GUERRES CONTRE PHILIPPE VISCONTI
Carmagnola voulut ouvrir la campagne par la prise de Brescia , où il comptait un grand nombre de partisans. Tous les guelfes, qui habitaient dans un quartier séparé et entouré de murailles , étaient mécontents de la maison Visconti ; quelques soldats avaient même prumis d'introduire les Vénitiens dans la citadelle; mais on présume que le duc, après avoir d (“couvert le complot , prit des mesures pour que les lieux forts restassent entre ses mains, et parut fermer les yeux sur les intrigues des guelfes, afin d'en prendre occasion, lorsqu'elles se seraient manifestées, de sévir contre tout ce parti et de confisquer ses biens.
A cette époque, la ville de Brescia était composée de plusieurs quartiers que protégeaient des fortifications indépendantes les unes des autres. Sur la montagne qui la domine s’élevait une forteresse entourée d’un double mur, muni de tours rapprochées les unes des autres. Une seconde enceinte de murailles formait, audessus de la première, une autre forteresse, habitée parles gibelins; au-dessous et sur la droite de celle-ci, s’en trouvait une troisième, qu’on nommait la Citadelle Neuve, attenante à la porte Pilaire; à gauche, le quatrième quartier, qui s’étend dans la plaine et la partie la plus basse de Brescia , se nommait la Ville Guelfe. C’est dans ce quartier seul que Carmagnola fut introduit le 17 mars 1426.
La première nouvelle de l'occupation de Brescia causa une joie extrême ù Venise et à Florence ; mais lorsqu’on apprit que toutes les parties fortifiées de la ville restaient au pouvoir du duc de Milan, on perdit l’espoir que le généralissime s'y maintint, d'autant plus que Guido Torello, François Sforza et Nicolas Picrinino, s'avançaient pour recouvrer cette place importante. Cependant Carmagnola, par son activité, diminua le danger de sa situation; au moyen d'un large et profond fossé , il sépara de la forteresse la plus proche le quartier qu'il occupait; et de ce point d'appui, avec le secours des Florentins, il commença le siège des deux citadelles. Si les condottieri du duc de Milan avaient pu s’entendre et combiner un plan d'attaque, il leur eût été facile de débusquer Carmagnola ; l’incertitude née de la désunion qui régnait entre eux assura son succès. Mal soutenus par les troupes milanaises, les Bressans signèrent successivement cinq capitulations séparées : le 20 novembre 1426, la soumission de la Citadelle Vieille compléta la chute de la place.
Au milieu de ces conjonctures , le pape olfrit sa médiation , et dans un congrès réuni à Ferrare on s'accorda bientôt sur les conditions du traité à intervenir : les Florentins avaient récupéré les provinces précédemment perdues par eux , ils devaient les conserver ; le saint père eut les villes de la Homagne ; Brescia fut cédée à Venise , et le duc de Savoie conserva ses conquêtes dans le Piémont. Philippe souscrivit à ces humiliantes conditions avec une incompréhensible facilité, et la paix fut signée le 30 décembre 1426 sans qu'une seule bataille eût été livrée. Mais lorsque la nouvelle en parvint à Milan, le peuple murmura contre son souverain, qui perdait courage pour la prise d'une seule ville, lui dont l'armée, forte de quinze mille cuirassiers, n'avait point encore eombnttu. Une
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députation do la noblesse alla trouver Philippe et le supplia de rompre un pacte aussi contraire à son honneur qu'à sa sûreté ; de ne point évacuer les châteaux de l'Élat de Brescia , qu'il s'était engagé à rendre aux Vénitiens ; de ne point leur permettre de fortifier une tète de pont sur la i ive droite de l’Oglio ; enfin, de ne point accorder à la crainte ce que la force n'avait pu lui enlever. Ils ajoutèrent que si le duc voulait se confier bu zèle et à la loyauté de ses sujets, les Milanais le feraient bientôt triompher de tous ses ennemis. Visconti se rendit à ces remontrances avec d’autant plus d’empressement qu'elles favorisaient ses secrètes intentions, et les hostilités recommencèrent nu printemps de 1 V27 par l'invasion du territoire du comte de Mantoue.
Les Vénitiens, empressés de venir au secours de leur allié, rétablirent d’abord leurs communications avec Brescia , puis ils dirigèrent leurs mouvements sur le territoire de Crémone pour de là pénétrer dans le Milanais. Carmagnola reçut l'ordre d'entrer dans le Mantouan et de pousser l’ennemi devant lui, tandis qu'une flotte de trente galères, commandée par François Bembo, remontait le PO, tâchant de se frayer un passage jusqu'à Crémone ou jusqu'à Pavie. Hendo remporta une victoire signalée sur l'escadre milanaise, qui fut entièrement prise ou incendiée: mais ne trouvant aucun appui dans l'armée de terre, il dut borner là scs succès. Carmagnola s’était laissé battre devant Gotlolengo ; une manœuvre habile répara cet échec : son armée, forte de trente-six mille hommes, passa de vive force l’Oglio à l’.ina , et vint camper à trois lieues de Crémone. Les généraux ennemis, trompés dans leur attente, se mirent à sa poursuite; mais Carmagnola avait résolu d'éviter toute espèce d'engagement jusqu'à ce qu'il eût trouvé un terrain convenable. Le 10 octobre , il s'empare du petit village de Macalô, situé non loin de l’Oglio, et se retranche dans les marais environnants, ne laissant d’autre chemin pour venir à lui qu'une étroite chaussée, sur laquelle, le lendemain , l'armée milanaise croyant l'avoir acculé, s’engage imprudemment. Carmagnola lui permet d'avancer jusqu'à ce qu’elle ne puisse plus reculer; mais tout à coup il la fait assaillir de droite et de gauche par une volée de flèches ; sa cavalerie légère et son infanterie, qui ont reconnu le terrain, s'élancent sur les flancs, et les Milanais étonnés, lorsqu'ils veulent abandonner la chaussée pour repousser leurs attaques, s'embourbent dans les marais d'où ils ne peuvent plus sortir. Profitant du désordre qui se propage dans la colonne, l'infanterie vénitienne qui occupe le village s'avance sur la chaussée, et, perçant le ventre aux chevaux , renverse les cavaliers. Accablés sous le poids de leur armure , les malheureux Milanais ne pouvaient plus se relever ni opposer aucune défense. Le carnage fut horrible ; la nuit seule les sauva d'une destruction complète . et ceux qui y échappèrent s'enfuirent en abandonnant leurs bagages.
Cette brillante victoire produisit à Venise une profonde sensation; mais la joie aurait été plus complète et plus générale si In politique inquiète du gouvernement n'eût pris de l'ombrage sur quelques circonstances qui la sui-
GUERRES CONTRE PHILIPPE VI SCO .NTL Tül
virent de près. Nous avons tu que les deu\ armées étaient principalement composées de mercenaires , commandées par des chefs plus ou moins renommés, mais tous térilables entrepreneurs de guerre, indifférents dans les querelles, s'attaquant sans passion , et seulement intéressés à ménager la vie de leurs hommes. Les vainqueurs ne voyaient donc dans leurs prisonniers, que des frères d'armes : la plupart avaient serti ensemble dans des guerres précédentes et contrarié avec leurs adversaires du moment des liens d'amitié et d'hospitalité militaire. Or, après l'affaire de Macalo, où elles avaient fait un nombre considérable de prisonniers, les troupes de Carmngnola se contentèrent de les dépouiller de leurs armes , de les débarrasser de leurs chevaux ; puis, la nuit venue, la plupart furent remis en liberté. Le lendemain les provéditcurs vinrent dans la tente du général, et lui reprochèrent une imprudence qui pouvait lui enlever les fruits de la t ictoire. Pour toute réponse, celui-ci fit amener les prisonniers qui restaient encore dans son camp, au nombre de quatre cents environ, et leur dit : « Puisque a mes soldats ont rendu la liberté à vos camarades, je ne veux pas leur céder en « générosité : allez, vous êtes libres ! » Les provéditeurs se retirèrent, sans témoigner aucun ressentiment ; le conseil des Dix redoubla même de prévenances envers Carmagnola , mais depuis ce jour-là sa tête fût marquée d'un sceau fatal.
De part et d'autre, la journée de Macalo avait etc jugée décisive : un congrès se réunit de nouveau à Ferrarc à la fin de l'»27, et des négociations entreprises sous la médiation du légat du pape amenèrent la conclusion d'un aulre traité de paix ( 18 avril H28). Les Vénitiens, qui avaient d'abord demandé la session de Brescia, Rcrgame et Crémone, avec tout leur territoire, se contentèrent des deux premières villes avec une partie du district de la troisième; l'Adda leur fut accordé pour frontière du côté de Milan, et Visronti rendit à Carmagnola sa fortune. Nul autre des confédérés ne relira quelque avantage de la cessation des hostilités, pas même les Florentins, qui pour les soutenir avaient dépensé plus de trois millions de ducats. Le vainqueur de Macalo fut reçu à Venise avecune pompe extraordinaire. Le doge, la Seigneurie vinrent au-devant de lui avec un nombreux cortège: il Ut son entrée sur le llucentm/re , et habita un palais acheté pour lui des deniers de l'État; on lui alloua un revenu de douze mille ducats, en terres, dans les provinces qu'il avait conquises ; enfin, toute la noblesse voulut l'accompagner lorsqu'à la tête de scs lieutenants il alla déposer dans l'église Saint-Marc l’étendard que la Seigneurie lui avait confié. Mais tant d'honneurs et de largesses cachaient une odieuse duplicité, car déjà toutes les démarches du grand capitaine étaient secrètement épiées !
Quoique la prolongation des guerres sur le continent eût accru les dettes de la république et altéré son crédit1, il existait encore dans son sein un parti qui
1. Ln délie s'élevait fi 9.000.000 de durais, rl les intérêts à iCfl.oro. En I trîl, les t ngapcmenls de lViii|>nnit | ni I c de \ mi e se negnciaienl à "0 jtour P/0 ; ils imlèrenl ensuite a 4* |iour p/O; en 1 12 j eu eu duuuail 58; eu 1428, leur laux eluil descendu u 57 |<our 0,0, el il diiuiuua encore.
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cherchait avec ardeur l'occasion de reprendre les hostilités contre le duc de Milan. A cette époque, Venise était engagée dans des luttes presque continuelles avec les Turcs; son commerce était inquiété par des corsaires, ses places maritimes en Grèce étaient bloquées, leurs garnisons massacrées, et tous les négociants qui s’étaient mis sous la protection de son pavillon étaient passés au til de l'épée par les Hacha res. A la vérité le conseil des Dix ne considérait déjà plus ses places fortes du Levant que comme des comptoirs commerciaux qui contribuaient à la richesse, sinon à la grandeur de l’État, et il se consolait de leur perte par ses acquisitions en terre-ferme ; il négligeait même la marine, autrefois la gloire de la république, pour solder des mercenaires, et ne se proposait rien moins que la conquête de la Lombardie. Au plus léger prétexte , on fondit sans pitié sur le duc de Milan, et avec d'autant plus d'acharnement qu'une circonstance imprévue encourageait à le faire : Gabriel Condolmieri , sujet vénitien, avait succédé au pape Martin V ( 1431 ) , et naturellement on devait croire que le nouveau pontife embrasserait avec chaleur les intérêts de sa patrie contre la maison de Visconti. Telle était effectivement sa secrète pensée.
Cette troisième expédition contre Milan fut en partie justifiée par quelques secours que l'on soupçonnait le duc de fournir secrètement aux Lucquois , alors en guerre avec les Florentins , conduite qui violait la neutralité par lui jurée. A l'exception du duc de Savoie et du roi d’Aragon, tous les alliés de la république prirent part à la nouvelle ligue. L'armée vénitienne se composait de troupes de mercenaires sous les ordres de Carmagnola , et d'une escadre sur le Pô , commandée par Niccolo Trevisani : elles étaient bien approvisionnées, et assez fortes pour ne laisser aucune inquiétude sur l’issue de l'entreprise. Le duc de Milan comptait parmi ses adhérents Gênes, Sienne, Lurqucs et Jacques d'Appiano, seigneur de Piombino. Quoiqu'il eût à son service une excellente armée de terre, il avait placé toute sa confiance dans les troupes embarquées sur la flotte stationnée dans le Pô, en amont de Crémone, et que commandait le Génois Ambrogio Spinola.
Quelques brillantes espérances que les Vénitiens eussent conçues, la campagne s'ouvrit d'une manière défavorable pour eux : Carmagnola, qui croyait avoir séduit le commandant de Soncino , s’étant avancé avec peu de précaution pour prendre possession de ce château, tomba dans une embuscade , seize cents des siens restèrent prisonniers, et lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Sur le fleuve, Trevisani avait obtenu quelques succès de peu d’importance, qu'il allait bientôt payer d'une déroute complète.
Le plan des généraux de Philippe consistait d'abord à tenir Carmagnola éloigne autant que possible de Trevisani , pour empêcher la flotte et l'armée de se porter mutuellement secours ; en second lieu , à faire passer sur les galères milanaises leurs plus braves cuirassiers, afin d’opposer à la marine vénitienne une force écrasante. Ce plan réussit au delà de leur espérance. Le 23 mai , Carmagnola se trouvait