‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 27 sur 155 · CONSPIRATION DE MARIN FAI.IBH · texte numérisé non relu

CONSPIRATION DE MARIN FAI.IBH

personnes. A l’entrée <le la nuit, ce conseil extraordinaire se réunit dans le palais ducal; et comme le doge, sur une communication qui lui fut faite, feignit de ne pas croire à l'importance d'une telle conspiration , on fit fermer toutes les portes du palais , et l'on envoja ordre au gardien de la tour de ne point laisser sonner la cloche. Tout fut ponctuellement exécuté. Beltramo ne pouvait dire jusqu'où s’étendaient les liaisons et les projets des conjurés ; mais il savait que Bertuccio et Philippe Calcndaro, son ami , avaient une grande part à ce mouvement. Ces deux conjurés furent donc an-étés et mis à la question. Quelques aveux leur échappèrent ; ils suffirent pour indiquer que le premier personnage de la république était leur complice. Dans la nuit même Bcrtuccio et Calendaro furent (vendus devant les fenêtres du (valais : on plaça des gardes à toutes les issues de l'appartement du doge , et huit conjurés, qui s'étaient échappés vers Chiozza , furent arrêtés , et exécutés après leur interrogatoire.

« Le conseil des Dix , ayant presque la certitude que le doge était du nombre des conjurés , résolut de s'associer vingt citoyens des plus recommandables pour délibérer sur le parti qu'il fallait adopter; toute la journée du 15 fut employée à interroger et è juger les conjurés subalternes ; le lendemain 16 le doge comparut devant la junte , car c'est le nom que se donna cette cour improvisée. Sa démarche était calme et son visage impassible; pressé de questions, il n'adressa à ceux qui l’interrogeaient que ces paroles dédaigneuses : n Je ne puis m’expliquer devant mes inférieurs, ni reconnaître que vous ayez le droit légal de me juger... Montrez-moi la loi... o Puis, après un moment de silence, il reprit ; « Vous opprimiez le prince et le peuple ; j’ai voulu délivrer l'un et l’autre , et j’ai échoué... Je ne nie rien, je ne me défends en rien, je ne vous demande rien que mon silence et votre décision. » Elle ne se lit pas attendre; le 16 au soir le jugement fut rendu , et toutes les voix opinèrent pour le dernier supplice. La sentence fut exécutée le lendemain 17 de très-grand matin. Ce jonr-là toutes les portes du palais furent exactement fermées. Le conseil des Dix se rendit en corps chez le doge ; on le dépouilla de tous les insignes de sa dignité ; puis on le conduisit dans la galerie [loggia) de la cour du palais , et on lui trancha la tête Aussitôt après, un des membres du conseil parut aux fenêtres du palais sur la petite place, tenant dans sa main le glaive sanglant qui avait servi à l'exécution , et prononça ces mots : È statu fait a ziustisia al trait itor delta put r ta ' (Justice a été faite du traître à la patrie ! ) En même temps les portes du palais s'ouvrirent , et le peuple étonné put contempler le cadavre encore palpitant de celui qui avait

1. Tous les historiens et les poêles s’accordent à dire que Marin Falier fut décapité sur l’escalier des Géants; mais d’après les recherches consignées dans l'excellent ouvrage de M. Renier Mickielc : Origine délit f este veneziane, ou voit jusqu'à la dernière évidence que cette opinion est complètement erronée. L'escalier des Géants ne fut hàti que vers la (lu du xv« siècle, plus de cent ans après la mort de Falier; non-seulement cet escalier, mais encore la façade entière du palais sur laquelle il appuie, la grande porle qui y conduit, et les deux tiers de la façade du palais sur la Piazzetla.

HISTOIRE DE VENISE

voulu l'trc son libérateur. Le soir, le corps de Fnlier fut placé dans une* gondole , et transporté sans aucun appareil a l'église Saint-Jean et Saint-Paul. Aujourd'hui, lorsqu'on parcourt la salle du palais ducal , où se trouve la série des portraits des doges , celui de Marin Falier manque ; on voit à sa place un cadre couvert d'un crêpe noir avec cette inscription : Hic est locus Marini Falieri , dccapitati pro erimittibus. a

Trois jours après l'exécution de Marin Falier ( 21 avril 1365), Jean Gradenigo fut appelé à lui succéder. L’un de ses premiers actes fut de conclure un traité délinitif avec Gênes : par ce traité, Venise consentit à payer à sa rivale 200, 000 florins pour les frais de la guerre , et se vit fermer tous les ports de la mer Noire , à l'exception de celui de Théodosie , où les Génois leur permirent d’établir un comptoir. Gradenigo mourut laissant sa patrie aux prises avec Louis, roi de Hongrie, toujours envieux de sa puissance et cherchant sans cesse à lui susciter des ennemis. Sept fois déjà , à ce qu'assurent les historiens hongrois , la ville de Zara s'était révoltée pour se donner à leurs souverains ; et quoique les prédécesseurs de Louis n'eussent jamais été en paisible possession de cette ville ou des autres places de la Dalmatie, il regardait toutes ces forteresses comme une dépendance de sa couronne , et les redemanda aux Vénitiens , refusant de transiger sur les droits auxquels il prétendait , et rejetant comme un outrage l'offre d'un tribut ou d'une somme d’argent que lui faisait la Seigneurie.

Sous le règne de Jean Deltino, successeur de Jean Gradenigo (13 août 13541), cette guerre continua avec désavantage pour la république : Traù et Spalatro se révoltèrent; Zara, après une résistance opiniâtre, fut prise par les Hongrois. D'un autre côté , la navigation était plus que jamais troublée par les pirates turcs , et les Candiotes se soulevèrent une seconde fois. Dans une telle occurrence, c'eût été folie de soutenir plus longtemps une lutte inégale, et Venise implora la paix. Elle l'obtint , mais à des conditions très-onéreuses : elle abandonnait la Dalmatie , et le doge renonçait pour toujoura au titre de duc de Hongrie; en outre, la république s'engageait à tenir constamment vingt-quatre galères à la disposition du monarque hongrois. Le chagrin d'avoir attaché son nom à ce déplorable traité conduisit Deltino au tombeau (1361); il mourut au moment où la peste exerçait de nouveaux ravages dans Venise.

Par suite de toutes ces pertes, les finances de la république se trouvaient épuisées; on crut y porter remède en promulguant plusieurs lois somptuaires; mais elles furent impuissantes contre le mal. On imagina alors d’interdire aux patriciens la faculté de faire le commerce ; mais cette restriction, qui ne fit pas affluer des sommes nouvelles dans le trésor, ne servit qu'à concentrer encore davantage le pouvoir entre les mains de quelques familles de l'aristocratie, et à constituer l'oligarchie. C’est au milieu de ces circonstances fâcheuses que Laurent Celsi fut appelé à la couronne ducale. Celsi n'était qu'un homme de guerre , et ne songea même pas à alléger les souffrances de sa patrie; la révolte de Candie, qui devenait

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