ÉLECTION DE FRANÇOIS FOSCARI
« nous verrons obligés de nous réfugier sur une terre étrangère. Consultez le « Vieux et le Nouveau Testament : combien de grandes nations ont été réduites, o par la guerre , à un état misérable , elles que la paix avait rendues fortes « et heureuses ! Gardez-vous donc de suivre les conseils qu'on vous donne. Rome « se conserva grande et puissante ; elle se peupla de citoyens riches et habiles « tant qu'elle eut un bon gouvernement et la paix. Jeune homme, ce n’est pas «tout de faire de belles harangues, il faut de l'expérience et de la gravité. « Apprenez que Florence n'est point le port de Venise, et qu'il y a cinq journées « de marche de son rivage à notre extrême frontière. Notre voisin, c'est le duc « de Milan ; c'est celui-là qui doit être l'objet de notre attention, parce qu'en « moins d'un jour on arrive de nos villes de Vérone et de Crémone à une place « importante qui est à lui, à Brescia. <> Fosrari fut obligé d'écouter sans répondre cette longue harangue , que nous abrégeons de plus de moitié, tant était grande à Venise l'influence des anciens sur les conseils de la république. Mocenigo avait alors plus de quatre-vingts ans ; le sénat se rangea à son avis , et Florence fut abandonnée à elle-même.
L’année suivante , les Florentins renouvelèrent leurs sollicitations, en disant que si Venise ne venait à leur secours, ils feraient comme Samson , ils ébranleraient la colonne pour renverser le temple et entraîner leurs ennemis dans leur chute. Mocenigo se montra inflexible ; mais cette fois, 1e discours qu'il opposa aux partisans de la guerre était si nourri de faits, contenait des renseignements si précis et si curieux sur le commerce et les revenus de Venise , qu'il obtint les suffrages unanimes de l'assemblée '. Mocenigo mourut quelques jours après, en annonçant que si pour le remplacer on nommait François Foscari , on aurait inévitablement la guerre. Il avait succédé à Michel Sténo, en 1U4, et après un règne de neuf années il laissait Venise dans la situation la plus prospère au dedans et au dehors (1&-23).
A peine Mocenigo eut-il fermé les yeux, que les quarantc-un électeurs définitifs se réunirent pour nommer un nouveau doge. Les concurrents étaient Pierre Lorédan, le vainqueur des Turcs; Léonard Mocenigo, frère du défunt; Antoine Contarini, procurateur de Saint-Marc; François Foscari; puis enfin, comme de coutume, des vieillards infirmes. Marin Car allô et François Bembo.
Depuis fort longtemps François Foscari briguait la magistrature suprême , et il comptait un grand nombre de créatures, parce qu'il avait dépensé trente mille ducats à secourir des patriciens pauvres, à doter leurs filles : toutefois, Lorédan était un de ceux qui paraissaient avoir le plus de partisans. « Ces carac- « tères sans pitié , disait-on de lui , ces exécuteurs silencieux d'ordres atroces , « sont toujours craints et respectés. » l.es amis de Foscari usèrent d'adresse pour faire triompher leur candidat; tant il est vrai que, malgré les combi-
I. Nous reproduirons la plus grande partie de ce document dan* le chapitre que nous consacrerons au commerce et à l'industrie des Vénitiens.
HISTOIRE DE VENISE
liaisons du système d'élection en vigueur depuis la serrala tlel mazor consigliu, la porte restait ouverte aux abus, aux combinaisons intéressées. Ils commencèrent pur ne lui donner que trois voix, en ajoutant une à chaque scrutin, et ayant soin de faire publier ce qui était capable de nuire aux autres compétiteurs.
A Cavallo. ils opposaient son extrême vieillesse, à François Bembo ses infirmités, à Léonard Mocenigo sa qualité de frère du dernier doge, ce qui pouvait être d’un dangereux exemple; à Contarini sa nombreuse famille, l'exiguïté de sa fortune et la piobabilité d'un futur népotisme. Ils se gardaient de rien dire contre Lorédan , afin de faire croire qu'il obtenait la préférence, et que ses rivaux devaient unir leurs efforts pour le repousser. D'ailleurs , Lorédan se nuisait assez à lui-même ; les Candiotes et les étrangers l’avaient en horreur. Albin Badouer, doyen de l'assemblée et ami de Foscari , parut se charger de faire écarter ce dangereux concurrent, auquel dix voix restaient constamment fidèles. Il dit d'abord que l'amiral était un homme habile, mais trop aimé des gens de mer; que, comme tel, il fallait le réserver pour l'éventualité d'un échec dans les possessions du Levant. Lorédan fit alors la faute d'énumérer ses services, et on le laissa parler. Au scrutin qui suivit , l’étonnement fut extrême, car il avait encore ses dix voix. Il fallut bien en venir à prononcer le nom de Foscari, puisque plusieurs électeurs l'avaient présenté. Pierre Orio rappela que ce candidat itgé de cinquante ans était le jeune procurateur auquel Mocenigo avait adressé naguères des objurgations si étendues; que sa fortune était au-dessous du médiocre, qu’il était chargé de famille, marié en secondes noces à une jeune femme qui lui donnuit un enfant tous les ans, et qu’il s'était déclare partisan de la guerre. Foscari répondit avec calme que sa fortune s'élevait à cent cinquante mille ducats , et qu’elle suffisait à ses besoins ; qu'il honorait Dieu de ce qu’il bénissait ainsi chaque année sa famille; enfin, que personne ne pouvait savoir si les sentiments du doge et ceux du jeune procurateur seraient les mêmes.
Le conclave durait depuis six jours, et les dix voix de Lorédan commençaient à effrayer ceux qui n'étaient pas dans le secret: dans neuf scrutins consécutifs, aucun des candidats n'avait obtenu la majorité ; Foscari ne réunit pas plus de seize voix. Il en fallait au moins vingt-cinq. Enfin , au dixième tour, les dix voix qui s’étaient invariablement portées sur Lorédan, mais qui en réalité étaient toutes dévouées h Foscari, se joignirent aux seize progressivement acquises , ce qui en portait le nombre è vingt-six , et Foscari fut déclaré doge.
Ces détails, dans lesquels nous devions entrer, prouvent combien il est facile à l'intrigue et à la corruption de se jouer des lois les plus sagement établies. En effet, comme l’a dit un savant publiciste, ce ne sont pas les institutions qui manquent aux hommes , ce sont toujours les hommes qui manquent aux institutions line dernière particularité signala l'élection de François Foscari. I.ors de celle de Pierre Gradcnigo on avait conservé cette formule de la sanction populaire ; « Le doge est élu , si vous l'approuvez » ; en 1V23, on eut la franchise
FRANÇOIS CAR MAGNOL A. 127
dp la supprimer , et le résultat du scrutin fut annoncée au peuple en res termes : a Le doge est élu ». Cette extrême concision , cette forme nom elle de proclamation , indiquent asseï que la grande révolution accomplie en 1319 était désormais irrévocable.
I.a promotion de l’ei-procurateur au dogat ranima l'espoir des Florentins, ils réitérèrent leurs demandes; mais la prudence défendait alors à Venise de s'engager dans une nouvelle guerre. D'ailleurs elle était liée par une convention avec Philippe, convention que Foscari lui -même se croyait obligé de respecter, ses armées étant occupées à la défense de Salnnique et à la conquête d'une partie de la Grèce, que les Turcs menaçaient d'envahir; la peste, enfin, exerçait chez elle les plus terribles ravages. D'un autre côté, la noblesse vénitienne était divisée en deux partis : l'un désirait la continuation des conquêtes dans l’intérieur de l'Italie , et se proposait de fonder une domination égale à celle de l’ancienne Rome; l'autcc ne voyait dans ce système d'envahissement qu'une cause imminente de destruction pour une république en quelque sorte issue du sein des eaux, qui devait ne mettre son salut que dans ses flottes et ne tirer ses richesses que de son commerce. Ces dissidences cessèrent bientôt à la voix d'un homme qui avait trouvé refuge a Venise; cet homme, naguère appelé à tous les conseils du duc de Milan, apprit il la république qu’en vain ajournerait-elle la guerre , il lui serait tôt ou tard impossible de l’éviter..
Le comte François Carmagnola, longtemps favori du duc Philippe de Milan, dont il avait en quelque sorte créé la puissance, avait été adopté par lui et en avait même reçu le nom de Visconti '; mais depuis quelque temps, il était tomlié en disgrâce ; ses immenses richesses, son crédit auprès des soldats, et jusqu'au souvenir de services trop importants pour qu'un prince ingrat pilt se les avouer sans inquiétude, excitaient la jalousie de son maître. Après avoir promis à Carmagnola le commandement de la flotte génoise destinée à agir contre Naples, il l'avait donné à Guido Torello ; bientôt même il voulut lui enlever celui de trois cents chevaux que le général réunissait à son titre de commandant de la place de Gênes. Carmagnola écrivit an dur pour, le supplier de ne point l’éloigner des soldats, lui qui était né et avait été nourri dans les armes. Ne recevant pas de réponse, il se rendit à Abbiatc-Grasso , où était la cour; mais pour la première fois il se vit refuser l’entrée des appartements de son souverain , sous prétexte que le duc était en affaires, et ses instances respectueuses n’obtinrent qu’un dédaigneux silence. Alors il éleva la voix de manière à être entendu de
1. François Carmagnola était né à Carmagnola, ville du Piémont, de parents obscurs; son premier métier était celui de gardeur de pourceaux. Le duc Philippe Visconti l’avait remarqué le jour où , avec l’armée de Beatrix de Tonda, veuve de Facino Cane, il combattait contre son frère Hector Un jeune cavalier, dans un de ces élans de courage qui prouvent le désir de s’élever rapidement, poursuivait Hector jusqu'au milieu des rangs ennemis, et t’aurait infailliblement tué ou fait prisonnier, si son cheval ne se fût abattu sous lui. Après la bataille , Philippe donna un commandement à cet intrépide cavalier, qui dit s’appeler Carmagnola; et en continuant de se rendre digne de faveur du prince, François Unit par deveuir le général de toutes ses armées.
H I ST 0 1 H K DK VENISE.
Philippe, protesta de son innocence, accusa ses envieux , finit par jurer que l'ingrat qui lui fermait ainsi sa porte s'en repentirait un jour, et partit avec ses cavaliers. Il ne s'arrêta qu'à Ivrce, sur le territoire du duc de Savoie, Amédée, dont il était né vassal , se présenta devant ce prince, et lui révéla les projets de Visconli , l'exhortant à prendre les armes pendant qu'il en était temps encore, et à prévenir l’attaque de son ennemi. Enlin, après avoir traversé la Savoie et la Suisse , Garni agnola vint chercher un asile à Venise. Dès son arrivée , la république le pril à sa solde avec ses trois cents lances, et il n’en agit qu’avec plus de chaleur encore auprès du sénat , pour se venger d'un prince qui oubliait ses services, et qu’il se flattait d'abaisser comme il l'avait élevé. Philippe, informé de la conduite de Garmagnola, confisqua tons ses biens, qui produisaient un revenu de quarante mille florins.
Toutefois le sénat n'accordait pas une pleine confiance au transfuge milanais; sa querelle avec son maître pouvait être simulée, et plus d'une fois déjà des ministres du duc s'étaient réfugiés chez ses ennemis, afin de connaître leurs secrets et de les trahir. D’ailleurs, la Seigneurie hésitait à donner une réponse satisfaisante aux ambassadeurs florentins; elle craignait de rompre avec Visconti, et voulait attendre les événements. Pendant ces délais, on apprenait chaque mois de nouveaux désastres éprouvés par les troupes de cette malheureuse république, et Lorenzo Kidolfi, l'un des Dix de la guerre, qui était venu lui-méme en ambassade à Veuise, s'écria avec impatience dans le sénat : « Sei- « gneurs ! vos lenteurs ont déjà rendu Philippe Visconti duc de Milan et maître u de Gênes; en nous sacrifiant vous allez le rendre roi d'Italie; mais à notre « tour , s’il faut nous soumettre à lui , nous allons le faire empereur. » Enfin , une tentative du duc de Milan, pour faire empoisonner Carmagnola à T révise leva tous les doutes, dissipa toutes les incertitudes, et la guerre ayant été résolue, un traité d'alliance entre Florence et Venise fut signé le 27 janvier 1426. I.es deux républiques s'engageaient à mettre sur pied, à frais communs, une
armée de seize mille chevaux et huit mille fantassihs; la première équiperait
une flotte sur la mer de Gênes, et la seconde en ferait remonter une sur le
Pô; enfin toutes les conquêtes qu'on pourrait faire en Lombardie appartien-
draient aux Vénitiens. Le marquis de Fcrrare, le seigneur de Mantoue, les Simulais, le duc Amédée de Savoie, le roi Alphonse d'Aragon, entrèrent daps celte ligue, et Garmagnola fut proclamé commandant supérieur des forces alliées. Quant au duc de Milan, il confia la défense de ses États à quatre condottieri célèbres : Nicolas Picrinino, Guido Torrelli, Ange de la Pergola, et François Sforza , fils d'un paysan de Cotignola , et le second d’une race de héros que la fortune destinait nu trône.
Garmagnola rassembla scs troupes dans l'État de Mantoue , tandis que le marquis d Este formait une armée sur le Panaro, et que les Florentins portaient pu complet celle que Nicolas de Tolentino, leur général , commandait en Toscane.