GUERRES CONTRE PHILIPPE VISCONTI
à plusieurs milles des rives du Pô , n'ayant A combattre que quelques troupes légères; Spinola, favorisé par le courant, dont la fonte des neiges avait arcru l'impétuosité, saisit l'occasion pour attaquer Trevisani. Ses matelots lançaient le grappin aux embarcations vénitiennes, sur le tillac desquelles les cuirassiers s’élançaient aussitôt et où ils ne trouvaient à combattre que des hommes armés à la légère. Le ramage fut d'autant plus grand, que les Vénitiens disputèrent opiniâtrement la victoire sur un élément qu’ils considéraient comme leur propriété, et que d'ailleurs ils voyaient sur le rivage Carmagnola qui les encourageait , prêt à venir à leur aide avec toute son armée s’ils parvenaient à s'approcher de terre. Enfin , il fallut céder : vingt-huit galères , quarante-deux bâtiments de transport , tombèrent au pouvoir du vainqueur ; deux mille cinq cents hommes , tués ou blessés , rougirent de leur sang les deux rives du PO. L'historien Marin Sanuto assure que l'armement ainsi détruit en une seule journée avait coûté à la république six cent mille florins. Trevisani et quelquesuns de ses lieutenants se sauvèrent dans une chaloupe ; mais trop prudents pour rentrer à Venise, ils se réfugièrent dans la Marche d'Ancône. Néanmoins on leur fit leur procès, et ils furent condamnés par contumace A un bannissement perpétuel. Une loi d'État, promulguée à cette occasion , infligea la peine capitale A tout chef qui abandonnerait ou rendrait le vaisseau ou la place forte dont on lui aurait confié la défense.
L'inaction de Carmagnola avait excité des plaintes unanimes; on lui imputa la plus grandi1 partie du désastre de la Hotte ; déjA même on l'accusait ouvertement de trahir la république. Pierre Lorédan se chargea de rétablir autant qu’il était possible l'honneur des armes vénitiennes, et avec une flotte de vingt-une galères il alla provoquer les Génois dans leur propre capitale. Ceux-ci répondirent A cette démonstration en mettant A la mer un égal nombre de vaisseaux commandés par François Spinola , frère de celui qui venait de battre si complètement l’escadre de Trevisani ; les deux amiraux s'étant rencontrés dans le golfe de Rapallo, on en vint aux mains, et après les plus grands eflbrts, François Spinola subit un affreux revers : Ini-méme, avec plusieurs de ses capitaines, tomba nu pouvoir de Lorédan ; toutes leurs galères furent prises ou coulées A fond. Cette victoire inespérée donna aux Lorédans , ennemis de Foscari , une grande influence dans les affaires de Venise ; tandis que Carmagnola , contre lequel ils ne ressaient d’exciter les soupçons, semblait lui-méme prêter le flanc A leurs accusations. Un de ses condottieri était parvenu A se rendre maître de la porte San - Luca A Crémone ; faute de recevoir les secours nécessaires pour prendre entièrement possession de la place, il n’avait pu s’y maintenir. Cette négligence fut imputée à trahison au général : c'était une erreur-; Carmagnola ne trahissait pas; mais, frappé d’incapacité il méritait d'être renvoyé. Le conseil des Dix, qui ne renvoyait pas ses généraux et aimait mieux les faire assassiner, eut recours A ce dernier moyen.
HISTOIRE DE VENISE
Ayant chargé Lorédan de tenir en échec la flotte milanaise , le conseil fit \enir Carmagnola à Venise, sous prétexte de concerter avec lui un nouveau plan de campagne. Le général se mit en roule, accompagné de Jean-François Gonzague, seigneur de Mantoue. A Mestre, il trouva les seigneurs de nuit qui étaient venus à sa rencontre pour lui faire honneur; huit nobles le reçurent aux approches de la ville, et lui firent cortège jusqu'au palais ducal, où il entra sans défiance Aussitôt ou prévint ceux qui l'avaient suivi, que comme il resterait longtemps avec le doge, il leur était permis de se retirer, et les portes du palais se refermèrent. La soirée était avancée; le général causait dans une salle avec quelques patriciens, lorsqu'on vint lui dire que le doge était indisposé, et qu’il ne pourrait le recevoir le soir même, mais qu'il lui donnerait audience le lendemain matin. Carmagnola , vivement contrarié, descendit précipitamment le grand escalier; pendant qu'il traversait la cour, « Seigneur, » lui dit un des patriciens qui l'accompagnaient, « suivez de ce côté. — Ce n’est pas mon che- »min,B répondit-il. — «Allez, allez toujours, » repartit son trop officieux guide. Au même instant, des sbires s’avancent, entourent Carmagnola, et le poussent dans un couloir qui conduisait à un cachot. En entrant dans ce lieu sinistre, il s'écria : «Je suis perdu ! » et il y passa trois jours sans vouloir prendre de nourriture. Amené dans la chambre des tortures et appliqué à la question, il refusa de se reconnaître coupable du crime qu'on lui reprochait. Pour l’y contraindre, on lui fit subir l’estrapade; mais comme il avait eu un bras cassé au service de la république et qu’il ne pouvait être soutenu par la corde, on lui mit les pieds sur un brasier, jusqu’à ce que, s’il faut en croire ses bourreaux, la force des tourments lui ertt arraché l'aveu de sa trahison. Il faut cependant le faire remarquer, aucune preuve ne fut produite aux yeux de l'Italie, a laquelle ce grand homme appartenait, aucune de ses révélations ne fut publiée; et ce n’est point calomnier des juges que de les croire faussaires et prévaricateurs lorsqu'ils s'entourent d'un si profond mystère. I.C 5 mai au soir, vingt-deux jours après avoir subi la torture , Carmagnola fut conduit entre les deux colonnes de la place Saint -Marc, ayant un bâillon dans la bouche; il leva les yeux au ciel, comme pour protester de son innocence, puis il courba le front, et sa tête tomba sous trois coups de hache!
M. Ilaru ajoute au récit de ce meurtre judiciaire les réflexions suivantes, qui peignent et caractérisent parfaitement le gouvernement de Venise : « Quand on >• se représente de graves personnages , blanchis dans les plus hauts emplois de la « paix ou de la milice , enfermés avec des bourreaux et un homme garrotté ; « faisant torturer celui dont la sentence était prononcée depuis huit mois , sans « qu’il eut été entendu, celui qui, la veille, était leur ami, leur collègue', l'ob- « jet de leurs respects, de leurs flatteries, et, disaient-ils, de leur reconnaissance;
1. Ctumaguola avait ôté inscrit sur le ii\rc d'or, cl il faisait |iarlic des conseils de la réi>ul>liqtie.