GUERRES EXTERIEURES
chaque jour plus menaçante, et dont la répression occupa toute la durée de son règne, vint d’ailleurs le distraire de ce soin. Avant d’entreprendre le récit de cette guerre, portons un instant notre attention sur un illustre étranger qui à cette époque se trouvait à Venise : c’est Pétrarque.
Quoiqu’il n’edt pas réussi dans la négociation dont Visconti l’avait chargé auprès de la république, Pétrarque n’en jouissait pas moins à Venise d’une grande considération ; et lui de son côté avait la plus grande affection pour cette ville que , dans son enthousiasme poétique , il surnommait la merveille des cités. L’accueil qu’il y reçut fut des plus brillants : le doge, le sénat, les principales familles patriciennes , voulurent à l’envi recevoir et fêter un hôte si illustre , et lui ne crut pouvoir mieux s'acquitter de cette splendide hospitalité qu'en léguant sa bibliothèque à saint Marc, patron de Venise , don précieux pour l'époque, et qui est devenu la hase de l’une des plus considérables bibliothèques publiques de l’Europe '.
L’insurrection de Candie n'était pas cette fois excitée par les Grecs candiotes, mais bien par les colons vénitiens eux-mémes , qui ne voulaient plus rester sous la dépendance de la métropole. La révolte commença par des réclamations semblables à celles qu'élevèrent de notre temps les colonies anglaises dans l’Amérique du Nord. Les Vénitiens candiotes devaient payer un impôt dont le produit était destiné à l'entretien du port de leur ville. Afin de surveiller l'emploi de cette taxe, ils demandèrent qu’un certain nombre d’entre eux siégeassent comme représentants de la colonie au grand conseil de la république, si celui-ci voulait continuer à être reconnu d’eux comme pouvoir suprême. Cette faveur leur fut refusée, et de là naquit le mécontentement et ensuite l'insurrection. Tito Venier et Tito Gradenigo, tous deux Vénitiens, se mirent à la tête du mouvement : ils chassèrent les fonctionnaires nommés par le doge, et élurent Marc Gradenigo duc de Candie. Plusieurs personnages considérables, envoyés successivement pour calmer cette effervescence , ayant échoué dans leur entreprise , une expédition rr nsidérable sous les ordres du Véronais Luchino del Vcrme fut dirigée contre les rebelles. La ville fut bientôt obligée de se rendre, mais la plupart des insurgés se retirèrent, comme aux révoltes précédentes, dans les montagnes. Tito Gradenigo se réfugia à Rhodes, puis à Constantinople ; Venier , avec une petite portion
1. Plusieurs patriciens illustres, à l'exempte de Pétrarque, dotèrent richement la bibliothèque de Saint-Marc; on cite entre autres les Jtislimani, les Nani, les Contarini, le- Lonlgo, les Morosini, les Molinn, N’oublions dans celle nomenclature des bienfaiteurs de la bibliotbèqne de Saint-Marc, ni le cardinal Bessarion, qui lui fit un legs de 30,000 écus, ni le savant helléniste Morelli, qui l'enrichit d’une précieuse collection de manuscrits. Cette bibliothèque avait deux sortes de bî!>lîotbécafres : les uns pris parmi les patriciens et les administrateurs supérieurs de rétablissement; les autres, plus spécialement chargés de la partie littéraire , étaient choisis parmi les hommes les plus distingues dans les lettres. Dans la première catégorie on trouve les noms de Cornaro, Foscanni, M’cenigo, Jusliniani, Valier, Contarini, Valaresso, tous appartenait à des familles ducales ou au moins patriciennes. Ces noms illustres prouvent assez que la charge de bibliothécaire de Saint- Marc jouissait d'une grande considération
îles siens, se jeta dans Retimo, en attendant les secours des Génois et des Catalans , auxquels il avait fait offrir la souveraineté de file. Les colons candiotes furent moins heureux que ceux do l'Amérique septentrionale : aucune puissance n'embrassa leur défense; les rois de Chypre et de Hongrie, la reine Jeanne de Naples, se déclarèrent même contre eux. Dès ce moment il fut facile de prévoir quelle serait l'issue de l'insurrection ; mais la mort de Laurent Celsi en suspendit pendant quelque temps la répression.
Ce fut sous le règne de Marc Cornaro , successeur de Celsi , que cessa la révolte des Candiotes; leurs dernières forteresses tombèrent en 1360 au pouvoir de Venise : Tito Venier fut fait prisonnier et exécuté ; un grand nombre de ses partisans subirent le même sort, d'autres furent exilés. Mais à peine cette île était-elle rentrée dans le devoir, qu'une autre colonie attira sur elle l'attention et les armes de la république. Un navire de Trieste , soupçonné de faire la contrebande du sel , ayant été chassé à la vue du port par une galère vénitienne , se défendit; le capitaine de cette dernière galère fut tué dans le combat, et le fraudeur se réfugia dans le port. Les officiers vénitiens demandèrent une prompte satisfaction de la mort de leur capitaine; ils voulaient que le navire coupable et son équipage leur fussent livrés. Les Triestins repoussèrent cette prétention, et de là naquit une insurrection que le nombre des alliés qui soutenaient Trieste rendit menaçante. Marc Cornaro n'eut pas la gloire de la terminer ; il mourut après avoir occupé le trône ducal pendant deux ans.
L’élection de son successeur, André Contarini, offrit une particularité qu'il importe de signaler ; car elle nous donnera une idée du caractère insatiable du despotisme , une fois qu’on lui a permis de s’établir. Nous avons déjà dit combien l’autorité ducale avait été réduite par suite des restrictions dont le grand conseil l'avait entourée ; sous l'influence du conseil des Dix , on alla plus loin encore : on airêta que tout patricien élu doge ne pourrait s’excuser d'accepter cette dignité sans avoir pris l’avis et obtenu l’assentiment de scs conseillers; que ses motifs d’excuse seraient soumis au grand conseil, et ne pourraient être admis qu'autant que les deux tiers des voix les jugeraient suffisamment fondés 1 ; or il arriva qu'à peine ce décret avait été rendu , le doge nouvellement élu.
!. Les nouvelles restriction* imposées à l'autorité ducale allaient plu* loin encore et sont à peine croyables : on statua que, dans les conseils, le dope ne pourrait jamais s'opposer à ce que les avogadori missent en délibération uue proposition qu'ils auraient arrêtée, mais qu'il aurait seulement la faculté d'exposer ses raisons pour la combattre. On descendibensuile jusqu'à des soins minutieux et indignes d’une nation sage pour créer d'autres entraves au cher de l’État : les avogadori furent chargés d'examiner chaque mois si le doge était exact à payer les gens et les dépenses de sa maison, et, faute par lui de le faire, de retenir sur scs revenus la somme suffisante pour y pourvoir; ou tixa ensuite à 1,000 livres par au la somme qu'il pouvait employer à la réception des étrangers de distinction ; on exigea que dans les six prcmieis mois de son élection, il se fit faire au moins une robe de brocart d'or; qu'cidiu ni lui, ni ses enfants, ni sa (enimc, ne reçussent aucun présent, ne tinssent aucun lief ni empbyléose, ne possédassent aucun iinm.'tible hors dus limites du duché : et tant de restrictions imaginées pour une place qui ne donnait qu’un semblant de pouvoir, et qui ne rapportait que IS,000 ducats par an, environ 60,000 francs de notre mounaie!