LES TURCS MAITRES DE CONSTANTINOPLE. I
par les Turcs depuis la prise de Constantinople, obtint du sultan Mahomet un traité en vertu duquel, moyennant une redevance annuelle de deux cent mille ducats, les ports et les provinces du nouvel empire étaient ouverts au commerce et à la marine vénitienne ; un baïle et un chapelain résideraient de nouveau dans la capitale ; la sûreté des personnes et des propriétés était réciproquement garantie; enfin le duc de Naxos, sa ihmillc et scs sujets, à titre de feudataires de la république, jouiraient des mêmes avantages. Quelques comptoirs isolés, voilà ce qui restait à Constantinople de la civilisation d'Occident ! I.a plupart des familles riches et illustres de la Grèce se réfugièrent en Italie ; Venise particulièrement en reçut un si grand nombre , qu’elle romptait dans son sein plus d'étrangers que de sujets. lrn brutal despotisme, une aveugle ignorance, s’étendirent sur le berceau des sciences et des arts ; mais semblable au phénix qui renaît de ses cendres, leur génie protecteur vint jeter en Orient un éclat plus brillant et surtout plus durable.
Malheureusement pour Venise la paix extérieure devint encore une fois le signal de dissensions intestines. La faction des Lorédan, persévérante dans sa haine contre Foscari , n’avait cessé de combattre le système de ce doge et de persécuter les hommes qu’il affectionnait ; elle en axait même conduit quelques-uns à l’échafaud comme coupables d’avoir fait périr eu secret plusieurs membres de la famille rivale. Généralement , ou reprochait il Foscari son crédit parmi la noblesse pauvre, sa nombreuse famille qu'il désirait pourvoir, son ambition insatiable; enGn, et par-dessus tout , son goût démesuré pour la guerre. En cITet, pendant les trente-quatre années de ce règne, Venise ne cessa pour ainsi dire pas de combattre; si les hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour recommencer avec plus de vigueur ; ce fut aussi l'époque où elle étendit son empire sur Brescia , Bergame , Kavenne et Crème, où elle fonda sa domination en Lombardie et parut sur le point d'asservir cette province entière. Profond, courageux, inébranlable, Foscari imprima au conseil son propre caractère, et ses talents lui firent obtenir plus d'influence que n'en avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs; mais, en revanche, que de chagrins, que d'humiliations n'cut-il pas à subir ! Voir la moindre de ses actions épiée , blâmée, incriminée ; ne pas trouver un seul instant grâce devant ses adversaires ni devant le conseil des Dix ; perdre trois de ses fils dans les huit premières années qui suivirent son élection , ne suffisaient pas pour expier sa gloire; la Un tragique du quatrième (Jacques empoisonna les derniers jours de son père.
Un Florentin exilé à Venise accusa le dernier fils du doge d’avoir reçu de l'argent du duc Philippe Visconti ; et Jacques, soumis au supplice de l'eslrnpade, ayant fait l'aveu de sa culpabilité, un jugement, proclamé le 20 février 1444 au milieu du grand conseil , où présidait Foscari lui-même , assis sur son trône et ayant à ses genoux le secrétaire qui lui présentait la sentence, à scs côtés les Dix qui l’avaient prononcée, le relégua, pour le reslc de scs jours, à Napoli de
HISTOIRE DE VENISE
Homanie. Toutefois, le navire qui le transportait ayant fait naufrage, on lui accorda la permission d’hahiter Trévise. Il vivait paisible depuis cinq ans, lorsque Almoro Donato, chef du conseil des Dix, fut assassiné; Jacques, accusé de ce meurtre, fut encore appliqué à la torture, et malgré sa persévérante dénégation le conseil des Dix le condamna à être transporté à Canée. Quelque temps après, un homme notoirement connu pour un brigand avoua sur son lit de mort qu'il était l'auteur du crime. Informé de cette circonstance, Jacques Foscari réclama contre la dernière sentence, demanda grtlcc au conseil des Dix, mais ne put en obtenir aucune réponse. Alors, n’écoutant que son désespoir et l'impérieux désir de revoir sa famille et sa patrie, il écrivit au duc de Milan comme s'il implorait sa protection auprès du sénat; puis, sachant qu'une telle lettre serait considérée comme un crime , il la déposa lui-même dans un endroit où il était sür qu’elle serait saisie par les espions qui l'entouraient. Ce qu'il avait prévu arriva : ordre vint de le ramener à Venise. Devant le conseil des Dix, Jacques raconta dans quel but il avait écrit sa lettre, et comment il l’avait fait tomber entre les mains de ses délateurs ; la naïveté de ses aveux ne désarma pas la haine de ses juges. Appliqué pour la troisième fois à la question , il reçut trente tours d'estrapade sans avoir rien changé à scs dépositions , et lorsqu'on le détacha de la corde, il était mourant. Son père, sa mère, sa femme et ses fils , ayant obtenu la permission d'aller le visiter dans sa prison, dès qu’il les aperçut il leur tendit des mains suppliantes déchirées par la torture, les conjurant de solliciter quelque adoucissement à ses maux ; mais ni ses larmes , ni ses prières, ni le sang qui découlait de scs plaies, ne purent rien changer à sa position. « Respecte ton arrêt, mon fils, • lui répondit le vieux doge d'une voix émue; « retourne à ton exil, puisque la république l'ordonne, et soumets-toi à sa volonté. » A res fatales et désespérantes paroles, Jacques pencha la tête sur sa poitrine, et se tut. Transporté de nouveau à la Canée, il mourut de douleur en mettant le pied hors du navire.
Mais là ne s’arrêtèrent pas les malheurs du vieux Foscari. Jacques Lorédan , le chef des Dix , avait inscrit sur son livre de compte , en caractères de sang : Doit François Foscari, pour la mort de Marc et de Pierre Lorédan , mon pire et mon onde , se promettant bien de n'effacer ces mots menaçants que lorsque la race entière des Foscari aurait disparu. Les quatre fils morts, il restait encore le père, vieillard plus qu'octogénaire, accablé par les douleurs physiques et les souffrances inorales, et qui depuis longtemps n'assistait plus aux délibérations du conseil. A l’instigation de Lorédan, un sénateur, nommé Jérême Rarbarigo , proposa de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. « Puisque le magistrat « suprême ne peut plus remplir ses fonctions, » disait-il, « il importe pour le salut « de l’État qu'on nomme un autre doge. » Le conseil , qui à deux reprises différentes avait refusé I abdication de Foscari, parce que la constitution s'y opposait, éprouva de l'hésitation, et les discussions se prolongèrent pendant plusieurs jours ;