U) K R R K AVEC LES TURCS
Ces paroles firent renaître l’espérance dans les cœurs, et ces hommes valeureux jurèrent de mourir plutôt que de se rendre. Bientôt, en effet, les Turcs, décimés par les maladies qu'engendrait un terrain marécageux, vaincus d’ailleurs par l’opiniâtreté de la résistance , levèrent leur camp et disparurent.
Cependant une lutte dans laquelle succès ou revers devenaient également ruineux fatiguait le gouvernement de Venise. Rome, Naples et la plupart des princes de l'Italie, lui refusaient leur concours. Que pouvait-il Taire contre un ennemi trop puissant ? La paix était l'unique remède à une situation si difficile, et l'on envoya des négociateurs à Constantinople. Mais ces négociations furent accueillies avec tant d’arrogance, le divan imposa des conditions si exorbitantes . que la république, ne prenant conseil que de son désespoir et de sa dignité outragée, rappela sa vigueur primitive. Une flotte de cent galères, magnifiquement équipée, se rassembla à N'apoli de Romanie , et ce fut encore Antoine Lorédan qui en prit le commandement. Partout les Turcs rencontraient cet infatigable adversaire. Un pacha étant venu mettre le siège devant Lépantc, Lorédan, malgré ses quarante mille hommes, ravitailla la place, et la mit en état de repousser tous les assauts. Moins heureux en Albanie, les Vénitiens perdirent la ville de Croïa, enlevée malgré l'héroïque résistance de ses habitants , dont un bien petit nombre échappa au cimeterre musulman ; Scutari ne dut son salut qu’è l'énergie de sa population et aux moyens de défense précédemment organisés. Le reste de la province fut mis à feu et a sang; la seule forteresse d'Antivari brava les attaques réitérées des soldats de Mahomet.
Pour forcer plus sûrement la république à diviser ses forces, le sultan avait chqrgé le pacha de Bosnie d'envahir de nouveau le Frioul , et le roi de Hongrie , à l'instigation peut-être de Ferdinand de Naples, dont il avait épousé en l'*76 la fille Béatrix , accorda aux Turcs le passage par ses États , afin que cette diversion empêchât les Vénitiens de prendre part à la guerre de Toscane '. Ce pacha parut sur les bords de l'Izonzo à la tête de quinze mille cavaliers, mais il les tronva défendus par de nombreuses milices sous les ordes du provéditeur Victor Soranzo , tandis que le comte Charles de Monlone commandait les gendarmes enfermés dans le camp de Gradiska. Provoqué plusieurs fois à combattre, Montone ne se laissa pas entrainer dans le piège, certain que son immobilité était le plus solide obstacle à la marche de l’ennemi. En effet, les Turcs, après s’être livrés à mille exécutions sanglantes, abandonnèrent le Frioul et portèrent la dévastation sur les frontières d'Allemagne.
Cette dernière menace d’invasion avait considérablement accru les inquiétudes de la Seigneurie: le pape et le roi de Naples étaient en armes contre Florence, et la possession du royaume de Chypre, sur laquelle Venise fondait de magnifiques espérances, allait peut-être lui échapper En outre la peste avait reparu, et
I. Le roi de Naples était mi guerre avec Florence et Milan; en outre il avait signé un traité de ' paix et d’alliance avec le sultan.
HISTOIRE DE VENISE
elle sé> issait avec une telle intensité, qu'il n'était pas meme possible d'assembler les conseils. Iji démoralisation régnait partout ; le conseil des Dix lui-même , toujours si renne au milieu des dangers les plus pressants, (luttait dans scs déterminations. Pour y mettre fin, il fit demander à tous les chefs d'administration leur situation respective, et ceux du trésor ayant déclaré que les caisses étaient vides, la pauvreté universelle, on reconnut la nécessité d’acheter la paix à quelque prix que ce fût. En conséquence, Giovanni Dario partit pour Constantinople muni des pouvoirs nécessaires pour traiter sous le plus bref délai possible, et il accomplit si heureusement sa mission, que, le -26 janvier 1479, tout était définitivement arrêté. Srutari et son territoire étaient abandonnés au sultan'; de part et d'autre, on se restituait toutes les conquêtes faites dans la Morée, l'Albanie et la Dulmatie; Venise s'engageait à payer sous le délai de deux ans une somme de deux rents ducats; elle conservait son baïlc à Constantinople ; ses négociants étaient exemptés de tous droits de douane dans les ports appartenant aux Turcs, moyennant une redevance annuelle fixée à dix mille ducats; enfin tous les sujets de la république, toutes les villes qui, non encore soumises aux Turcs , avaient arboré l'étendard de Saint-Marc avant d'être assiégées , étaient compris dans le traité. I.es prisonniers de guerre qu’avaient faits les Turcs furent remis en liberté sans rançon.
Le 25 avril 1179, jour de Saint-Marc évangéliste, la paix, jurée par le doge, excita dans Venise une allégresse universelle, car elle terminait nu bout de quinze ans la plus longue et la plus dangereuse de toutes les guerres que la république eut encore soutenues.
La rapidité des événements que nous venons de retracer nous a fait passer sous silence la nomination des différents doges qui y présidèrent. Il importe de combler cette lacune. A Pascal Malipieri succéda (1457) Christophoro Moro, qui descendit dans la tombe ( 1471 ) en laissant la plus détestable réputation. « Mort, u dit Sanuto dans sa Chronique, con catliva famn d'hiporrila , ili veudicalivo , « di doppin , d’avaro; era mal volulo dal popoln. » Après lui Niccolo Trono, vieillard de soixante-quatorze ans, mais plein d'activité, doué des plus nobles facultés et ami de la justice, ne régna que vingt mois, et fut remplacé par Nicolas Marcello , homme d'une nullité complète. Celui-ci ne conserva que peu de mois la couronne ducale, et la transmit à Pierre Moccnigo, guerrier illustre qu'une maladie , suite de ses campagnes sur mer, enleva trop tôt à l'estime de ses concitoyens i 1476). Vint ensuite Andrea Vendramino, homme nouveau, c'est-àdire issu d’une des familles auxquelles on ouvrit le grand conseil après la guerre de Chiozza. Ce Vendramino est le doge qui signa la paix aver les Turcs. Il fut emporté (1479) par l’horrible fléau qui décima si cruellement la population de Venise, que des trois cents membres qui composaient le grand conseil à peine
• l . Quatre cent cinqu *ntc hommes el cent cinquante femmes, les seuls qu'eût épargnes la guerre, sortirent de Scutari , emportant, avec les débris de leur fortune, les reliques el les vases sacrés.
PAIX AVEC MAHOMET fl.
quatre-vingts échappèrent à ses atteintes! Enfin, sous l'administration de Pierre Mocenigo s’accomplit l’importante et toute pacifique acquisition du royaume de Chypre. Cette affaire exige une courte digression.
Richard-Cœur-de-Lion , en se rendant à la Terre-Sainte (1191), perdit sur les côtes de Chypre trois de scs vaisseaux dont Isaac Comnène, souverain de l’Ile, retint prisonniers les équipages. Saisi d’indignation, le prince anglais débarque , met en déroute l’armée d’Isaac, s’empare de l’Ile, et la donne à Guy de Lusignan, qui en échange lui cède les droits que lui-méme prétendait avoir sur le royaume de Jérusalem. Jusqu'à l'année U 58, quatorze rois de la famille Lusignan occupèrent successivement le trône. Le dernier, Janus III , ayant perdu sa première femme, marquise de Montferrat, dont il avait une fille nommée Charlotte, épousa en secondes noces Hélène Paléologue , fille du despote de Morée. Cette deuxième union resta stérile, ce qui n’empêcha pas la reine de prendre un tel ascendant sur l’esprit de son mari, et par suite sur la direction des affaires, que la noblesse s'en montra irritée. Charlotte ayant été donnée en mariage au duc de Coïmbre, ce prince devint un centre autour duquel se ralliaient les mécontents ; mais Hélène se débarrassa de lui par le poison, et se crut assurée de saisir les rênes de l'État , le roi n’ayant qu’un fils naturel , Jacques , auquel il destinait l’archevêché de Nicosie. Peu de temps après , la mort vint la surprendre, elle et son époux t qui avait promis la main de Charlotte au prince Louis de Savoie. Louis se hâta de venir en Chypre, et de faire célébrer son mariage (7 octobre 1159), et il s’agit alors de savoir lequel, du gendre ou du fils naturel du roi , hériterait de la couronne.
Depuis longtemps Jacques s'était réfugié à Rhodes, pour se soustraire aux persécutions de la reine et de Charlotte. Sitôt qu'il eut appris la mort de son père, il se rendit auprès du Soudan d'Égypte, Melek-Ellah, dont les Lusignan étaient feudataires , et celui-ci l'ayant reconnu comme successeur de Janus , lui donna , pour appuyer ses prétentions, un corps de Mameluks. Jacques entra sans difficulté à Nicosie, capitale de Plie, prit Sigour, l’aphos, Limisso, et assiégea Ixiuis et Charlotte dans Cérinès, la dernière forteresse qui leur soit restée fidèle.
f. Après la Sicile et la Sardaigne, Chypre est la plus grande des lies de la Méditerranée : elle a environ cent quatre-vingts milles dans sa plus grande longueur, soixante de largeur, et plus de quatre cents de circonrérence. Située entre le 35° et le 36° de latitude, elle jouit d’un climat délicieux, produit en abondance le vin, l’huile, le blé, le cuivre. Sa position entre la Syrie, l’Égypte et l’Asie Mineure, semble l’appeler à unir le commerce le plus actif aux riches productions de son sol. Celle lie fût très-célèbre dans l’antiquité; ses trois villes principales, Amathontc, Paphos, Ida lie , étaient consacrées à Vénus: d'où le surnom de Cypris donné à cette déesse. Au temps de sa liberté, on avait compté dans Chypre quinze républiques florissantes; mais sous le gouvernement des empereurs , puis sou> celui des rois de la maison de Lusignan , sa population et ses richesses déclinèrent rapidement. La tyrannie féodale des harons, la souveraineté réclamée par les soudans d’Égypte, les privilèges exclusifs des Génois et des Vénitiens , qui voulaient exercer le monopole du commerce , s’opposaient à l’établissement d’une bonne législation, à celui de la paix et de la sécurité. Sous la domination vénitienne la situation devint un peu plus florissante, mais celle des Turcs, la fit déchoir plus que jamais. Au lieu d’un million d’habitants on n’en compta plus que quatre-vingt mille dan* l’tle entière!
St
HISTOIRE DE VENISE
\j\ princesse réclama l'assistance de plusieurs princes chrétiens; mais le pape et les chevaliers de Rhodes furent les seuls qui lui envoyèrent quelques secours. \ celte époque un gentilhomme vénitien. Marco Cornaro, que quelques aventures de jeunesse avaient fait exiler de sa patrie, s'étant présenté à la cour de Jacques, y reçut un accueil bienveillant, et se lia d’une amitié tellement étroite avec le roi , qu’il lui fournit l’argent nécessaire pour continuer la guerre, l'aida de ses conseils et le seronda de sa personne pendant les sièges de Cérinès et de Famagoustc, qui se rendirent dans le courant de l'année 1464.
Possesseur de son royaume, Jacques avait essayé vainement de se faire reconnaître par le pape, qu'imitèrent tour à tour les princes chrétiens. Dans cette occurrence, Cornaro lui vint encore en aide. Son frère, André Cornaro, avait une fille d'une beauté remarquable, nommée Catherine; Marco offrit sa nièce en mariage ii Jacques de Lusignan avec une dot de cent mille ducats, sous la condition qu'avant tout Catherine serait adoptée par la république. Cette négociation, entamée vers 1468, éprouva d’assez longs délais, au terme desquels Catherine Cornaro, solennellement déclarée fille de Saint-Marc, fut mariée par procuration ( 1471 ) , en présence du doge et de la Seigneurie , puis , en sa nouvelle qualité de reine, menée par le ti ace n taure jusqu’à son escadre, composée de quatre galères, qui devait la conduire à Chypre. Au bout de deux ans à peine, Catherine perdit son mari, qui la laissait enceinte et avait institué par testament, pour son héritier, d'abord l'enfant qui devait naître d'elle, ou à défaut de cet enfant, ceux qu'il avait eus d'un commerce illégitime, nommés Janus, Jean et Charlotte. Il ressortait de là une grande complication d'intérêts, tes descendants, d'Hélène et de Janus n’ayant pas renoncé à leurs droits. Disons aussi que le roi avait recommandé son royaume et sa veuve à la république ; recommandation inutile, car depuis plusieurs années la Seigneurie entretenait constamment une escadre en station dans les rades de l'ile, et de temps en temps la grande flotte venait faire des apparitions sur les côtes, comme si déjà Venise convoitait l’héritage de sa tille adoptive.
Dès qne Jacques eut fermé les yeux, l'amiral Mocenigo se rendit auprès de Catherine, et par sa vigilance, son activité, déjoua les intrigues, les conspira- (ions qni s'ourdissaient à la cour de Nicosie. Il remplaça les commandants et les garnisons de toutes les forteresses par des officiers et des soldats vénitiens soutenus d'un bon nombre d'archers Cretois ; il fit mettre à mort ou exila quiconque avait pris part à quelque intrigue ; enfin , sous prétexte d'affermir l'autorité de la reine) il réduisit le royaume à une dépendance absolue. Catherine accoucha d'un fils qui ne vécut qu'un an , et depuis lors Venise redoubla de précautions envers elle, lui donna pour conseillers Ludovico Gnbrielli et Francesco Minio, qui à proprement parler devinrent les régents du royaume; Giovanni Sorenzo fut mis à la tête de l'armée, et les forts de Famagoustc et de Cérinès placés sous le commandement de chefs sur le dévouement desquels on pouvait compter; enfin,