PROCES ET MORT DES CARRARE
pieds, et on lui passa autour du cou la corde d'une arbalète. Le lendemain, ses restes furent ensevelis honorablement dans l'église de Saint-Étienne-des-Tombes. Vingt-quatre heures après l'inhumation de leur père, le même confesseur alla prévenir Terzo et Jacques de se disposer à la mort. Ils s'embrassèrent tendre-, ment , reçurent ensemble la communion, et, après s'être entretenus quelques instants de leur famille, ils se livrèrent au* exécuteurs. Terzo fut exécuté le premier, là où avait péri son père; Jacques y fut conduit ensuite. Après avoir obtenu la permission de recommander à Ilieu l'âme de son père et celle de son frère, et d'écrire à sa femme pour la consoler de son malheur, il subit avec résignation le même supplice. Cette triple exécution accomplie , les affidés du conseil des Dix s'elTorcèrent d'accréditer le bruit que les trois malheureux princes avaient été frappés de mort subite dans leur prison ; mais personne ne crut à cette fatalité providentielle, et tout le monde désigna la main qui avait frappé le coup.
Cependant la vongeanre n’était pas encore assouvie. Il restait à Florence deux Bis légitimes de Francesco; la Seigneurie lit publier à son de trompe qu’elle donnerait quatre mille florins d'or à celui qui livrerait vivant l'un ou l’autre de ces princes, et trois mille florins à celui qui les tuerait. Personne ne montra d'empressement pour acquérir un tel salaire, ce qui n’empêcha pas que les Bis légitimes de la maison de Carrare mourussent a la fleur de l’âge. L'bertino, l’ainé, succomba à Florence, à l’âge de dix -huit ans; son frère, Marsilio, aprèsêtre resté longtemps à la solde de Philippe-Marie, duc de Milan , fit une tentative pour recouvrer le domaine de ses pères. La- complot fut découvert ; et comme il fuyait avec une suite peu nombreuse, Marsilio fut arrêté et conduit à Venise , où le conseil des Dix lui fit trancher la tête.
« L'odieuse politique du conseil des Dix, dit M. de Sismondi, ne peut être « comparée qu'à son système atroce de procédure criminelle. Dans le doute , il « croyait devoir punir; et il se faisait un devoir absurde de condamner un accusé,
« malgré sa conviction intime qu'il était innocent. » La cessation de la guerre contre les Carrare va nous donner une preuve éclatante de cette infâme tactique. Charles Zéno, le conquérant de Ténédos, le héros de la guerre deChiozza . avait été nommé provéditeur de l'armée dirigée contre Padoue. A son retour à Venise, il fut accusé au conseil des Dix d'avoir reçu quatre cents ducats d'or de François Carrare ; les livres du seigneur de Padoue , qui avaient été saisis , faisaient foi de ce paiement , sans en indiquer le motif. Interrogé sur ce fait , Zéno déclara que pendant la mission que la Seigneurie lui avait donnée dans le Milanais pour y commander les troupes de Galeaz Visconti , il avait eu occasion de voir François Carrare, alors prisonnier et dans un état voisin du dénuement, qu'il lui avait prêté quatre cents ducats , et que la note trouvée daus les papiers du prince ne pouvait être relative qu’au remboursement de celle somme. Toutes les circonstances venaient à l'appui de cette assertion, qu’on aurait il il croire, d'après
HISTOIRE DE VENISE
le caractère de Zéno , l’homme le plus vertueux et le plus désintéressé de la république; aucun de ses juges n’osait seulement le soupçonner de corruption. Cependant ils le privèrent de tous ses emplois , et le condamnèrent à deux ans de prison , déshonorant , autant qu’il était en eux , l’homme qui avait couvert le nom Vénitien de gloire. Malgré ses soixante-douze ans, malgré les quarante blessures dont son corps était couvert , et sans accueillir les murmures qui s’élevaient en sa faveur , Charles Zéno subit noblement sa sentence, et montra par sa résignation qu'il n'était pas moins grand citoyen que grand capitaine.
Nous avons dit les causes ou les prétextes qui amenèrent la guerre contre les Carrare ; nous avons mis en saillie les principaux actes qui l'accompagnèrent : il nous reste à faire connaître les résultats matériels que Venise retira de ce tissu d'atrocités. Toutes les provinces qui avaient appartenu aux deux maisons de la Scala et de Carrare , toute la Marche trévisane, reconnurent l’autorité de 1a république. Trévise, Bcllune, Vicence, Padoue et Kovigo arborèrent le drapeau de Saint-Marc, et tout le pays renfermé entre la Piave, les montagnes, le lac de Garde, le PÔ et les lagunes, fut administre en son nom. Dès ce moment, Venise surpasse en puissance les plus grands États de l’Italie ; mais aussi la voilà engagée dans toutes les guerres et toutes les révolutions de la Lombardie ; la voilà obligée d'employer à la défense de ses possessions du continent une partie des ressources qu’elle affectait autrefois à la marine , la voilà enlin entraînée à changer la nature de ses relations avec ses voisins , et à exciter cette haine universelle qui , après un siècle de luttes et de combats , se termina par la ligue de Cambrai qui lui devint si fatale !
■ OD VE L LES COIOOÊTII — ETABLIES EMEJIT DE L'INQOIltTItV D'ÉTAT
(IW6-UM.)
Affaires du Levant. — Guerre avec la Hongrie. — Ligue et guerre contre le duc de Milan. — François Carmagnola au service de Venise ; son supplice. — François Sforza ; il succède à Viscqpti. — Les Turcs maîtres de Constantinople ; traité de commerce conclu avec eux; pacification générale de l'Italie. — L’inquisition d’État. — Pie II prépare une croisade; il meurt : Venise seule entre en lutte avec Mahomet IL — Alliance de la république avec le roi de Perse. — Succès et revers; conclusion de la paix. — Acquisition de nie de Chypre. — La puissance vénitienne parvenue à son apogée.
o ut semble concourir à In gloire ou à l'accroissement de Venise : un de ses sujets, Ange Gornaro , est élu souverain pontife et prend le nom de Grégoire XII ( 1406) ; Lépantc et Patras, trop faibles pour éviter le joug des musulmans , acceptent volontairement sa suzeraineté, tandis que le roi de Hongrie lui cède la ville de Zara ' ; les Iles d'Arbo, de Pago, deCherso et d’Ossero, situées sur les côtes de la Dalmatie, passent sous sa domination. En Italie, son influence s'accroît de jour en jour. Le duc de Mantoue, François de Gonzague, laissait un fils en bas .Ige , que par son testament il place sous la tutelle du sénat; Ancône, à la suite de quelques différends avec l’Église, veut se donner A la république; mais les Dix , désirant se ménager l'amitié du pape, répondent à cette offre par celle d'une médiation officieuse.
I. Zara fut acquise en 99H par le dnge Urseolo; elle se révolta en 1010, pour se donner au roi de Croatie; en 1115 elle se mit sous la protection «lu roi de Hongrie; en 1170 elle se déclara Indépendante et élut pour prince -on archevêque; en 1186 , ce Tut encore le roi de Hongrie qui appuya les nouveaux efforts des Za retins pour secouer le joug delà république ; en 1232, 1310, 1315 et J 357 , les Vénitiens furent tour à tour maîtres de Zara ou expulsés de son enceinte
HISTOIRE UE VENISE
L'acquisition de Guastalla, Brescello, et Casal-Maggiore sur le PO, des complots inutilement tramés à Padoue et à Vérone pour y rétablir l'autorité des maisons de Carrare et de la Seala ; enfin une guerre entreprise contre le roi de Hongrie, et terminée il l'avantage de la république , signalèrent les dernières années du règne de Michel Sténo. Il mourut pendant que la peste , dont le retour devait être nécessairement fréquent chez un peuple en communication continuelle avec l'Orient, moissonnait la population de Venise (li!3|. Sans avoir été toujours prospère, le règne de ce prince ne laissa pas d'êlre glorieux , et d'ajouter à l'activité intérieure de la république une grande puissance extérieure.
Les affaires dans le Levant n’avaient pas été aussi heureuses : il avait fallu acheter de l’empereur des Turcs, au moyen d’un tribut annuel de seize cents ducats , le droit de trafiquer dans ses États, soumission qui ne protégea même pas les Vénitiens contre les avanies de ce peuple insatiable : le Soudan de Babylone ruina leurs comptoirs de Damas; et les Turcs, en étendant leur domination en Grèce, n’eurent aucun égard pour les possessions de la république. L'ile de Négrepont fut ravagée par eux, plusieurs vaisseaux marchands pris et pillés; Candie même était menacée , et des négociations entreprises à ce sujet n’obtinrent aucun résultat. Alors Venise se vit forcée d'envoyer dans l’Archipel une flotte qui portait à la fois des troupes et des ambassadeurs, les unes pour combattre , les autres pour négocier. I.orédan , que Ton investit du commandement supérieur, devait offrir ou la guerre ou la paix. Les Turcs restèrent sourds à ses propositions, et les deux flottes s'étant enfin rencontrées à la hauteur de Gallipoli , engagèrent un combat des plus meurtriers dans lequel les Vénitiens restèrent vainqueurs. Mais, comme s’il fallait qu’une politique féroce vint toujours souiller leur gloire , ils ne firent aucun quartier aux chrétiens qui se trouvaient à bord des vaisseaux ennemis : Génois, Catalans , Siciliens, Provençaux, furent passés au fil de l’épée; les Candiotes , comme sujets de la république, furent écartelés, et l'on suspendit leurs membres à la poupe des galères. Un tel système de vengeance, un châtiment si impitoyable, qu'ont réprouvé les nations même les plus barbares, Lorédan ne rougit pas de les exercer nu nom de son gouvernement.
Après avoir forcé les Turcs à faire la paix cl obtenu du prince de Moroe , toujours effrayé de l'accroissement de la puissance ottomane, In cession de l'importante ville de Corinthe, Venise tourna de nouveau ses armes contre le roi de Hongrie Sigismond , qui s’était allié au patriarche d'Aquilée dans l'intention de lui enlever différentes parties de territoire soit en Dalmatie, soit dans la péninsule italique (li19). Rien n’avait été ménagé par ces hardis antagonistes pour faire surromber la république dans cette lutte nouvelle, une vaste insurrection habilement préparée, plusieurs généraux ou gouverneurs achetés ou corrompus. Les premières opérations tournèrent cependant à l’avantage des Vénitiens; car Sigismond, occupé en Bohême contre les Hussitcs, ne put envoyer à son allié que de faibles contingents. Cependant, l’année suivante, une armée