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Peur , et parmi scs autres chefs le comte de la Marche , Henri el Philippe do Bar, parents du roi de France; Philippe d'Artois, connétable du royaume; Jean de Vienne, amiral , et le maréchal Boucicault, gouverneur de Cènes.
En traversant l'Allemagne , l’armée française se recruta d'une foule de guerriers accourus de l’Autriche et de la Bavière, et lorsqu'elle arriva sur les bord' du Danube, elle fut saluée par toute la noblesse de la Hongrie et de la Bohème sous les armes. En passant en revue ces nombreux soldats, Sigismond s’écria plein de joie : a Si le ciel venait à tomber, les lances de l'armée chrétienne le retiendraient dans sa chute ». Exclamation tout à fait digne de ce prince enthousiaste et chevaleresque! La flotte vénitienne, commandée par Mocenigo, se réunit à celles de l’empereur grec et des chevaliers de Rhodes, vers l’embouchure du Danube : elles avaient pour mission de faire triompher le pavillon des Francs dans l’Hellespont, pendant que l'armée de terre s'acheminerait vers Constantinople.
Enfin les hostilités s'ouvrirent, et rien ne put résister à la valeur impétueuse des croisés ; ils s'emparèrent de plusieurs villes de la Bulgarie et de la Servie , et vinrent mettre le siège devant N’icopolis , sur les frontières de la Valachie. Heureux si ces premiers avantages ne leur avaient pas donné une confiance aveugle , s'ils ne leur avaient pas persuadé que Bajazet n'oserait jamais les attaquer, et qu'il se garderait bien de franchir le Bosphore. Cependant l'armée ottomane sous les ordres de ce même Bajazet , qui s'était donné le surnom d 'Udérim (l'éclair), avait traversé le mont llémus et marchait sur Nicopolis avec la promptitude qui marquait tous scs mouvements. Quand les deux armées furent en présence , Sigismond conjura ses alliés de modérer leur ardeur et d’attendre une occasion favorable pour attaquer un ennemi qu'ils ne connaissaient point encore. Le duc de Nevers et les jeunes seigneurs qui l'accompagnaient écoutèrent impatiemment ces avis et crurent que les Hongrois voulaient leur enlever l'honneur de porter les premiers coups. A peine l'étendard du croissant a-t-il frappé leurs regards qu’ils se précipitent hors du camp et fondent sur les Turcs. Ceux-ci se retirent et paraissent prendre la fuite ; les Français les poursuivent en désordre et se trouvent bientôt séparés de leurs auxiliaires. Tout à coup des nuées de spahis et de janissaires sortent des forêts voisines où ils se tenaient embusqués, et arrêtent la fougue de la cavalerie chrétienne en plantant des pieux dans la campagne, en désarçonnant les cavaliers avec leurs longues lances. Ne pouvant ni avancer, ni reculer, enveloppés par une foule innombrable, nos chevaliers ne combattirent bientôt plus pour vaincre, mais seulement pour vendre chèrement leur vie. Après avoir pendant plusieurs heures porté le carnage dans les rangs épais de l'ennemi , tous moururent glorieusement, accablés parle nombre, succombant à la fatigue. Le duc de Nevers et vingt-quatre des prinripaux seigneurs qui l'accompagnaient échappèrent seuls au massacre. Non content de cette première victoire, Bajazet tourna tontes sois
HISTOIRE DE VENISE
forces contre l'armée hongroise : déjà ébranlée par la terreur, elle fut dispersée dès le premier choc. Sigismond, qui au commencement de cette journée comptait cent mille hommes sous ses drapeaux , n'échappa qu'en se jettent presque seul dans une barque de pécheur : il côtoya les rives de l'Euxin , et se réfugia à Constantinople, où son arrivée annonça sa défaite et répandit la consternation ( 1396). Devenue inutile, la flotte combinée se hâta de quitter la mer Noire et de revenir dans la mer d'Italie.
Ce que n'avaient pu accomplir des princes chrétiens, un Barbare le termina en moins d'une campagne. Cédant aux pressantes sollicitations de Manuel Paléologue , Tamerlan , ce farouche conquérant de l’Asie . se chargea de délivrer Constantinople. De Samarcande il s'avance vers l’Asie Mineure, et traverse l'Anatolie avec cent raille hommes. Rajazet va au-devant de lui , et ils se rencontrent près d'Angora en Galatie (autrefois Ancyre), dans les mêmes plaines que Mithridate et Pompée avaient ensanglantées quinze siècles auparavant. Les deux armées en v iennent aux mains ; et Bajazct, avec des troupes bien inférieures en nombre, lutte pendant trois jours contre les innombrables hordes des Tartares. Ses principaux lieutenants et son (ils aîné restèrent sur le champ de bataille; lui-mème, avec un autre de ses fds, fut fait prisonnier (28 juillet 1402). De la rive du Bosphore, Tamerlan porta sur l'Occident des regards ambitieux; mais le maître des plus vastes royaumes de l’Asie n'avait pas une bhrque qui pût le transporter au delà du canal. Constantinople, après avoir échappé au joug des Ottomans, put donc encore se soustraire à l'invasion des Tartares, et l'Europe vit s'éloigner d’elle ce redoutable orage.
Depuis 1396 jusqu'à la mort du doge Venier (novembre 1400), Venise resta indifférente aux divers mouvements qui agitèrent le continent italien. Les dix-huit années de ce règne apportèrent encore à l’autorité ducale de nouvelles restrictions , quoique la conduite de Venier ne les crtt nullement provoquées. Les historiens vénitiens font le plus grand éloge de son amour de la justice : on assure même qu'il laissa mourir en prison son fds , condamné pour une faute légère à deux mois de détention , plutôt que de demander un adoucissement à sa sentenre.
De nouvelles guerres avec les Génois forment l'intérêt principal des premières années du dogat de Michel Sténo , qui commença en janvier 1 401 . Gènes et le roi de France avaient pensé qu'il était de leur politique de mettre à profit le grave échec subi par les musulmans , et d’achever leur ruine ; de son côté , le maréchal Boucicault désirait ardemment se venger sur les infidèles de sa captivité dans les fers de Rajazet. Ce fut donc sous l'influence de res divers sentiments qu'une escadre de onze galères, commandée par le maréchal Itourirnult, sortit de Gênes au printemps de 1403. Cette escadre se dirigea sur les côtes de Syrie, où, sans égard pour les pavillons protecteurs des étrangers établis dans ces parages, tout fut impitoyablement saccagé, la ville de Beyrouth, où les Vénitiens avaient
un comptoir considérable, eut surtout beaucoup à souffrir de ces dévastations. Charles Zéno avait été chargé d'observer la flotte génoise , et il adressa quelques plaintes au maréchal en faveur de ses compatriotes; mais celui-ci se contenta de répondre que « tout ce qui se trouvait en pays ennemi était de bonne prise ». Justement irrité, l'amiral vénitien se rapprocha du théâtre des événements, afin d'appuyer ses réclamations d’une manière efficace. Les deux escadres se rencontrèrent le 6 octobre 1 103 sur les côtes de la Moréc, dans la rade de Sapienza , qui avait été si fatale aux Vénitiens cinquante ans auparavant. Là Zéno voulut tout à la fois réparer un ancien échec et obtenir satisfaction d'une l'injure récente. Ses dispositions prises pour le combat , il serra de près la flotte génoise , et s'apprêtait à l’attaquer lorsque celle-ci , virant de bord, lui épargna la moitié du chemin. De part et d'autre, l'engagement fut aussi vif qu’opiniâtre. « I.e maréchal Boucicault, disait Zéno dans son rapport, o m'a nttaqué » avec sa galère, sur laquelle il ÿ avait près de trois cents hommes, o dont une partie de soldats français. Pendant plus d'une heure, j'ai eu à « défendre ma rapitanc contre cette galère et deux autres. L'ennemi est venu à » l’abordage; nous avons eu à combattre corps à corps sur notre propre pont, « nous avons été assez heureux pour le repousser. En somme , après des efforts « inouïs de la part de mes équipages , les Génois ont perdu six galères , dont « trois sont tombées en notre pouvoir , et les trois autres roulées bas ; si nous o n’avions eu affaire qu'à des Génois, la victoire eût été bien plus complète. » Toutefois, Boucicault, ne voulant pas convenir qu'il eût été vaincu, démentit publiquement la relation de Charles Zéno, lui envoya un cartel, et, de son autorité privée , déclara la guerre à la république. Un moment le roi de France eut la velléité de soutenir les prétentions de son représentant ; mais lorsqu'il sut que Venise préparait un armement considérable , il envisagea les dangers d'une rupture, et lit partir des négociateurs chargés de conclure la paix. Les Génois et les Vénitiens se rendirent mutuellement les prises qu'ils s'étaient faites, mais Gènes fut obligée de payer cent quatre-vingt mille ducats pour indemniser Venise et ses sujets des dommages que leur avait causés la malencontreuse attaque de Boucicault contre Beyrouth.
Nous voici arrivés à la déclaration de guerre de Venise contre Francesco de Carrare , gfterre dont l'origine ou le prétexte était des plus injustes , et dont les résultats furent néanmoins si avantageux pour la république. L’astucieux Jean Galeaz Visconti , duc de Milan , était mort de la peste le 3 septembre 1403 , laissant deux fils en bas Age. Cet événement réveilla la haine mal assoupie des seigneurs italiens dont il avait absorbé les États , et de toutes parts il se forma une ligue dans le but de les enlever à sa famille. Francesco de Carrare en était le principal moteur. Depuis la restauration des ducs de Padoue (I3R0), les Vénitiens s'étaient montrés fort indifférents aux progrès de Visconti; mais, depuis sa mort, le doge Michel Sténo et François Foscari , chef de la Quorantie , fei-
HISTOIRE DE VENISE
puaient d'être alarmés de l'agrandissement de Franreseo, prince ambitieux , non moins habile politique que grand capitaine, qui, tout en paraissant dévoué à la république, conservait un profond ressentiment des malheurs qu'elle avait fait éprouver à sa famille. De son côté, la veuve de Viseonti , instruite de l’orage qui s’apprêtait à fondre sur elle , cherchait partout des alliés intéressés à soutenir sa cause. Dès qu'elle eut appris, au moyen de ses agents, les dispositions du doge et de ses principaux conseillers , elle envoya à Venise, comme ambassadeurs, l'évêque de Feltre, le général Jacques del Verme, dont Francesco avait confisqué l’héritage à Vérone, et l'go Scrovegno, émigré padouan dont les biens étaient également sous le séquestre : la haine personnelle de ces envoyés excita facilement l'ambition déjà république. Ils offrirent d abord, pour prix de son alliance, de lui faire céder Feltre et Bellune pour la régence de Milan ; bientôt ils y ajoutèrent Vicencc, et tout re que la maison Viseonti possédait au delà de l'Adige. Michel Sténo, impatient d’illustrer sou règne par des conquêtes, exalta les passions et les ressentiments du conseil , et, grâce à ses efforts, la guerre fut déclarée aux Carrare.
Aussitôt des troupes prirent possession de Feltre et de Bellune au nom de la république; mais Vicence était alors assiégée par le fils aîné de Carrare ', nommé Terzo , qui attendait son père avec du renfort. Celui-ci s’y étant rendu le 1" mai pour donner l’assaut ii la ville , reçut une lettre de la Seigneurie qui le menaçait de tout son courroux s'il ne levait le siège; il suspendit donc ses opérations , et ramena ses troupes à Padoue. O1 n'était là qu'une soumission apparente , car il adressa sous main des demandes de secours à ses alliés ; mais ceux-ci, du moment où ils avaient vu Venise embrasser la cause de la veuve de Viseonti, et mettre en campagne une armée de plus de trente mille hommes, avaient déserté sa cause. Resté seul au milieu d'un si grand péril , Francesco ne perdit pas courage : il envoya à Florence ses deux plus jeunes fils , libertino et Marsilio, ainsi que ses enfants naturels, ceux de ses frères et ceux de son fils Jacques; puis, tranquille sur le sort de sa famille, il attendit les événements.
Vérone, que défendait Jacques Carrare, fut investie, attaquée et prise par del Verme, général de la veuve de Viseonti ; Padoue fut assiégée par une armée de Milanais et de Vénitiens. Dans la défense de cette place, mais sans succès, Francesco Carrare déploya toutes les ressources de son esprit, toute l’activité de ses moyens. Les paysans du Padouan, avec leurs troupeaux , s'étaient réfugiés dans la ville; bientôt cette agglomération d'hommes et de bestiaux détermina des maladies contagieuses qui décimèrent l'armée. Del Verme, connaissant cette situation, somma Francesco de se rendre à des conditions honorables. Il s’apprêtait à les accepter, lorsqu'un envoyé des Florentins vint lui dire qu’ils
1 . Il s'appelait Francesco ainsi que son père; mais comme il était le troisième de ce nom tlaiis la famille , et l’bériuer direct , on le désignait ordinairement sons celui de Terzo ( troisième ). Nous l’appellerons ainsi dans le courant de ce récit.
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allaient arriver à son secours. Francesco crut à leur promesse, et celte confiance liiHa sa ruine. Déjà la llrenta, détournée de son cours par les assiégeants, ne coulait plus dans Padoue, et les moulins avaient cessé de moudre les blés nécessaires à la nourriture des habitants et de la garnison. Le 2 novembre , les Vénitiens donnèrent un assaut général sur quatre points différents, et partout ils furent repoussés : leur général , Caleaz de Mantoue , fut renversé par un coup de lance que lui porta Francesco, et le provéditeur' François Bembo reçut une grave blessure. Cependant la disette et la peste faisaient chaque jour de nouveaux ravages, et Terro suppliait son père de se rendre; mais celui-ci, qui conservait le soutenir de son exil , des souffrances de sa famille , répondait à ses sollicitations que leurs alliés ne tarderaient pas à leur apporter du secours. Vain espoir : personne ne se présenta ; au contraire , des traîtres ouvrirent une des portes à un corps de troupes vénitien. Instruit de ce qui se ppsse, Francesco court au second rempart et appelle ses soldats les plus fidèles ; le tocsin sonne de toutes parts, on s'assemble confusément sur les places publiques; Francesco se dit que la fortune n’a pas abandonné la maison de Carrare. Bientôt cependant, il se voit presque abandonné, et contraint à demander un armistice, avec un sauf-conduit pour se rendre au camp des Vénitiens , où l'accompagnèrent Paul Crivelli et Michel de Kabatta , gentilhomme du Frioul , dont la fidélité ne s'était jamais démentie. Il commença par déclarer aux provéditeurs et à Caleaz de Mantoue qu'il venait à eux avec l'intention de rendre la ville, si oi£ lui accordait des conditions honorables; qu'autrement, il était déterminé à défendre jusqu’à la dernière extrémité les deux enceintes de murs qui lui restaient encore. Les provéditeurs répondirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants pour traiter avec lui ; mais ils l'invitèrent à remettre la ville entre leurs mains , et à se rendre à Venise pour négocier directement avec la Seigneurie. Peu confiant dans la parole des provéditeurs , Carrare voulut prendre celle de Caleaz: «Général, lui dit -il, j'irai à Venise; je négocierai avec la « république; mais si la négociation ne réussit pas, promettez- moi de me « remettre ma ville dans l’état où elle est en ce moment. » Caleaz lui en donna l'assurance ; mais peu après , sous un prétexte frivole , quelques émissaires entrent à Padoue en criant : « Vive saint Marc ! » Des citadins, des hommes de la classe la plus infime applaudissent à ce cri, et introduisent les troupes vénitiennes malgré le général en chef. En vain Carrare insiste pour rentrer dans la citadelle; il n’était plus temps. Le généreux Galeaz offre de l’accompagner à Venise pour rendre témoignage de la promesse qu'il lui avait faite. Caleaz fut créé noble vénitien , il fut comblé d'honneurs , mais on ne lui permit pas d’ar-
I. Venise ayant contracté l'habitude de ne mettre ù la télé de ses armées que des généraux étrangers, les Taisait surveiller par des commissaires spéciaux, appartenant tous, ou la plupart, aux classes supérieures de l'aristocratie. Ces fonctionnaires prenaient le titre de provéditeurs, et dirigeaient pour ainsi dire le mouvement [tolilique «les armées.