l’attaqua tout à coup avec une grande vigueur, et par cette hardie détermination y jeta la confusion. Les soldats abandonnèrent leur camp pour se réfugier dans Ferrare; mais les habitants, au lieu de leur ouvrir les portes, les repoussèrcnt à coujis de flèches. Acculés ainsi sous les murs de la ville où une mort certaine les attendait, ces malheureux se jetèrent précipitamment dans les barques qui leur avaient servi à remonter le Pô , et regagnèrent leur pairie à travers mille dangers , laissant sur les deux rives du fleuve un grand nombre at morts.

La consternation de Venise fut grande à la vue de son armée fugitive, décimée par les maladies. La cessation de toute espèce de relations avec le dehors imposait depuis longtemps aux habitants de cette vaste cité les plus dures privations, et chaque jour on y apprenait les nouvelles avanies que scs navires subissaient à l'étranger; la perte de Ferrare vint mettre le comble à la désolation générale. Dans son désespoir, le peuple faisait retomber sur le doge tous les revers , l'interdit lancé par le pape, et les calamités qui en avaient été la suite, la suspension du commerce, la disette, et la privation des secours de la religion. Aces récriminations suscitées par des souffrances réelles , se joignirent bientôt celles que les partis politiques firent éclater, et qui toutes prenaient leur source dans le coup d'Étal de 1-297. Les circonstances favorisaient singulièrement les projets des mécontents, aussi en profitèrent -ils pour organiser une formidable conspiration.

Boëmond Thiepolo , frère de ce Jacques que le peuple avait voulu opposer à Gradenigo, se mit à la tète des conjurés, et s’associa les principaux chefs des maisons Querini et Badouer, les Dauri, les Barbari, les Barocci, les Ycndelini, les l.ombardi ; la masse des plébéiens lit cause commune avec lui , et il se fortifia en outre du nom de l'Église et du parti guelfe , accusant le doge d'être gibelin parce qu'il avait attiré sur sa patrie les excommunications du pape '. Lorsque tous ces éléments d’action furent combinés, on arrêta le plan définitif : il consistait d'abord à occuper la place Saint-Marc , et à en défendre tes approches avec des forces suffisantes; puis une partie des conjurés devait pénétrer dans le palais ducal et tuer le doge, tandis qu'un autre corps s’emparerait de l'arsenal et des princqialrs portes dans les six quartiers de la ville ; le grand conseil devait ensuite être dissous, et le peuple réintégré dans son droit de prendre part aux élections annuelles, üi maison de Marc Querini, située pré-s du pont de Itioalto sur le Grand Canal, du

1. Nous ferons remarquer que c'est la première fois que le nom de guelfes et de gibelins a été imnqué à Venise, quoique depuis plus d’un siècle les luttes de ces deux factions ensanglantassent la plu|«;ii'l îles villes de l'Italie.

HISTOIRE DE VENISE

côté oppose a la place' Saint-Marc, avait été choisie pour le lieu principal de réunion; les armes ne manquaient [aïs, car chaque noble vénitien avait alors une espèce d'arsenal dans son pala s. Enfin , |>our assurer le succès , Badouer, qui jouissait d’une grande influence à l’adoue, s’était chargé de venir soutenir l'attaque à la tète d'un corps de Padouans. Tout étant ainsi disposé , on fixa l'exécution au lundi 10 juin 1310.

Dans la nuit du 15 au 16, un orage épouvantable éclata sur Venise et dura jusque bien avant dans la matinée; le moment était donc propice, et ce fut au milieu des éclairs accom|wgnés de torrents de pluie que les conjurés se réunirent au palais Querini, d'où ils sortirent pleins d’espérance et de courage. Les premiers moments se passèrent en démonstrations tumultueuses, à piller des boutiques, à brûler des bureaux appartenant nu gouvernement : puis le signal île la marche fut donné et l’on traversa le pont de Kioaltn. Là, les conspirateurs se partagèrent en deux bandes qui devaient déboucher sur la place Saint-Marc par deux côtés différents : l'une était sous les ordres de Marc Querini et de son fils llenedctto ; Boêmond Thiepolo dirigeait l'autre. Le trajet de Kioulto à la place Saint-Marc est très-court ; mais lu pluie qui ne cessait de tomber à torrents, les sinuosités sans nombre des petites ruelles, retardèrent la marche. Marc. Querini arriva le premier sur lu place Saint-Marc, où, à son grand étonnement, il se trouva en présence d'un fort détachement de troupes ducales. Le secret n'avait pas été trahi ; mais les allées et venues occasionnées par les préparatifs avaient éveillé les soupçons du doge, qui, avec sa fermeté et sa promptitude ordinaires, avait pris ses mesures pour faire face au danger. Il avait réuni autour de lui les conseillers de la Seigneurie, les chefs de la Quarantic, les oflieiers de nuit, les avogadors du commun, et les nobles qu'il savait être le plus attachés au gouvernement; il avait retiré des portes de la ville les gardes et les troupes pour les concentrer sur la place Saint- Marc, et en outre envoyé chercher des secours à Chioggia 1 et fait armer les ouvriers de l’arsenal.

Malgré ce contre -temps. Mare Querini n’hésita pas à charger les troupes ducales au cri de Vive saint Marc! Malheureusement l'étroit espace au milieu duquel il se trouvait paralysait l'action de la plus grande partie de ses partisans : ils tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient la place ou qui, des maisons , leur lançaient des pierres. Bientôt les troupes de Chioggia arrivèrent et prirent part au combat. Malgré l’inégalité des forces et le désavantage de sa position , Querini tint ferme pendant quelque temps, encouragé par l'espoir d'étre bientôt soutenu par la division de Thiepolo et les Padouans de Badouer. Thiepolo déboucha enfin parla rue de l'Horloge, mais il fut contenu

1. l.a ville de Chioggia , appelée par les Humains Fossa Claudia, est bâtie dans une Ile située i» * IVmhoucliure de la Brouta, à environ 21 kilomètres au sud de Venise. I.a navigation, la pèche et la fabrication du sel forment la principale occupation de ses habitants. De 1376 à 1382, Chioggia fut le théâtre de nombreux combats entre les Vénitiens et les Génois.

POLITIQUE INTÉRIEURE

par le doge, qui vint à sa rencontre suivi d'un corps nombreux de patriciens, et il ne put rétablir le combat. Épuisés de fatigue . les conjurés commençaient à s'ébranler lorsque les deux Qucrini, le père et le fils, furent tués presque simultanément ; tous alors se débandèrent et furent repoussés dans les rues voisines. Tliicpolo, se voyant seul avec les siens, fit sa retraite et parvint à regagner le pont de ltioalto, à travers une grêle de pierres, dont une atteignit et tua son porteenseigne. A cette époque , le Rinalto n’était qu'un simple pont-levis en bois ; dès »p»c tous les insurgés l'eurent franchi, Thiepolo le fit couper et se retrancha dans cette partie de la ville, espérant y rallier les Padouans promis par Badoucr et faire une nouvelle tentative. Mais ces auxiliaires , rencontrés dès la veille au soir par les troupes qui arrivaient des Mes voisines, avaient été dispersés après une courte résistance ; Kadouer lui-même était resté prisonnier.

Thiepolo se maintint durant quelques jouis» dans ses retranchements sans être attaqué et se berçant de mille illusions. Ile son côté le doge, ne voulant pas compromettre ses premiers avantages dans un combat de rues toujours incertain, recourut aux négociations : il offrit aux conjurés une capitulation honorable , leur promettant d'user avec modération de la victoire. Tous les chefs secondaires, prêtant l'oreille à ses propositions, s'engagèrent à mettre bas les armes et à se rendre dans le lieu d'exil qui leur serait assigné.

L’insurrection vaincue, il restait à en punir les auteurs. Les deux Querini étaient morts en combattant ; un troisième , Jacques , bien qu'il se fût opposé à l'insurrection, fut décapité de même que Badoucr et plusieurs autres. On promit 2,000 ducats à quiconque ramènerait à Venise Boëmond Thiepolo, mort ou vif; sa maison et celle des Qucrini furent rasées jusqu'aux fondements et remplacées par une colonne portant une inscription infamante; enfin, on institua un service solennel pour perpétuer le souvenir de cette éclatante répression , (pii devint complète lorsque quelques chefs, dont la tête avait été mise à prix , eurent péri assassinés en pays étrangers.

« Le danger qu’une conjuration si formidable avait fait courir à la république , «ou plutôt au parti aristocratique , dit Sisinondi. inspira une longue terreur à «ce parti et lui lit prendre, pour sa sûreté, des précautions qui dénaturaient « entièrement la constitution de l'État. Pour veiller sur les conjurés, qui la plu- « part étaient demeurés en armes à Trévise ou dans le voisinage de cette ville ; « pour réprimer les complots des mécontents et pour assurer par une puissance « dictatoriale le salut de ceux qui gouvernaient , le grand conseil institua le « Conseil des Dix , et lui délégua une autorité souveraine , en le chargeant « de réprimer et de punir, chez les nobles, les délits de félonie et de haute « trahison ; il lui donna en même temps la pleine faculté de disposer des deniers « publics, d'ordonner et de pourvoir, comme le grand conseil , dans son entière « souveraineté , pourrait le faire. » Cette commission extraordinaire n'avait d'abord été instituée que pour deux mois; ses pouvoirs furent successivement pro-

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IIISTOIMK DU VENISE.

longés. En effet, dés qu'on voulut remonter aux moindres actions, arrêter les relations ou les bruits contraires au gouvernement, on ne trouva plus de termes aux enquêtes : un indicq menait à un autre indice, et il sembla bientôt que le moment où le conseil des Dix deviendrait inutile n'arriverait jamais. A l’expiration de l’année, il avait déjà toute la force d'un tribunal permanent; plus tard, eu 1335, il fut déclaré institut organique et à toujours nécessaire, rnneorilin • rt qnielis publiât Itnacissimum vinculum , ainsi que le caractérise un auteur contruqiornin

Le conseil des IHx , presque dés son institution , s'empara de la direction suprême de la république; il réunit Ions les pouvoirs épars jusqu'alors; il donna un centre à l'autorité et une puissance irrésistible à l'action du gouvernement. En d'autres termes, il établit le despotisme et ne conserva de la liberté que le nom. Pendant toute la durée de son existence, le conseil des Dix déploya une vigilance qu'on ne put jamais tromper; ses projets furent constamment entourés du plus profond secret, et pour en assurer l'exécution il lit toujours preuve d'une fermeté inébranlable. Il agrandit au dehors la république, quoique par son manque de foi il la fit détester; il la maintint tranquille au dedans; il prévint les conjurations dés leur naissance, et fut toujours assez habile |mur rendre impuissante la haine qu’excitait son despotisme. Les formes judiciaires de ce conseil étaient terribles et n’offraient aucune garantie au prévenu : quand une dénonciation lui avait été faite, un de ses trois présidents recueillait les charges , entendait les témoins , faisait arrêter le prévenu, l’interrogeait , et prenait note de scs réponses. Si de cette instruction sommaire résultaient assez de charges pour soumettre l'affaire au conseil des Dix , l’accusé n’avait alors ni le secours d'un défenseur, ni la consolation de voir ses parents ou ses amis ; il n'était jamais confronté avec les témoins ; et s’il était condamné, aucun appel n'était possible, les juges pouvaient le faire pendre sur-le-champ, en pleine place publique , ou le faire noyer dans un canal , ou le faire étrangler dans sa prison , selon qu'ils jugeaient à propos de permettre nu d’empêcher la publicité de l'affaire.

Malgré le pouvoir excessif dont le conseil des Dix se trouvait investi, on crut que ce n'était pas encore assez , tant il est diflicile de satisfaire l'ambitieuse exigence du despotisme ! et l’on créa Y inquisition d'État. Nous parlerons en son lieu de cette nouvelle institution plus redoutable encore que la première, et qui,

I. Lu conseil des Dix fui compost1, outre les dix conseillers qui, après l'année 1311, furent élus pour une année , du doge et dos six conseillers qui formaient la Seigneurie. Os dernier» no restaient en charge que huit mois. Ainsi ce conseil était réellem ni composé de dix-sepl membre», qui tous se renouvelaient à de» époques différentes. L® dt>ge était président à vie, mais trois présidents effectifs [cnpi-dieci ) , qui se renouvelaient chaque mois, dirigeaient toute» les affaires. Les attributions de ce conseil comprennent toutes le* affaires qui intéressaient la sAreté de l'Étal : toutes h*$ accusations criminelles dans lesquelles étaient impliqués des (uitheiens, des ecclésiastiques. ou des secrétaires de la chance Ile lie ducale.

POLITIQUE I.NTF.HIEUIli:.

cil opprimant à l'intérieur la liberté, sauva la république i)r la ruine dont elle était menacée au dehors, dissimula habilement les progrès de sa décrépitude , et , jusqu'à l'heure de son agonie, déguisa sa faiblesse sous une apparence de force et de dignité.

Pierre Gradenigo ne jouit pas longtemps de son triomphe : il mourut en 131 1, ;lgé de moins de cinquante ans, et sa mort fut attribuée au poison. Quoiqu'on n'ait acquis à cet égard aucune certitude, le danger dont son ambition et son caractère entreprenant menaçaient le parti aristocratique, après avoir asservi le peuple, semble justifier ces soupçons.

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