CHAPITRE VII
80EI1ES EXTÉ1IEUICS CONQUÊTES SUI LE COITIMERT-
Guerres contre Gênes cl la Hongrie. — Croisade de Siuyrne. — Conspiration du doge Marin Falier. — Nouvelles guerres contre la Hongrie et l’Autriche. — Pétrarque, négociateur à Venise. — Conjuration de Carrare. — Charles Zéno à Constantinople. — Nouvelle guerre contre Gênes. — Siège cl prise de Chioggia par les Génois. — Détresse de Venise. — Chioggia reconquise. — Ligue, contre les Turcs. — Bataille de Nicopolis. — Acquisitions cl conquêtes de Venis ?. — Supplice des Carrare. — Accusation et jugement de Charles Zéno,
-1' j "'.v ' a période dont nous allons cnliopivndro le récit lions
; détournera du spectacle de ces luttes intestines, soulevées
' par des passions égoïstes , pour nous donner relui de
fa,wrC!' extérieures dans lesquelles l'honneur et l’intérét * ’ des nations sont engagés. Dans relie période, Venise est
aux prises avec 1rs principales puissances du moi en ilgc
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Ju3.L/Ài )‘,ii des péripéties lerrildes et sans nombre sembleront devoir
engloutir >a, fortune . mais à forer de murage, de persévérance et de patriotisme, elle en sortira victorieuse. I n seul acte d'ambition personnelle, la conspiration du doge Marin l-'alier, éclate au milieu du dévouement général à la chose publique : cependant les causes qui l'ont produit, la haute position de relui qui tenta de l'accomplir, la répression sévère qui le suivit, en ont exagéré les proportions.
Alin de concilier tous les |iarlis, un vieillard octogénaire. Marin (liorgi, fut appelé à remplacer lîradeuigo ( 1311 ); mais, accablé par l'.lgc et les inlirmilés. il ne conserva le pouvoir que quelques mois. Jean Sorair/o, son successeur, occupa le tréne durai de 1312 à 1327. Sous son administration, l'interdit lancé par le sainl-siége fut levé; /ara, qui s'était révoltée, lut recouvrée sans effusion dr sang;
GUERRES EXTÉRIEURES. x:l
l'arsenal, «lés asté par îles incendies, épuisé par des guerres malheureuses, s'agrandit et reprit une nouvelle activité; les Génois, qui avaient tenté de recommencer les hostilités, furent tenus en respect par une victoire ; enfin les Candiotes, toujours impatients du joug , lurent , après deux années d’insurrection., obligés d'accepter l'autorité de la métropole, si souvent méconnue. Tous ces actes heureusement accomplis valurent il ce doge une réputation de sagesse et d'habileté qu’il conserva jusqu'à sa mort.
Après lui, François Dandolo, qui avait conduit la négociation par suite de laquelle la république s’était réconciliée avec l'Église, fut appelé au trône ducal (1327). Venise vit avec joie son élévation , car ce fut lui qui le premier entreprit d’accroître sur la terre-ferme le territoire de la république. Voici à quelle occasion. Favorisé par les querelles du saint-siège et de l'Empire , Mastin de la Scala , chef de la famille de ce nom, qui avait déjà réussi à fonder dans la marche véronaise une principauté considérable , s'était successivement emparé de Trévise, Vicence, llassano, Brescia, Parme, Iteggio, I.ucques, et avait dépouillé la famille des Carrare de la souveraineté de l’alloue. C’était, comme on le voit, une grande principauté, puisqu'elle s'étendait depuis les bords de l'Adriatique jusqu'à la mer de Toscane. Tant de prospérités n'avaient pu que lui faire beaucoup d’ennemis, entre lesquels Marsile de Carrare était d'autant plus dangereux qu'il cachait son ressentiment sous une apparente résignation. La Scala était trop puissant pour être attaqué à force ouverte; mais il était enivré par la prospérité, et par conséquent facile à entraîner dans des entreprises qui pouvaient lui devenir funestes. Voici le plein que Carrare se traça.
L'historien Sanuto raconte qu'envoyé à Venise par le seigneur de Vérone, Carrare saisit l'occasion d'une cérémonie publique, où il se trouvait placé près du doge, pour lui dire tout bus ; « Si quelqu'un vous rendait maîtres de Patloue, «comment le récompenseriez - vous? » A quoi le doge répondit ; a Nous la lui « donnerions. » Revenu à Vérone, l’envoyé représenta à son maître que, puisque son territoire s’étendait jusqu'aux lagunes, il y aurait un immense avantage pour lui à y établir des salines; qu’il était honteux de laisser le privilège et les bénéfices de ce commerce aux Vénitiens, lorsqu'on était assez puissant pour le leur arracher. I)e la Scala donna dans ce piège ; il fit construire un fort vers l'extrémité de son territoire ; les travaux pour la fabrication du sel furent commencés, et une chaîne fut tendue sur le Pô, à Ostilia, où l'on exigea un péage sur tous les bâtiments qui remontaient le fleuve. Aussitôt les Vénitiens, déterminés à soutenir un privilège dont ils jouissaient depuis plusieurs siècles, se préparèrent à la guerre. Ils formèrent une ligue de la plupart des Etats de l’Italie septentrionale, qui avaient vu avec inquiétude ou jalousie l'agrandissement de la Scala. La guerre, entreprise avec animosité, fut poussée avec vigueur. Dès la fin de la première campagne, le roi de Bohème entra dans la coalition. I.a Scala, vivement pressé de tous côtés, trahi par Carrare, qui fit ouvrir aux Vénitiens les portes de Patloue,
II1STOIHK !>i: VENISE.
perdit successivement scs prinri|>alcs places, et réduit , après qnalre campagnes malheureuses, à la dernière extrémité, fut obligé de signer un traité dont la république dicta les conditions. Protectrice du nord de l’Italie, elle devint aussitôt un centre de négociations, où l'on vit a la fois plus de soixante ministres de divers États solliciter la bienveillance du gouvernement, pour être traités favorablement dans le partage de la dépouille du seigneur de Vérone. Elle lit raser le fort élevé dans les lagunes, retint pour elle-même Trévise et Bassano, assigna à ses alliés diverses imi tions de territoire, et rétablit Carrare dans la seigneurie de Padoue, en lui disant : « N’oubliez jamais qui* celte ville est, pour la seconde fois, redevable de sa déliv rance à la république , et que vous la tenez de sa générosité. »
Il v avait neuf cents ans que Venise llorissait à deux lieues de la côte d'Italie, qu'elle était puissante et en possession d’un gouvernement organisé, et elle n'avait pas encore porté ses vues ambitieuses sur le continent voisin. I.a terre n’était pas l’élément des Vénitiens; ils trouvaient ailleurs l'emploi de leur activité. Ce fut leur premier établissement sur le continent qui avoisinait leurs îles. Jusque-là ils ne paraissaient pas avoir songé sérieusement à acquérir des possessions dans ce qu’ils appelaient la terre-ferme. Cette conquête duTrévisan produisit une révolulion dans leur système politique , ouvrit une nouvelle carrière à leur ambition , leur occasionna deux cents ans de guerre , et mit plusieurs fois la république en péril; et cependant, lorsque la mort eut enlevé François Dandolo (1339), des regrets unanimes l'accompagnèrent jusqu'à la tombe, il fut proclamé le bienfaiteur de la patrie.
Bartbélemi Gradenigo, qui lui succéda, n'accomplit rien d'important durant les trois années de son règne : prince faible et sans énergie, il abandonna l'autorité ducale aux empiétements du grand conseil. Ainsi un décret, émané de cette assemblée, vint interdire aux doges d'abdiquer sans son autorisation ; un autre déclara les fils de doges incapables de remplir aucune fonction publique pendant le règne de leur père. Le peuple, les nobles, le doge lui-même, rien n' échappait à cette envahissante tyrannie.
Après la mort de Gradenigo ( t.'SVJ) , la couronne ducale fut décernée à André Dandolo , l'un des hommes les plus distingués de son époque , non-seulement par sa naissance, mais aussi par sou mérite personnel; il avait à peine trentetrois ans, et déjà il était cité pour ses connaissances en théologie, en jurisprudence et en politique1. Sous ce règne, le pape Clément VI, alarmé des progrès des Ottomans en Grèce et dans l’Asie Mineure, conjura la république de prendre part à la croisade qu'il avait résolue contre ces ennemis du nom chrétien. Venise s’empressa d’envoyer son contingent. Hugues de Lusignan, roi de Chypre; les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, alors établis à Blindes,
I. André Dandolo, que son érudition avait fait rechercher de Pétrarque, écrivit en latin une histoire de Veuise, remarquable i*ar son exactitude et sa simplicité. ,VI llieurensemeul, h-s trois premier, livres de cet ouvrage sont perdus.
ri quatre galères appartenant à l'Eglise, romposèrent celte expédition. Après une assez longue série de courses, les croisés dirigèrent leurs forces contre Srnyrne, qui était devenue la proie des Ottomans. Les premières attaques restèrent sans résultat; mais après plusieurs assauts répétés, le -28 octobre 1:1V», l’armée chrétienne entra dans la place. Enhardis par ce succès, les chefs des cniisés firent débarquer toutes leurs troupes, et voulurent pénétrer dans l’intérieur du pays, tentative qui leur devint funeste : les Musulmans leur tendirent des embuscades, les taillèrent en pièces; un- petit nombre seulement parvint à se réfugier dans Smyrne. Après avoir vainement attendu pendant deux ans des secours d'Europe, ces malheureux débris obtinrent enfin du pape la permission de signer une trêve avec les infidèles. Dans celte circonstance, les Vénitiens donnèrent une nouvelle preuve de leur habileté : ils obtinrent de l'émir d'Ionie un traité de commerce par lequel tous les ports de l'Asie Mineure , de la Syrie et de l’Égypte leur étaient ouverts; ils avaient la permission d'v avoir des comptoirs ; le séjour d’un consul à Alexandrie leur fut garanti.
Nous passons sous silence une nouvelle révolte de Zara , pour nous occuper de deux grandes calamités qui vinrent presque à la fois fondre sur Venise en 1348. Ce fut d’abord un violent tremblement de terre, dont les secousses répétées pendant quinze jours renversèrent plusieurs édifices, puis la peste apportée des bords de la mer Noire par les Génois. Ce terrible fléau, que décrit Boccace dans son Ümwirron , et qui plus lard dévasta toute l’Europe , lit périr le tiers de la population de Venise, qui était de deux cent mille âmes; quatre-vingt-dix familles patriciennes furent éteintes, et les membres du grand conseil se trouvèrent réduits de douze cent cinquante il trois cent quatre-vingts.
L'opiniâtre rivalité de Venise et des Génois existait toujours, et les ravages de la peste n’avaient fait qu'en suspendre l'explosion ; leurs vaisseaux s’épiaient réciproquement sur toutes les mers, et cherchaient à se surprendre, Lne occasion favorable venait de s’offrir aux derniers. Profitant des troubles qui existaient à Constantinople, où sans cesse de nouveaux ambitieux aspiraient au pouvoir, ils avaient prêté leur assistance au fils des Paléologues , qu’un ancien officier du palais, Jean Canlacuzène, voulait détrôner, et pour prix de ce service ils avaient obtenu la permission d'établir des fortifications à Péra, d’exercer un droit de péage sur tous les navires qui se présenteraient pour entrer dans la mer Noire. Les marchands vénitiens , qui étaient obligés de franchir le Bosphore pour se rendre à Trébizonde, où ils tenaient un comptoir, repoussèrent les collecteurs du nouveau droit; mais comme ils u 'avaient pas des forces suffisantes pour appux rire refus, leurs navires furent capturés. Cne telle insulte ne pouvait rester impunie : Marc Ruccinio , avec une Hotte de vingt-cinq galères, fut chargé d'en tirer satisfaction. Avec ces forces, il se dirigeait vers le Bosphore , lorsqu’à la hauteur de Négreponl il rencontra quatorze galères génoises : il les entoura de toutes parts et les attaqua avec vigueur. Quatre d'entre elles parvinrent à s’échapper à la faveur
HISTOIRE DE VENISE
des récifs, les dix autres tombèrent au pouvoir des Vénitiens, llurcinio pénétra encore jusque devant Constantinople, brûla un grand nombre de vaisseaux génois, et rentra à Venise charge de butin ( 13W).
La lutte venait d'élrc de nouveau sérieusement engagée entre les deux républiques, et il était facile de prévoir qu'elle serait aussi longue qu’acharnée. Pour la soutenir avec plus d avantage , les Vénitiens recherchèrent des allies : le roi d’Aragon disputait depuis longlcnqis à Cènes la possession de la Sardaigne et de la Corse ; ils lui proposèrent de se réunir à eux pour abattre leur ennemi commun , et il accepta ; Cantacuzène voulut aussi entrer dans la ligue, alin de se trouver dans une situation égale à celle de son compétiteur. Pendant que Venise travaillait ainsi à augmenter ses forces. Gènes de son côté 11e restait pas inactive : un de ses amiraux se présentait avec dix galères devant l’ Ile de Négrepont, et s'emparait de la capitale. Les Vénitiens répondirent à celle agression en faisant sortir de leurs ports une nulle considérable, sous le commandement de Nicolas Pisani , l'un de leurs plus habiles marins (septembre 1351 ). Trente galères aragonaises virent bientôt après rallier sfln pavillon, et avec ces forces combinées il marcha contre l'ennemi. Malgré la bravoure et l'activité de ce chef, rien d'important ne put être entrepris : on se borna à chasser les Génois de Négrepont.
La campagne de 1352 fut plus décisive : dans les premiers jours du printemps, la flotte alliée quitta l'Archipel et se dirigea vers le détroit des Dardanelles, où elle reçut un renfort de huit galères envoyé par Cantacuzène ; puis elle franchit la Prnpontide , et en entrant dans le liosphore elle découvrit soixante-quatre galères génoises sous les ordres de Pagan Doria , et prêtes à lui disputer l'entrée de Constantinople. S'apercevant au premier coup d’œil que l’ennemi était embossé dans une position désavantageuse , Pisani donna le signal de l'attaque : ni la nuit qui approchait, ni la tempête qui surv int , ni les courants si nuisibles aux manœuvres, ne suspendirent le combat ; ce fut de part et d'autre un égal acharnement. Quoique seuls et un peu inférieurs en nombre, les Génois eurent l'avantage. Ils prirent ou brûlèrent quatorze galères vénitiennes, dix aragonaises et deux grecques: les six autres s’étaient dérobées au combat par la fuite. Les Vénitiens perdirent en outre trois mille hommes et plusieurs de leurs chefs. Cependant, ni Pisani ni l'amiral aragonais ne furent atterrés par cette défaite ; ne songeant au contraire qu'à la réparer, ils suivirent de près Doria, qui ramenait à Gênes ses vaisseaux victorieux , l'atteignirent vers le cap de Cagliari , l'attaquèrent avec résolution , et le mirent dans une déroute complète. Trente-une galères génoises tombèrent entre leurs mains, avec quatre mille cinq cents hommes qui furent impitoyablement jetés à la mer.
A Venise , des cris de joie accueillirent la nouvelle de cette victoire; à Gènes, au contraire , la consternation lut générale lorsque la galère de l’amiral , seul débris de la Hotte , rentra dans le port. Déchirée par les factions, épuisée de ressources, décimée par la famine. Gènes ne parvint à se tirer de cette position dif-
firile qu'en se donnant corps cl liions à Jean Visconti , archevêque de Milan cl ■naître déjà d'une grande partie du Piémont. Viseonti fournit aussitôt les fonds nécessaires pour équiper une nouvelle Hotte ; mais trop prudent pour s'engager témérairement dans une guerre avec des ennemis aussi redoutables que les Vénitiens, il leur lit proposer la paix , et choisit pour son ambassadeur le célébré Pétrarque. Ni l'éloquence du poète, ni l’étroite amitié qui existait entre lui et le doge , ne purent obtenir aucune concession : la guerre fut donc continuée, et de part et d'autre on s'apprêta à la soutenir avec vigueur.
Pisani reçut l'ordre d'entrer dans le golfe de Gênes, afin de paralyser le commerce de cette ville ; l’agati lloria suivit une marche semblable : pénétrant dans l’Adriatique , il forma le blocus de Venise avec trente galères. Cette démonstration y jeta aussitôt l’alarme : on voyait les habitants se répandra sur les bancs de sable les plus avancés dans la nier, ou se jeter dans de petites embarcations pour surveiller les mouvements de l'ennemi ; bientôt même les moyens ordinaires de défense parurent insuffisants, et l'on tendit une forte chaîne de fer entre les deux châteaux qui gardent la passe du l.ido. Alors seulement on se crut à l’abri de toute surprise. Cependant l'amiral génois n’avait aucun projet sérieux: il savait que la Hotte vénitienne était en pleine mer et qu’il courait le risque d’être surpris juir elle; aussi, après quelques jours de croisière , il se retira , et Pisani . qui était venu à sa rencontre , ne put le joindre. Ces deux habiles marins, qui depuis quelques années balançaient la fortune de leurs patries, parcoururent les eaux de la Sicile sans avoir l'occasion d'engager un combat général. Enfin , fatigué de tant d évolutions inutiles, désireux aussi d'accorder quelque repos à ses équipages et de radouber ses navires, Pisani alla relâcher dans le port de Sapieuza, petite lie située à la pointe de la Morée. De son côté , Doria s'apprêtait A rentrer à Gênes, lorsqu’il apprit cette résolution de son adversaire. Aussitôt il rebrousse chemin et se présente avec toutes ses forces devant Sapieuza. Pisani gardait en personne l'entrée du port avec vingt galères et six caraques; le reste de la Hotte, sous les ordres de Morosini, était au radoub dans le fond du golfe. En présence de cette habile disposition, les Génois craignirent d'abord de tenter une attaque: cependant Jean Doria, neveu et lieutenant de l’amiral, plus hardi que tous les autres, faisant force de voiles et de rames, s'avança rapidement avec sa galère, et parvint à passer entre la côte et le dernier vaisseau stationnaire des Vénitiens. Douze autres le suivirent de près, et toutes ensemble fondirent sur la division de Morosini , tandis que le reste de l'escadre génoise attaquait de front la ligne de Pisani. Cette double manœuvre entraîna la perte de la Hotte vénitienne : on s’y défendit avec courage; mais la position était devenue trop mauvaise pour que la résistance fût efficace. Les Vénitiens perdirent quatre mille hommes; le reste se rendit, et Doria ramena à Gênes trente galères et près de six mille prisonniers parmi lesquels se trouvait Pisani lui-même [novembre Idüi).
HISTOIRE DE VENISE
A la nouvelle de ce lerrihle échec , Venise se rcpi-nlit d'avoir si dédaigneusement repoussé les paroles de paix que lui avait fait imi ter Visconti ; c'était maintenant à elle à subir In loi, à implorer la pitié du vainqueur; car à son tour elle avait épuisé son trésor et ses arsenaux. I.e doue André Dnndnln ne vit pas la fin de cette guerre, une maladie violente l'avait ravi à l'affection de ses concitoyens (7 septembre Ih.Vu, et quatre jours après sa mort les quarantc-un électeurs avaient proclamé en sa place Marin Falier, comte de Val , vieillard octogénaire , que ses grandes richesses et les emplois qu’il avait occupés signalaient parmi les premiers citoyens de la république. Mais, en ce moment critique, Falier était en ambassade à Avignon ..auprès du pape Innocent VI, et Venise sc trouva sans chef. Malgré son absence, toute proposition de paix fut ajournée; et, en attendant l'arrivée du nouveau doge, on s'occupa de modifications dans l'organisation du conseil. Afin d'y introduire une sorte de rivalité de corps, qui eût pour objet l’exercice d’une surveillance permanente sur ce conseil lui-méinc, il fut décidé que les trois présidents de la Quarantie criminelle prendraient séance à côté des six membres dont il avait été composé jusqu'alors. Ainsi modifié , le conseil du doge forma le gouvernement proprement dit , et prit le litre de sérénittime Seigneurie1.
Douze patriciens furent députés auprès du nouveau doge, pour lui annoncer sa nomination et l'accompagner à son retour. Le navire qui portait Marin Falier et sa suite était arrivé à la hauteur de la petite île Saint-Clément , à peu de distance de Venise , quand il fut forcé de s'arrêter, à cause d'un épais bcouillard qui ce jour-là (6 octobre tari'») couvrait toute la lagune. Le doge fut obligé de descendre dans une simple gondole. Toutefois les bateliers , trompés par la brume, au lieu d'aborder au quai de la Paille ( rire ilelia Paglia), vinrent prendre terre au mêle de la Piazzetta , juste entre les deux colonnes, lieu ordinaire des exécutions criminelles. Aussi, depuis la mort de Falier, cette circonstance fut regardée comme de sinistre augure, et de là est venu le proverbe vénitien : Garda le dell' entre columni (garde-toi de l’enlrc-colonne). 1
Les négociations qui suivirent le désastre de la flotte de Pisani remplirent les larmiers moments de l'administration du nouveau chef, qui signa une trêve avec Cènes (février LI55). Ce fut le seul acte politique de son règne, qui ne dura que huit mois. Nous allons le voir engage dans une fatale entreprise dont il fut victime, et qui ne pouvait avoir |R>ur résultat que de ternir son nom et son caractère.
Marin Falier était d'une humeur très-irascible , excessivement jaloux des pré-
1. Les fonctions du conseil du doge consistaient à faire l'ouverture de Imites les dépêches ( il lut «Hait Interdit de les recevoir hors de la présence du doge, tandis que relui-ri pouvait y procéder sans lui ) ; d’eu faire le renvoi au\ chefs des diverses lirauches de l'administra U ou ; de décider les réponses S adresser aux ministres étrangers, et tes instructions à donner aux ambassadeurs ou généraux de ta république; de présider, sous le doge ou eu son absence, le sénat et te grand conseil , d'y porter le- pro|>osiiions à mettre en délibération, etc., etc.
CONSPIRATION DK MARIN PAMER. R9
rogatives de sa dignité, et incapable de modérer les élans de sa colère lorsqu'il se croyait outragé. C'est à cette fâcheuse disposition d'esprit, jointe à l'aveugle opiniâtreté de la vieillesse, qu'il faut attribuer celte célèbre conspiration qui a eu plus de retentissement que de portée réelle. Voici la relation que nous en a laissée Marin Sanuto. l’un de ceux qui ont rapporté cet événement avec le plus d'exactitude. « C’était le jeudi gras, dit-il ; ce jour-là, après la course des taureaux, on se rendait ordinairement au palais ducal , qui était brillamment disposé pour y recevoir bonne et nombreuse compagnie. I -a danse se prolongeait jusqu'au son de la première cloche ; à la danse succédait une collation , et le doge faisait les honneurs de la fête lorsqu'il était marié. Or il arriva qu'à la soirée donnée par Falier, un certain Michel Sténo, gentilhomme jeune et pauvre, mais adroit et audacieux , et qui était épris d une des dames de la suite de la dogarcsse, vint à commettre une légère inconvenance au milieu des danses. Irrité de cette action , le doge donna aussitôt l'ordre de le faire sortir. Sténo ne put endurer patiemment un si cruel affront. Quand la fête fut terminée, et que tout le monde fut dehors, guidé par son aveugle colère, il entra dans la salle d'audience, s'approcha du siège sur lequel s'asseyait habituellement le doge, et y écrivit ces mots : Marino Faliero dalla Mla mugier , altrui la gode e lu la mantiene ( Marin Falier a une belle femme, les autres en jouissent et lui l'entretient). Le lendemain cette insulte devint publique; le scandale était grand, et le sénat ordonna qu'il fût informé sur-le-champ. Des sommes considérables furent promises a celui qui révélerait le coupable, et bientôt on parvint à découvrir que c'était Michel Sténo : le conseil des Quarante commanda de l'arrêter. Amené devant les juges, Sténo avoua qu’il avait écrit ces mots dans son dépit d’avoir été chassé de la fête en présence de sa maîtresse. Le conseil prenaut en considération la jeunesse du coupable, son amour et son égarement, le condamna seulement à deux mois de prison, et le bannit pour un an de Venise. Cette sentence, trop douce au gré de la colère du doge, ralluma toute sa fureur; il crut que le conseil n’avait point agi comme l'exigeait le respect dû à sa dignité et à son rang : selon lui, Sténo méritait la mort, ou au moins un bannissement perpétuel.
Cet événement décida du sort de Marin Falier. En effet, peu de temps après, un patricien , membre de la maison de Barbaro , d'un naturel violent et emporté, étant allé à l’arsenal demander un service à Israël Bertuccio , maître des galères , et celui-ci lui ayant répondu que cela n'était pas possible , une querelle s'engagea entre le gentilhomme et le maître des galères , dans laquelle ce dernier fut frappé violemment au visage. Bertuccio, irrité, se rendit aussitôt chez le doge pour lui exposer sa plainte et lui demander justice. « Que voulez-vous que je fasse ? répondit « Marin Falier ; rappelez-vous l'outrage que j'ai reçu ces jours derniers et la maa nière dont on a puni Michel Sténo , et jugez par là du respect que le conseil des « Quarante a pour notre personne? — Seigneur, lui répondit Bertuccio, si vous
« désirez devenir prince, et vous délivrer de cette insolente noblesse , je me sens « assez de courage pour exécuter ce projet : prétez-moi votre secours , dans peu « de temps vous serez maître de Venise. » I.e doge, au lieu de l'interrompre, écouta ses propositions , le questionna sur les moyens qu'il comptait employer, lui fit entrevoir des espérances, et le congédia, remettant leur entrevue à une époque rapprochée.
Assuré d'avoir un appui , Berluccio se répandit en menaces contre le patricien ; celui-ci, en ayant été informé, porta plainte à son tour au doge. Palier, ne pouvant paraître rester neutre, fil venir le maître des galères et lui adressa les plus sévères reproches, lui ordonnant de rester tranquille. Mais au sortir de cette entrevue, il rappela en secret Bertuccio, et eut avec lui une longue conférence , dans laquelle il l’assura que sa sévérité n'avait été qu'apparente , et l’engagea à lui développer ses projets. Bertuccio lui exposa sou plan , qui était de choisir dix-sept chefs ayant chacun sous leurs ordres une compagnie de quarante hommes qui ignoreraient, jusqu'au moment de l’exécution, le but de leur réunion. Le jour de l’insurrection on devait sonner de grand matin les cloches de Saint-Marc , auxquelles on ne pouvait toucher sans un ordre exprès du doge. A ce bruit inaccoutumé, les patriciens ne manqueraient pas d'accourir sur la place, où les compagnies les tailleraient en pièces; après quoi on proclamerait Marin Falier, non pas doge , mais seigneur de V enise. Ce plan ayant été adopté , et les chefs principaux étant trouvés, la mise à exécution fut fixée au 15 avril.
» Mais le ciel , qui veille sur cette glorieuse cité , dit Sanuto, et qui , satisfait de la piété et de la droiture de ses habitants , leur a toujoui's prêté son secours , se servit d'un des conjurés , nommé Beltramo , de Bergame , pour découvrir la conspiration : ce Beltramo , qui était client 1 d'un patricien nommé Niccolo Lioni , effrayé du danger qui menaçait son patron , courut chez lui la veille de l'insurrection, l'engageant à ne pas se montrer en public, quelque tumulte qu'il entendit. Effrayé de la confidence qu'on venait de lui faire , Niccolo ordonna à ses gens de se saisir de Beltramo et de le garder soigneusement ; puis il se rendit chez Giovanni Gradenigo, et lui raconta tout ce qu’il venait d'apprendre. Cette révélation lui parut de la plus haute gravité ; d'autres patriciens lurent aussi consultés, et l'on résolut de convoquer immédiatement les avogadori , les chefs du conseil des Dix , ceux de la Quarantie , les officiers de nuit , les capi di sesliere et les cinque délia pace, en les invitant à joindre à leurs gens quelques hommes courageux et éprouvés, qui devaient aller chez les chefs de la conspiration et s'assurer de leurs
1. Chaque patricien avait , dans la classe du peuple, un ou plusieurs citoyens dont il était le protecteur avoué : ceux-ci étaient ses clients, ou, comme on les appelait, ses créatures ou ses affectionnés ( amorevoli ). Il existait aussi entre les grands et U» citadins un autre lien : quand un noble avait tenu un enfant sur les fonts baptismaux, le père de l'enfant et le parrain devenaient com|H*ies de saint Jcau ( compare di i an Juan), et ce compérage établissait souvent des rapports d'amitié IrtVélroits et souvent indissolubles. Or, il se trouva que Beltramo le Bergamusque était client et compère du patricien Niccolo Lioni.
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Wf laquelle il appuie, la grande porte qui y conduit, et les deux tiers de la f;n;ade du palais sur la Piazzetta.
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