‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 36 sur 155 · GUERRE AVEC LA HONGRIE · texte numérisé non relu

GUERRE AVEC LA HONGRIE

considérable, venant de la Hongrie, faillit renverser toutes les espérances du sénat. Cette armée était commandée par Denis, prince de la Sclavonie, et avec lui marchaient Marsilio de Carrare, Frédéric d’Orthenburg et Ricoluccio da Prata ; mais quelle que fût la valeur des généraux alliés , elle échoua cette fois encore contre les habiles dispositions de Philippe d'Arcelli , qui commandait les troupes de Venise. Les Hongrois , complètement désappointés par cette vigoureuse résistance, évacuèrent immédiatement le Frioul où ils avaient pénétré, et leur abandon laissa dans un découragement complet les alliés de Sigismond. Aussi, dès que l'armée vénitienne se dirigea vers Feltre, cette ville n'osa pas résister et se racheta du pillage au prix de dix mille ducats ; Philippe d'Arcelli y fit son entrée solennelle le 11 mars 1120. Rellune fut également obligée de capituler, et L'dine ouvrit ses portes. Aucune ville , aucun seigneur du Frioul ne restèrent indépendants; le patriarche lui-ménie, jadis le plus puissant des princes ecclésiastiques de l'Italie après l'évêque de Rome, se trouva heureux de conserver, par un traité, Aquilée et les châteaux de San-Danielo et de San-Vettor. Le comte de Goritz , qui jusqu’alors avait tenu ses fiefs du patriarche , se déclara vassal de la république.

Dès que Venise eut soumis tous ses ennemis du continent italien, elle porta ses armes dans la Dalmatie : Traù fut prise d'assaut; Spalatro capitula sans combattre; il en fut de même de toutes les lies dalmatcs, depuis Brazza jusqu'à Cursola; enfin Cattaro, qui était alors une petite république, effrayée des progrès de la puissance ottomane et ne trouvant pas une protection efficace dans les armes du roi de Hongrie , se donna aux Vénitiens. Cette campagne se termina par la reddition de Scutari , Drivasto et Dulcigno en Albanie, 'faut de victoires consécutives assurèrent à la république la possession du littoral de la mer Adriatique, depuis l'embouchure du Pô, par Venise, le Frioul, l’Istrie et la Dalmatie, jusqu'en Albanie. Corfou et Négrepont, ainsi que tout l'intervalle placé entre ces îles, lui appartenaient ; elle pouvait à son gré s’emparer de la Morée , car les villes de Modon et de Coron étaient déjà en son pouvoir ; et ce fut pour ménager les Turcs que la république n'accueillit pas l'offre du chef des Grecs de se reconnaître son vassal.

Ce fut dans ce moment que Venise victorieuse ordonna un dénombrement de la population de sa capitale : on y trouva cent quatre-vingt-dix mille habitants dont mille nobles jouissant d'un revenu de quatre mille jusqu'à soixante mille ducats; sa marine marchande occupait plus de vingt-cinq mille matelots; la Zecca (l’atelier monétaire) frappait tous les ans un million de ducats d’or , deux cent mille pièces d’argent ; enfin , en moins de dix ans , l'État avait éteint une dette de quatre millions de ducats d'or et avait prêté cent soixante-six mille ducats au marquis de Ferrare *. Cette étonnante prospérité n'est-elle pas la preuve la plus

1. C'était le chiffre de la population de Paris à celte époque.

8. Le ducat d'argent vaut 4 fr. 35 cent., et le ducat d’or 17 fr.; mais pour avoir l'équivalent actuel

HISTOIRE l)K V K NI. SK.

certaine de la foret' et de la vitalité des institutions de Venise, surtout si l'on songe qu’il y avait à peine quarante ans elle avait été réduite à disputer à la flotte génoise les passes de ses lagunes, qu'il ne lui restait que trente mauvaises galères, et que tout son territoire se réduisait à l'enceinte de la ville.

Cependant la république était appelée à combattre sans cesse : les fils de Galeaz Visconti, duc de Milan, avaient grandi, et l'alné, Philippe-Marie, tourmenté de la même ambition que son père , voulait comme lui , asservir toute l'Italie; déjà même son autorité était reconnue depuis le Saint-Gothard jusqu'à la mer Ligurienne , et depuis la frontière du Piémont jusqu'à celle de la Toscane et des États de l'Église. Secondé par de vaillants généraux, il était devenu si puissant que les Florentins , le voyant maître de Gênes , le crurent prêt à entrer à Lucques, à Pise et à Florence ; et dans ce danger pressant, ils envoyèrent des ambassadeurs à Venise pour obtenir sa puissante intervention.

Le doge Mocenigo, qui régnait alors, se montra contraire à cette alliance, et la repoussa de toute l'autorité de son nom et de sa vieille expérience. Au contraire, François Foscari, l'un des savi et procurateur de Saint-Marc, parla en faveur des Florentins; dans un discours habilement mesuré, il exposa que si l'on refusait d'intervenir en leur faveur ils succomberaient infailliblement ; que les autres États de l'Italie, qui avaient jusque-là échappé à l'oppression des Visconti, ne manqueraient pas d’être envahis , et qu'alors Venise se verrait obligée d’opposer seule à un puissant adversaire une résistance ruineuse et désespérée, pour laquelle dans ce moment on ne lui demandait que sa coopération. Mocenigo était trop entier dans ses opinions, trop opiniâtre dans les résolutions qu'il avait prises, pour se ranger à l'avis d’un jeune procurateur de cinquante ans; il combattit vivement Foscari , et mit au service de son éloquence toutes les ressources de l'art oratoire usitées à cette époque. « Si le duc de Milan , disait « le vieux doge , vous faisait une guerre injuste, vous auriez votre recours en « Dieu , qui voit tout , et qui vous donnerait la victoire. Conservons la paix , «et malheur à qui propose la guerre! Jeune procurateur, le Seigneur créa « Adam sage , bon et parfait , et lui donna le paradis terrestre , en lui disant : « Jouis en paix de tout ce qui est ici , mais abstiens-toi du fruit de tel arbre. « Notre premier père fut désobéissant : il oublia qu'il n’était qu'une créature ; il

« pécha par orgueil. Dieu le chassa du paradis qu'habitait la paix , et le bannit « dans un monde en proie à la guerre. De même les Florentins , s’ils écoutent « leurs passions, verront dévaster leur territoire, et seront forcés, avec leurs « femmes et leurs enfants, de venir chercher asile dans notre cité qui; comme V « l’arche sainte , sera sauvée si elle persiste dans la soumission à la volonté « du Seigneur. Nous-mêmes , si nous en croyons le procurateur Foscari , nous

île toutes ces somme*, il faudrait au moins les sextupler, à cause de la dépréciation qu'ont subie toutes les valeurs monétaires depuis le moyen âqe.

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