‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 46 sur 155 · SS · texte numérisé non relu

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de vaisseaux et mirent le siège devant la place. L’He d’Eubée ou de Négrepont, qui s'étend le long des côtes de la Thessalie, de la Béotieetde l’Attique, n'a nulle part plus de quarante ni moins de vingt milles de largeur; son circuit, qu'allongent une multitude de sinuosités , est de trois cent soixante-cinq milles.

Les villes nombreuses dont elle fut autrefois couverte étaient alors presque toutes détruites ; Cbalcis seule restait sur pied au bord du détroit de l'Euripe , i l’endroit ou il a le moins de largeur. Luigi Caloa commandait la place en en qualité de capitaine, Jean Bondumieri en était le provéditeur, et Paul Erizzo le podestat : sa faible garnison comptait dans ses rangs quelques Vénitiens.

Mahomet étant arrivé dans la Béotie , vis à-vis de Négrepont , a\ ec son armée « de terre , les opérations du siège commencèrent , et ses batteries se mirent à jouer arec une activité qui passait pour prodigieuse, chaque bouche à feu tirant cinquante-cinq coups par jour. De leur côté , les Vénitiens reçurent quelques renforts, soit de la métropole , soit de l'Ile de Candie; mais ils ne purent ralentir les efforts des assiégeants. Dans l'espace de dix jours , Cbalcis reçut trois assauts , repoussés toutefois avec un courage qui exaspéra la fureur du sultan. Nicolo, après avoir débarrassé le détroit des obstacles qu'il y avait semés lui-méme , vint se déployer devant l'ennemi ; mais comme si un tel effort edt épuisé son courage, il rejeta l’avis de ses capitaines, qui voulaient briser le pont de vaisseaux derrière lequel s’abritait la flotte turque , et perdit l'occasion favorable. Pendant ces lenteurs mal calculées , Mahomet redoublait d'audace : disposant sans cesse de troupes fraîches , il parvint à s'emparer des fortifications extérieures ; mais chaque rue de Chalcis était barricadée, et jusqu'au bout ses défenseurs firent si bonne contenance qu'on évalue à soixante-dix-sept mille hommes la perte totale des Turcs. Enfin Niccolo, tiré de son engourdissement, voulut prendre l'offensive; mais lorsqu'il vit l'étendard du croissant flotter à la place de celui de Saint-Marc , il se retira en toute hôte. Chassé de la ville ,

Paul Erizzo s'était enfermé dans la citadelle, et, quoique sans munitions, il ne consentit à capituler que lorsqu’il ne restait pas pierre sur pierre. Mahomet , violant sa parole, le fit scier entre deux planches.

A la douleur que répandit dans Venise la perte de Négrepont se mêlait une extrême indignation contre Niccolo, qui n'avait rien fait pour soutenir l’honneur de son pavillon. Il perdit son commandement, et son successeur, Pierre Mocenigo , en vertu des ordres du conseil des Dix , l'envoya à Venise chargé de chaînes. Cet homme aussi lèche qu’incapable trouva pourtant des protecteurs, et pour venger la perte des braves qu'une simple démonstration de sa part aurait probablement conservés à la république, on se contenta de l’envoyer finir ses jours à Porto-Gruero (novembre 1470). 'i

Maîtres de Négrcpqnt, les Turcs s'avancèrent dans la Morée, semant l’épouvante devant eux , et les princes latins , qui jusqu'alors s’étaient reposés sur le courage des Hongrois et des Allemands, commencèrent à trembler. Quoique la

HISTOIRE DE VENISE

possession de l’Illyric eût rapproché du centre de la civilisation ces hordes envahissantes , on supposait qu’elles n'oseraient franchir la double chaîne de montagnes qui les séparait encore de l'Italie; et celle longue étendue de cotes, depuis Iteggio de Calabre jusqu'à Venise, n'ayant pas été insultées depuis le x* siècle , on les croyait à l'abri de toute attaque. Cependant les Turcs viennent de se placer, sous Mahomet II, au rang de puissance maritime de premier ordre. Le pape, qui sait que Rome est le point central, le but vers lequel ce prince

tourne toutes ses pensées, écrit aux princes italiens pour les engager à conserver

la pais intérieure et à s'unir fortement contre l'ennemi commun. Ses exhortations pressantes, les craintes qu’inspirait le pouvoir ascendant des Turcs , amenèrent une ligue [janvier 1471 1 enlre le roi Ferdinand de Naples, le doge de Venise, le duc de Milan, la république de Florence, le roi Jean d'Aragon , les ducs d« Ferra ce et de Modène, les marquis de Mnntoue et de Montferrat, le duc de Savoie et les républiques de Sienne et de l.urques.

Mahomet, silOt qu'il eut connaissance de ce traité, jugea prudent d'ouvrir des négociations avec les Vénitiens, alin d'en paralyser les effets immédiats, et l'année 1471 s'écoula sans que de part ni d'autre on eût rien entrepris de quelque importance. La mort de Borso d’Este, duc de Modène, et celle de Paul II, survenues dans le même temps, vinrent aussi jeter quelques ferments de discorde parmi les princes de l'Italie.

Pendant les conférences nécessitées par le nouvel état de choses, Pierre Mocenigo porta le ravage sur les cOtes d'Asie : débarqué près de Pergame , il alla dévaster la Carie , tous les env irons de Cnidc , et enlln la cote opposée à l'fle de Cos. Ce n’étaient là, il est vrai, que des expéditions de pirate, mais il n'avait pas assez de monde pour se livrer sans imprudence à de plus sérieuses entreprises. Le 15 juin 1472, dix-sept galères napolitaines , commandées par l'amiral Roqueseus, vinrent le joindre près du cap Mallio; peu de jours après, le cardinal Olivier Caraffa lui amena dix-neuf galères du pape ; et ces deux amiraux lui déclarèrent que , nonobstant le rang supérieur de leur souverain respectif, ils avaient ordre d'obéir à Pierre Mocenigo, en témoignage de la reconnaissance des chrétiens pour la république, qui soutenait seule la cause commune. L'effectif de la flotte alliée s'éleva bientôt à quatre-vingt- cinq galères, et tout le monde, chefs, matelots, soldats, montrait les meilleures dispositions.

Soit crainte, apathie ou calcul, les Turcs ne sortirent point des Dardanelles, et les chrétiens se mirent à courir le long des rôles, à surprendre les villes mal gardées. Mocenigo saccagea la Pamphilic aussi loin que ses troupes purent y porter le fer et le feu , et attaqua Satalie ; mais voyant qu'il ne pouvait franchir les murs de cette opulente cité , il en incendia les faubourgs et ramena la flotte à Rhodes. Après quelques jours de repos, il cingla vers Smyrnc, qu’au moyen d'échelles appliquées à des murailles crevassées, il prit en un instant. Surpris par cette brusque attaque, les habitants s'enfuirent en poussant des cris lamentables; les

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