‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 44 sur 155 · AFFAIRES D’ORIENT · texte numérisé non relu

AFFAIRES D’ORIENT

grand amiral, Venise voulut s'emparer de toute la Morée, afin, disait-on , de pouvoir mieux résister aux Turcs; projet insensé qui tourna à sa ronfusion.

Bertoldo, après avoir aisément repris Argos, marcha sur Corinthe; mais cette place, déjà très-forte par elle-même , était couverte par un camp de quatre mille chevaux , ce qui lui Ht prendre la résolution, afin d’éviter toute surprise, d'élever des retranchements sur l'IIexamilion. Cette langue de terre, comme son nom l'indique, n’a que six milles de largeur, mais elle unit au continent une péninsule qui présente un développement de trois cent soixante milles de côtes. En moins de quinze jours trente mille ouvriers accourus de tous les points de la province, élevèrent un retranchement eu pierres sèches de douze pieds de hauteur, défendu par un double fossé et surmonté de cent trente-six tours, excellentes dispositions si , pour s'assurer la possession de la péninsule , il eut suffi d’en défendre l'entrée , s'il n'eût fallu enrore en chasser de vive force le petit nombre de Turcs qui s’y étaient cantonnés. Benedetto Coléoni, un des lieutenants de Bertoldo, soumit toute la Iaconie , à la réserve de la seule forteresse de Misitra; Giovanni Magno se rendit maître de l’Arcadie ; le reste de la Morée obéissait aux Vénitiens , Corinthe seule exceptée , Corinthe , la plus forte et la plus populeuse des cités de la presqu’île. Bertoldo réunit toute son armée pour en faire le siège, et livra plusieurs assauts : au milieu du troisième , il fut atteint d'une blessure mortelle ( UGV).

Bettino de Calzina , qui prit le commandement , ne put ranimer le cou rage de ses soldats , découragés par la perte de leur chef et par la rigueur de l'hiver. D’ailleurs, on annonçait l'arrivée du pacha de Livadie avec une armée de vingt mille chevaux , et le général vénitien , n'osant l’attendre , courut s’enfermer dans les places fortes. L'ennemi protita de cette panique pour ravager le pays : les forteresses n’opposèrent qu’une faible résistance ; Argos fut enlevée aux Vénitiens pour la troisième fois , et les Turcs, s’avançant en deux divisions sur Léontari et sur Fatras, chassèrent devant eux les Latins, et passèrent au fil de l’épée tous les Grecs qui s’étaient déclarés pour ces derniers. Les places fortes que la république possédait avant la rupture échappèrent seules à cette rapide conquête.

La guerre des Vénitiens contre les Turcs, celle que Scanderbey 1 , prince d’Albanie*, soutenait avec tant d’éclat contre ces farouches sectaires qui, déjà maîtres de la Bosnie et de l’Esclavonie, allaient inévitablement menacer l'Italie

1. George Caslriol, surnommé Scanderbey, ou le bey Alexandre , étail fils de Jean Castriol, seigneur de CroLi, dans l'Allume, de Sféligrade et des vallées de Dibra. Jean avait été vaincu par les Turcs et obligé de donner en otages ses neuf enfants , quatre fils et cinq filles . qui tous furent circoncis et élevés dans la religion de Mahomet. George, le plus jeune, n'avait alors que neuf ans; il en comptait dix-huit lorsque Aimir.it l'éleva à la dignité de saudgiuk. Après avoir rendu dans les armées turques les plus signalés services, il songea à l'affranchissement de sa patrie, noble tâche entreprise en 1112 ; et non-seulement il recouvra les anciens États de son père, mais encore l'Épire et toute l'Albanie. Jusqu'à sa mort ( 1406; il sut tenir les uns et le* autres à l’abri de la domination musulmane.

HISTOIRE DE VENISE

elle-même , avaient ranimé le saint zèle de Pie It. Libre des soucis que lui causait la succession au trône de Naples, il avait, dans un consistoire , représenté au* cardinaux qu'il était temps d'organiser une nouvelle croisade contre les infidèles. Cette croisade, le pontife voulait la commander lui-même, et 11 désirait y faire participer Philippe, duc de Bourgogne, conjointement avec ledogedeVènise. • Chaque année , » disait-il , « les Turcs dévastent une province de la chrétienté ; «cette fois ils envahiront l’Europe par l’Allemagne. Exhorterons-nous tous les « princes chrétiens à marcher au secours de leurs frères ? On a peu de crédit quand « on dit aux autres Ailes ; peut-être le mot I ’enez aura-t-il plus d'effet : je veux « le tenter à son tour. Lorsque les rois verront leur père, le pontife romain, le « vicaire de Jésus-Christ , vieux et malade , partir pour la guerre sacrée , ils rougi- « ront de rester chei eux, ils prendront les armes. Une redoutable flotte vénitienne dominera la mer; le duc de Bourgogne entraînera l'Occident sur ses « pas. » Mais, hélas ! les princes de la chrétienté n'étaient pas dominés par la même ferveur religieuse, et le doge Cristoforo Moro lui-même se refusait à partir, à cause de son grand âge. Pour l'v contraindre, Victor Cappello , l'un des Dix, lui adressa en plein sénat cette vive apostrophe : « Sérénissime prince , si Votre Altesse ne « veut pas s'embarquer de bon gré , nous la ferons bien partir de force , car « nous faisons plus de cas des biens et de l'honneur du pays que de votre per- « sonne. » Poussé à bout , le doge ayant déclaré ne point entendre la guerre maritime , on lui promit de lui donner pour amiral son parent Loremo Moro , duc de Candie, et tout motif de refus disparut.

La flotte destinée è la croisade se trouva prête à la fin du printemps de H64 : elle se composait de neuf galères armées par les princes chrétiens ou par les cardinaux, et de dix autres fournies par la république, en tout dix-neuf, lesquelles devaient aller en rallier trente-deux que les Vénitiens entretenaient dans les ports de la Grèce. Quant à l'armée de terre, elle faisait encore défaut: les Français, occupés des intrigues de Louis XI, et les Allemands se débattant dans l'anarchie qui, durant le règne du faible Frédéric III, rendait leur nation de plus en plus impuissante, n'envoyèrent aucun contingent; le duc de Bourgogne, qui s'était à plusieurs reprises engagé solennellement, s'exempta de marcher : l'héroïque roi de Hongrie , Mathias Corvinus , fils du grand waïvode Jean iiuniades, tint seul sa parole, et se mit en mesure d'attaquer les Turcs de son côté. A Ancône, point de ralliement assigné aux troupes expéditionnaires, il ne se présenta qu'une multitude désordonnée , sans armes , sans chefs , sans aucune ressource; on fut obligé d'en renvoyer plus de la moitié, et le pape, accablé de douleur, expira quelques jours après son arrivée. Avant de mourir, il supplia le cardinal de l’avie d'accompagner l’expédition maritime , appela les cardinaux au baiser de paix, et les engagea tous à mener è bonne fin son entreprise. Pie II se berçait d une dernière et vaine espérance : à peine eut-il fermé les yeux, que les cardinaux reconnurent que les hommes et l’argent manquaient :

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