‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 40 sur 155 · MORT DE CARMAGNOLA · texte numérisé non relu

MORT DE CARMAGNOLA

o comptant les cris de la douleur pour des aveux , les aveux pour des preuves, « et puis Taisant tomber une tête illustre, aux yeux d'un peuple étonné, sans dai- «gner même énoncer l'arrusolion; on se demande comment des hommes émi- « nents ont pu accepter un pareil ministère , comment ils abandonnent à ce « point le soin de leur réputation, comment ils se réduisent à ne pouvoir citer «que des bourreaux pour témoins de leur impartialité. Quel est donc l'intérêt « public ou privé qui peut faire briguer des fonctions plus odieuses que celles de «l'exécuteur? Pour commander aux hommes, il faut s'environner de quelque « chose de merveilleux , qui saisisse leur imagination. A Venise , ce merveilleux « était le mystère : plus les coups de l'autorité étaient inattendus, inexplicables , « plus ils produisaient d'effet. On ne s'informait pas plus des procédés quelle « employait pour connaître la vérité que de ceux de la Providence. Aussi quand « le peuple de Venise parlait de ce redoutable tribunal . il disait, en baissant la tête « et levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut ! »

La campagne de l’»3-2 fut tout à fait insignifiante : la flotte génoise uttaqua Corfou sans pouvoir s’y maintenir; de son côté, l.orédan lit des inrursions jusqu'aux rivages de la t.igurie , et reçut une légère blessure en prenant le cluHeau de Sestri. Le 7 avril 1433, les envoyés des parties belligérantes se réunirent à Ferrare , et dans ce nouveau congrès arrêtèrent les bases d'un traité de paix délinitif. Tout ce qui avait été conquis de part et d’autre, tant par les Vénitiens et les Florentins que par le duc de Milan, les Siennnis et les l.ucquois, fut respectivement restitué ; et Philippe renonça à ses alliances en Itomagne et en Toscane, afin d'éloigner de lui toute occasion de s'immiscer dans la politique de ces deux provinces. Ainsi la guerre n’avait pas augmenté le territoire de la république; au contraire elle avait fait naître dos dissensions , amené la cherté des vivres et par suite la disette, la stagnation du commerce, la diminution du crédit public: enlin, pour surcroît de maux, la peste reparut. Tant de circonstances plus déplorables les unes que les autres irritèrent le peuple contre le doge et contre son parti à qui on les attribuait ; de son rflté , Foscari , persistant à croire qu'il avait sauvé I État , ne voulut pas s'exposer il des reproches plus amers, et jugea le moment venu d’abdiquer honorablement ses fonctions; mais la haine des partis parut satisfaite par ce sacrifice volontaire, et on le contraignit à les conserver.

Igi paix conclue à Ferrare n’était pour le duc de Milan qu'une trêve dont il s’efforçait d'abréger le terme , et il n’eut d'autre soin que de susciter des ennemis aux Vénitiens. IVaprès ses instigations, le patriarche d'Aquilée demanda la restitution de ses Étals du Frioul, réclamation qui fut repoussée Alors il persuada à un dernier descendant des Carrare , réfugié depuis trente ans eu Allemagne, que le moment était propice pour ressaisir la seigneurie de Padoue; mais le malheureux Marsiglio paya de sa tête sa trop facile crédulité.

Le sénat et le doge, indignés de cette déloyale conduite, déclarèrent pour

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la quatrième fois la guerre au turbulent Philippe-Marie ( 1 V37 ) . Leurs troupes, commandées par François de Gonzague , seigneur de Mantoue , général aus'i dépourvu de capacité que de bonne foi , furent d’abord battues sur la droite de l'Adda par Piceinino , homme de guerre de la plus haute réputation ; mais grâce au dévouement et à l'habileté du Guta-Mélata , son lieutenant, elles échappèrent à une destruction presque certaine. Tandis que François de Gonzague abandonnait le drapeau de Saint-Marc pour passer sous celui du duc de Milan , Guta-Mélata , profitant des défilés, des torrents et des montagnes, opéra une retraite des plus heureuses, et que nécessitait la faiblesse numérique de son armée, après quoi il reprit l'offensive, et força Piceinino à lever le siège de Brescia. Venise n’en perdit pas moins dons cette campagne la plus grande partie des provinces de Vicence, de Vérone, de Brescia et de Bergame. Épuisée par ses luttes incessantes contre Philippe, Florence ne se trouvait pas dans une situation meilleure, ce qui engagea les deux républiques à renouveler leur ancienne alliance offensive et défensive, et à prendre à leur solde l'un des condottieri les plus habiles de l’époque, le comte François Sforza. Gènes, qui depuis quelques années avait secoué le joug des Milanais, entra dans cette ligue, dont elle vint augmenter les ressources. Avant de faire l'historique de cette nouvelle lutte, arrêtons un moment nos regards sur l'homme qui va occuper et pour ainsi dire remplir la scène.

Fils naturel de Jacques Attendolo, qui de simple aventurier au service du duc de Milan s'était élevé au grade de général et avait pris le surnom de Sforza ’, le comte François ambitionnait autre chose que les profits de la guerre. Le pape Eugène IV, à qui il avait rendu quelques services , l'avait créé souverain de la Marche d'Ancône, gonfalonier de l'Église; mais ce n’était pas encore assez pour lui et il nourrissait l'espoir de recueillir une partie de la succession du duc de Milan lorsqu’il lui serait possible de faire valoir les droits plus que douteux de Rianca-Maria, fille naturelle de Philippe-Marie, dont on lui promettait depuis longtemps la main. Aucun enfant légitime des Visconti ne restait pour réclamer cet héritage , et , soutenues par un soldat de fortune, les prétentions de Bianca acquerraient une certaine valeur. Sforza connaissait la ruse, la fausseté et l'inconséquence de son futur beau-père ; il savait que la rraintc seule avait fait admettre l’idée d'une pareille alliance , que pour la réaliser il devait se montrer toujours redoutable; il lui importait donc de conserver la souveraineté de la Marche d'Ancône, la réputation de premier général de l’Italie et le commande-

1. Jacques Sforza, surnommé le Grand, est la tige de l'illustre maison des S force qui a joué un si grand rôle en Italie dans les xv® et xvi* siècles. Elle a produit six ducs de Milan et s'est alliée; avec la plupart des souverains de l'Europe. Né le 28 mai 1369, à Coliguola, petite ville de la Romagne , il était fils d'un laboureur, ou, selon Commiues, d'un cordonnier. Une compagnie d'aventuriers ayant passé par Cotignola, il lui prit fantaisie d'aller à la guerre: « Lançons , se dit-il à « lui-mème , ma bâche contre ce! arbre ; si elle y entre assez avant |»our y demeurer attachée, je « me ferai soldat. » La hache s’attacha à l'arbre et, parce qu'il l'avait dardée de toute sa force, Jacques substitua le nom de Sforxa i celui de son père, Attendolo.

FRANÇOIS SFOKZA. m

meut de su brillante armée , forte de sept à huit mille hommes. Rester ii la solde de Philippe, c'était courir le risque de la voir disperser ou détruite par les artifices d’un maître jaloux ; et cependant Sforza n'était pas assez riche pour l'entretenir à ses propres frais. A ces divers motifs , qui l'engageaient à s'unir intimement aux deux républiques, seules capables de contre-balancer la puissance du duc de Milan, s'enjoignait un autre tout d'amour-propre, il est vrai, mais très-puissant sur l'âme d'un soldat. Ce motif, le voici : à force de guerroyer, les condottieri italiens étaient parvenus à formuler des règles de leur art, et les plus habiles formaient même des associations ou croies qui réunissaient un grand nombre de chefs secondaires. Or, deux écoles principales dominaient alors en Italie, toutes deux formées, avant la fin du xn" siècle, par Ërarcio de Montone et par Jacques Attendolo. I, 'inimitié, la rivalité de ces deux grands capitaines, ne s’élait pas éteinte avec eux: ils l'avaient transmise à leurs élèves dispersés au service des différents Etats de l'Italie. L'école de Braccio reconnaissait pour chef Nicolas Pieeinino. condottiere constamment dévoué au duc de Milan, et c'était une raison suffisante aux élèves de Sforza et au comte François leur chef, pour leur faire embrasser celle des républiques.

Fortes de ce puissant appui , Venise et Florence s'engagèrent à payer, chaque mois, dix-huit mille florins à François Sforza ; de plus, à prendre à leur solde le seigneur de Faenza , le marquis de Ferrarc, l’andolfe Malatestj , et Pierre , fils de Jean-Paul Orsini. Ile son crtté, le comte fit la promesse de tenir sous les armes, pendant cinq ans, trois mille cavaliers et mille fantassins. Sa réputation d'homme de guerre était si éclatante, que lîata - Mélata , quoiqu'il eût commandé en chef, ne «rut pas manquer à sa propre gloire en se rangeant sous ses ordres. Au moment d'entrer en campagne, l’armée alliée présentait un effectif de quatorze mille chevaux et de huit mille fantassins.

Se bornant d'abord à inquiéter Pieeinino, sans entreprendre rien de décisif, Sforza pensait A faire lever le siège de Brescia, dont les habitants étaient réduits A la plus dure extrémité. Dans cette intention, il se porta sur liardolinn, que défendait une garnison mantouane, sur la rive orientale du lac de Garde ’. Avec le concours de quelques navires, que les Vénitiens y avaient déjA transportés, il espérait en avoir bon marché; mais prévenu par Pieeinino qui fit renforcer la garnison et l'approvisionna de munitions de toute espère, il ne tarda pas à lever le siège, non sans avoir perdu beaucoup de monde par les maldies que des chaleurs excessives causaient dans ce lieu malsain. Après son départ, la flottille vénitienne fut complètement détruite. Humilié de ce revers, sollicité par le sénat de secourir les malheureux Bressans, Sforza résolut d'ouvrir A sa puissante armée le chemin de Brescia , en faisant le tour du lac de Garde ,

I. Le lac <le Garde, forint1 sur le versant méridional de la chaîne des Alpes, est l'un des plus beaux lacs d’Italie; il a quatorze lieue- de Ion;; sur six de large, et reçoit un grand nombre de petites rivières : la plus considérable, celle «le S *ria. en sort h Peschiera, oit elle prend le nom de Minrio.

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et de répondre par une victoire & la haute confiance dont on l'avait investi. A cet effet , il s'engagea dans la chaîne escarpée qui sépare l’Adige du lac , et parvint , h travers mille difficultés, jusqu'à la petite plaine ou vallée de Peneda, à l'embouchure de la Sarca. Mais Piccinino, averti des chemins que suivait son adversaire, laissa le marquis de Mantoue à Peschiera, et fit transporter par le lac la plus forte partie de son armée au château de Tenna, qui ferme cette vallée. Plusieurs escarmouches eurent lieu ; Piccinino, qui tenait Sforza renfermé comme dans un piège, voulait éviter une action générale; cependant, emporté par son impétuosité naturelle, il accepta la bataille le 9 novembre Pendant qu’on était aux prises , les habitants de Brescia , s'avançant à la rencontre de leurs libérateurs, parurent sur le haut des montagnes, derrière les gendarmes de Piccinino et se mirent à faire rouler sur eux des quartiers de rocher. Effrayés de cette attaque, qui pourtaut ne présentait pas un bien grand danger, Ips gendarmes milanais s’enfuirent, les uns vers leurs navires, d’autres vers la forteresse, d’autres vers les montagnes , et , dans leur panique, se jetèrent pour la plupart entre les mains de leurs ennemis, qui les tuèrent ou les firent prisonniers. Parmi res derniers se trouvaient Charles de Gonzague, fils du marquis de Mantoue , César Martinengo et Sacramoro Visconti. Entraîné dans la déroute générale , Piccinino alla s'enfermer dans le château de Tenna ; mais ne le jugeant pas susceptible de faire une longue résistance, il imagina un audacieux stratagème pour traverser le champ de bataille et même le camp ennemi : un robuste valet allemand le mit dans un sac, le chargea sur ses épaules et le transporta pendant la nuit sur les bords du lac, où un bateau le reçut et le conduisit à Peschiera. Le lendemain, à la tête de quelques troupes réunies à la hâte, il surprenait Vérone et en escaladait les remparts , tandis que Sforza le croyait encore errant dans la montagne et qu’à Venise le son des cloches , joint aux salves d'artillerie , annonçait sa défaite.

Cependant Piccinino avait affaire à un rival non moins entreprenant que lui. A peine Sforza fut-il instruit de la prise de Vérone, qu’il s'y porta en toute hâte, jetant ses troupes dans les forts de Saint-Félix et de Saint-Pierre qui en dépendaient et que Piccinino n'avait pas eu le temps d'enlever, tandis que Gata- Mélnta, avec les siennes, pénétrait dans le vieux château, line fois établi dans ces positions, il attaqua vivement l’ennemi, et puissamment secondé par les habitants, le contraignit à évacuer la place. En récompense de cette rapide et glorieuse expédition , François Sforza fut nommé noble vénitien , et Gata-Mélata, son lieutenant . qu’une mort soudaine enleva aussitôt après , fut inhumé aux frais de la république. Sur son tombeau ou lui érigea une statue équestre en bronze , pour perpétuer le souvenir de ses services.

U's principaux événements de cette campagne s’étaient accomplis en Lombardie ; au printemps suivant, Philippe, espérant éloigner Sforza du théâtre de la guerre, ordonna à Piccinino d’opérer une invasion en Toscane; mais Sforza,

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