‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 43 sur 155 · MALHEURS DK LA FAMILLE FOSCARI · texte numérisé non relu

MALHEURS DK LA FAMILLE FOSCARI

enfin, une junte spéciale fut nommée pour examiner la question , et grâce aux intrigues , aux menaces , aux promesses, le triomphe des Lorédan fut assuré. Trois délégués des Dix se rendirent auprès du doge , pour lui demander d'abdiquer un emploi qu’il ne pouvait plus exercer; Fosrari leur répondit: « Deux fois « j'ai exprimé le désir de résigner le pouvoir, deux fois on a repoussé ma propo-

« sition Bien plus, on a exigé de moi le serment de ne jamais la renouveler.

« J'ai juré de mourir dans l'exercice des fonctions que ma patrie m'a confiées ; o je les ai remplies selon mon honneur et ma conscience , je ne puis violer mon k serment. » Les délégués se retirèrent; mais une nouvelle délibération du conseil délia Fosrari du serment prêté par les doges , lui assura une pension viagère de deux mille ducats , et lui ordonna d'évacuer le palais sous trois jours. Le noble vieillard accueillit ce nouveau décret avec un sourire dédaigneux. « Si j'avais pu « prévoir, » dit-il à ceux qui étaient chargés de le lui transmettre , « que ma « vieillesse serait préjudiciable è l'État , le chef de la république ne se serait « jamais montré assez ingrat pour préférer sa dignité à sa patrie; mais cette « longue vie ayant été pendant tant d'années utile à ce pays , j'aurais désiré « lui consacrer mes derniers moments. Puisque le décret est rendu , j’obéis. » Comme l'un des Dix lui offrait quelques jours de répit pour évacuer le palais , il reprit vivement ; « C’est inutile; après un tel décret, je n’ai aucune grâce à « demander. Voici l’anneau ducal, et voici le diadème; maintenant l'Adriatique « est libre de se choisir un autre époux. ■> Et saisissant sa béquille, il ordonna à ses gens de le suivre. Lorsqu’il vit l'infortuné Foscari descendre le grand escalier, sans cortège, se soutenant à peine et appuyé sur le bras de son frère , presque aussi Agé que lui , le peuple eut peine à contenir son indignation pour un si dur traitement envers ce vieillard qu’il aimait. Cependant , comme le conseil des Dix avait fait publier la défense de manifester une opinion sous peine de mort, on se borna è de sourds murmures.

Bientôt (20 octobre 1 457) les quarante-un électeurs définitifs donnèrent leurs voix à Pascal Malipier, procurateur de Saint-Marc ; mais Foscari n’eut pas l'humiliation de vivre en sujet là où il avait régné : lorsqu'il entendit les cloches de Saint-Marc annoncer l'exaltation de son successeur, un froid glacial se répandit dans ses veines, et il expira le jour même. Le compte était enfin réglé ; Jacques Lorédan put écrire sur ses registres la formule d'usage : Aa pagalo (payé).

Nous avons atteint l'époque à laquelle on place généralement l'établissement de l'inquisition «l'État . quoique la date de cette innovation dans le gouvernement de In république ne soit pas bien précise, les historiens vénitiens ayant toujours évité d'entretenir leurs lecteurs de ce redoutable tribunal. Victor Sandi en fait remonter l'origine à 1539 ; d'autres la placent au commencement du xiv* siècle, aussitôt après la formation du conseil des Dix; enfin il en est qui voient dans les décrets rendus en 1411, 1412, 1132, les premiers germes de son existence. Pendant la domination française à Venise, la haute position qu'il occupait permit A

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HISTOIRE DE VENISE

M. Daru de consulter les principaux papiers d’État, et une deliberation manuscrite, sous la date du 16 juin Ü5i, lui fait regarder comme erronées ces diverses opinions. Elle est ainsi conçue : «Considérant l'utilité de l’institution permanente du « conseil des Dix , et la difficulté de le rassembler dans toutes les circonstances « qui exigeraient son intervention, l’autorise à choisir trois de ses membres, « dont un pourra être pris parmi les conseillers du doge, pour exercer, sous le « titre d'inquisiteurs d'État , la surveillance et la justice répressive qui lui sont « déléguées à lui-même. » Après une telle autorité, toute recherche ultérieure deviendrait inutile ; car ce qui nous importe c'est bien moins de savoir la date exacte de la nouvelle institution que d'en connaître l’organisation et la marche. C'était une magistrature permanente, parce que les desseins ambitieux peuvent être commencés, suivis, suspendus, repris; clic était secrète, parce que les crimes qu’elle était censée punir se fomentent dans le mystère; elle avait une inquisition générale, c’est-à-dire une armée d’espions et de délateurs, parce qu’elle devait connaître de tout. C’est ainsi que la tyrannie s'exerce sous le spécieux prétexte de sauver la liberté ; mais n'cst-elle pas anéantie, cette liberté, dans un pays où trois hommes irresponsables peuvent faire périr dans le silence, sons antres règles que leur volonté , les citoyens qui leur déplaisent , frapper même le chef du gouvernement?

L'inquisition d'État était composée de trois membres, dont deux pris parmi les Dix, et le troisième parmi les conseillers du doge : on les appelait, ceux-là les noirs, parce que les Dix portaient une robe noire , et celui-ci le rouge , parce que les conseillers du doge étaient vêtus de rouge. La durée de leur pouvoir était d’une année. Investis de toute l’autorité des Dix, ils pouvaient procéder contre toute personne , soit de condition privée, soit noble ou constituée en dignité, aucune position ne donnant le droit de décliner leur juridiction, prononcer la peine de mort, même contre un membre du conseil des Dix, contre quiconque enfin le mériterait, et la victime était uoyée secrètement, de nuit, dans le canal Orfano; il disposait aussi des puits et des plombs'. Ce tribunal avait le droit de

1. Les puits et les plombs de Venise ont acquis une triste célébrité. Pratiqués au-dessous des canaux , les puits étaient vraiment des cachots infects où le prisonnier ne tardait pas à tomber malade s'il y séjournait quelque temps. C'est probablement dans un de ces cachots que fut jeté Carmagnola. Les plombs, crées postérieurement aux puits qui avaient paru trop rigoureux , étaient la partie la plus élevée du palais ducal. Comme quelques écrivains n'ont pas craint d'aflirmer que ces nouvelles prisons étaient parfaitement saines, nous allons rapporter la description qu’en ont faite deux hommes célèbres à divers titres, et qui y furent enfermés à soixante-dix ans de distance, c’est-à-dire Casanova et Silvio-Pellico. Le récit de Casanova est du 20 juillet 1755. « Le geôlier « prit une grosse clef et ouvrit une porte de trois pieds et demi de haut, revêtue de lames de fer. « Il y avait au milieu un trou d'environ huit pouces carrés. En entrant, j'aperçus une machine en « fer qui était assujettie au mur. Mon guide, qui remarqua ma surprise, me dit en riant: — Le « signor ne peut pas , probablement , deviner quel est l'usage de cette machine ; je vais le lui expli- « quer. Lorsque les illustres inquisiteurs ordonnent qu'un prisonnier soit étranglé, on le fait asseoir « sur un tabouret, le dos tourné vers le mur; son cou est engagé à moitié dans un carcan de fer ; on « passe autour un cordon de soie dont les extrémités sont attachées à une manivelle que l’on tourne « jusqu'à ce que le patient ait rendu l'àme; mais le coufesseur ne le quitte pas qu'il ne soit mort. —

ÉTABLISSEMENT DE L'INQl'ISITION D'ÉTAT.

donner des ordres à tous les recteurs des provinces et des colonies, è tous les généraux , aux ambassadeurs de la république prés les télés couronnées ; ses règlements, chacun des actes émanés de lui, devaient être écrits par l’un de ses membres , puis enfermés dans une cassette dont ils gardaient la clef à tour de riMe , alin de les consulter au besoin. Sa forme de procéder était toujours secrète ; il entretenait le plus grand nombre possible d 'observateurs choisis tant dans l’ordre de la noblesse que parmi les bourgeois, le peuple, les religieux, et parmi les maîtres employés & l'arsenal ; quatre de ces explorateurs étaient constamment, A l'insu les uns des autres, attachés à la maison des ambassadeurs des princes étrangers, pour rendre compte de tout ce qui s'y passait. Ceux qui appartenaient è la noblesse étaient spécialement chargés de rendre compte de ce qui se disait dans les réunions des personnages de cet ordre, surtout dans celles du matin , parce qu alors on parle plus librement. I.C noble qui avait mal parlé du gouvernement était averti deux fois d'étre plus circonspect ; à la troisième, on lui interdisait, pour deux ans , l'entrée du grand conseil et celle des lieux publics ; s'il n’obéissait pas, ou s'il commettait de nouvelles indiscrétions, on le faisait noyer comme incorrigible. Si quelque ouvrier, ayant transporté son art en pays étranger, refusait de revenir, on jetait ses parents en prison , et ils n'en sortaient qu’après son retour, ou après que le tribunal l'avait fait assassiner. Que, pour quelque délit , un patricien cherchât asile dans le palais d’un ministre étranger, il y était tué sans retard ; que dans le grand conseil un membre discutât sur l’au-

« Suprêmement imaginé! m'éciiai-je; et, probablement, c’est vous qui avez l’honneur de tourner la « manivelle? Mon aimable deerone ne répondit rien, et nous passâmes outre. Les cellules des prison- « niersd’Élat se trouvent dans l’étage le plus élevé, sous les combles du palais du doge. La toiture « n'est point couverte d’ardoises ou de tuiles, mais de lames de plomb de trois pieds carrés et d’environ « trois lignes d’épaisseur. Les rajons du soleil , en tombant perpendiculairement sur les plombs de « mon cachot, en faisaient une espèce d’étuve. Fendant le jour, je me tenais entièrement nu , assis a sur mon banc que la sueur qui ruisselait de toutes les parties de mon corps ne tardait pas à trem- « per. Je n’avais pour respirer l’air extérieur qu’une ouverture d’environ deux pieds carrés, fermée a par six barreaux de fer d'un pouce chacun , qui formaient, en se croisant, de petits trous de cinq « pouces ; et tout autour de moi s’agitaient d’innombrables essaims d’insectes qui me faisaient, a endurer les plusafTreuses toi tures. Cependant je n’osais me plaindre, car immédiatement on m’eût a descendu dans les puits ; on nomme ainsi ces cellules parce que l'eau de la mer qui pénètre à « travers les barreaux par lesquels arrive le jour y dépose deux pieds d’eau. Le malheureux prison- « nier qui ne veut pas laisser ses jambes dans l’eau salée est obligé de se tenir assis sur des tré- « teaux ; son matelas y est étendu, et tous les malins on y dépose son eau , son pain et sa soupe , « qu’il est obligé de manger immédiatement, s’il ne veut pas se les voir enlever par d’énormes rats « de mer qui infestent ces horribles lieux! * — Silvio-Pellico ( 15 mars 1RJI) : « On ne saurait croire « à quel point l'air s'échauffe dans l'espèce de gîte que j’habitais : placé en plein midi sous un toit « de plomb, avec une fenêtre donnant sur le toit, aussi de plomb, de Saint-Marc, dont la réverbéra- « lion était terrible, je suffoquais; je n'avais jamais en l’idée d’une chaleur si accablante. A cesup- « plice, déjà si grand, venaient se joindre les cousins en tel nombre que, pour peu que je fisse un « mouvement et les excitasse , j’en étais couvert ; le lit , la table , la chaise . le sol , les murs, la « voûte, tout en était chargé; et l’air en contenait nne multitude infinie qui allaient et venaient sans «cesse par la fenêtre avec un bourdonnement infernal! Les piqûres de ces insectes sont doulou- « reu«es, et quand on en reçoit du matin au soir et du soir au maliu, qu’il faut subir l’importune « nécessité de penser sans cesse à en diminuer le nombre , c’est trop de tourment en vérité pour 9 l'esprit et pour le corps. » .

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torité des Dix, on le laissait parler sans l'interrompre, mais bientôt il était arrêté, c'est presque dire mis à mort. Qu'un ambassadeur de la république eût reçu d'autres présents d'une cour étrangère que ceux qu'il avait déclarés, les inquisiteurs d’État lui faisaient son procès. Une plainte s’élevait- elle contre le chef du conseil des Dix, l’instruction de l’affaire appartenait à leur tribunal, qui s'adjoignait trois membres de ce conseil, et dans le cas où la condamnation à mort était prononcée, le poison remplaçait les moyens ordinaires. Il en était de même à l'égard du doge. Les hommes investis de cette épouvantable magistrature n’étaient pas eux-mêmes à l'abri de la terreur qu’ils inspiraient : si l'un d’eux venait à commettre quelque faute grave, ses deux collègues, avec l'assistance d'un suppléant , le jugeaient et le condamnaient sans pitié.

On le voit, depuis la dernière tête de l'État jusqu’il celle qui portait la couronne ducale, tout était soumis au despotisme, à la surveillance continuelle, aux redoutables remontrances des inquisiteurs secrets. Les progrès de la civilisation , la tranquillité dont Venise jouit par la suite, introduisirent, il est vrai, de nombreux adoucissements aux statuts de ce tribunal ; mais son caractère mystérieux n'en fut pas effacé , il ne cessa d'être le souverain arbitre des affaires publiques. Au reste , nous rencontrerons souvent l'occasion d’examiner ses actes ; et il nous sera plus facile de constater s'il conserva son premier système de terreur et de duplirité, ou si , se contentant de sa réputation acquise, il renonça , sauf quelques rares exceptions , à opprimer un peuple qui avait Gni par éteindre dans l'abus des plaisirs tout penchant à la révolte.

La tranquillité dont jouissait l'Italie, par suite du traité d’alliance dû aux soins de Sforza, permit aux Vénitiens de tourner toute leur sollicitude vers l'Orient, où ils prévoyaient que de graves orages ne tarderaient pas à s'élever. Nous avons vu qu’ils s'étaient empressés d’obtenir de Mahomet II le droit de commercer et de résider dans scs États ; grâce à l'habileté d'un de leurs ambassadeurs , ils rétablirent aussi leurs rapports d'amitié avec le Soudan d'Égypte, qui redoutant lui-même l’invasion des Turcs , était bien aise de se faire des alliés puissants. Un événement fortuit et peu important en lui-même déjoua toutes ces précautions. Un esclave du sous-pacha d'Athènes ayant volé la caisse publique, s'était réfugié chez le commandant vénitien de Coron , avec lequel il avait partagé les cent mille aspres qu'elle contenait. Les Turcs liront réclamer l'esclave et l'argent; mais les Vénitiens, qui ne se croyaient nullement obligés à suhre envers les inGdèlcs les lois rigoureuses du droit des gens, leur répondirent que l’esclave s’était fait chrétien , et qu’ils n'avaient aperçu aucune trace de l'argent enlevé. Certains du contraire, les musulmans s'emparèrent d’Argos, à titre de représailles, et la guerre éclata tout à coup (mai 1463). Louis Lorédan fut nommé capitaine général des forces maritimes, et Bertoldo, fils de Taddée, d'une branche cadette de la maison d'Estc , reçut le commandement des troupes de terre. Malheureusement, dès l’ouverture des hostilités et à l'instigation de son

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