‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 52 sur 155 · I TO · texte numérisé non relu

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HISTOIRE DE VENISE

gnaient le commerce ; chei eux l'industrie était soumise à mille entraves, tandis que les princes, les barons, les grands et petits feudataires, toujours armés les uns contre les autres, rendaient si difficiles et môme si périlleux les moindres voyages, que les marchands étrangers, contraints de voyager en caravanes , devaient acheter fort chèrement la protection de ces pillards , toujours prêts à fondre sur une riche proie. En dépit de tels obstacles, les Vénitiens se répondirent des deux côtés des Alpes, colportant les marchandises de l’Orient et les produits de leurs fabriques, l-es contrées voisines de l'Adriatique, la Hongrie, la llulgarie, la Servie, la Bosnie, les virent, non moins entreprenants, leur demander des cuirs, des bestiaux, de la poix , en échange desquels ils leur donnaient des vêtements, des meubles , des étoffes, des outils, etc. Par la voie de la mer, qui leur était toujours ouverte et sur laquelle ils savaient se faire respecter, ils fréquentaient les ports de la France, de l'Espagne, de l'Italie , de l’Angleterre et de la Flandre.

Chaque année, le gouvernement expédiait plusieurs (lottes, dont une, après avoir touché à Brindes, è Otrante, à Manfredonia, côtoyé la Sicile, visité Tunis, Tripoli, Alger, Barra, Tanger, Oran , se dirigeait vers la Flandre et arrivait à Bruges chargée des précieuses marchandises recueillies sur sa route1. Au retour, elle entrait dans les ports d'Espagne , Cadix , Alicante , Barcelone , où elle prenait de la soie brute. A cette époque , les Vénitiens envoyaient à Londres la majeure partie des produits manufacturés qu'ils en reçoivent maintenant.

Les contrées les plus reculées du Nord, entre autres le port d’Archangel, virent aussi flotter le patillon de Saint -Marc : en 11190. les frères Zéni s’avancèrent jusque dans le Groenland et parcoururent les pays arctiques; les frères Cabotto visitèrent en même temps que Colomb les côtes de l'Amérique du Nord. Les voyages de Nicolas et Malfio Polo, et surtout ceux de Marco Polo, fils de Nicolas, dans presque toute l'Asie, causèrent en Europe une telle admiration, que longtemps ils furent considérés comme fabuleux.

Ainsi répandus dans toutes les contrées de la terre, les Vénitiens de cette époque mémorable cédaient à l'instinct qui pousse les commerçants vers les pays lointains. « Les villa , les jardins, les châteaux de nos citoyens,» dit un vieux chroniqueur vénitien, « sont: la Dalmatie, l'Albanie, la Romanie, la Grèce, n'I'rébiionde, la Syrie, l'Arménie, l’Égypte, Chypre, Candie, la Pouille, la a Sicile et autres terres où ils trouvent le bonheur et la sûreté, et où ils « demeurent des dizaines d'années avec leurs fils , leurs neveux et leur famille. « Léonard Venieri, qui fut procurateur de Saint-Marc, s’établit è Constanti- « nople,où il acheta un beau palais; plusieurs des Cà-Mosto demeurèrent en

I. Les galère* portèrent en Flandre l'alun, les couleurs minérales, le fer, le cuivre, l'étain, le plomb, et autres matières pesantes ; leur chargement était complété par des drogues, des épiceries, des parfums, des soieries, du sucre en poudre, des raisins secs, des huiles, du cinabre, du camphre, de la crème de tartre, des verreries de Venise , etc., etc.

commerce Des vénitiens. iti

» Syrie; Sébastien Ziani, qui Tut ensuite doge, habita longtemps l’Arménie; «quelques-uns des Bondumieri étaient établis à Acre; les Lonado- Moro , à « Négrepont. Le nombre de nobles qui séjournaient dans les pays étrange»*

« pour y faire fortune était si considérable, qu'on craignit que l'intérét privé « ne prévalût sur l'intérét général dans les délibérations publiques; de sorte « que dans certaines affaires relatives au commerce, on excluait des conseils « ceux qui avaient, par cuv ou par leurs parents, quelque intérêt au trafic du « pays dont il s’agissait. » Ce cosmopolitisme répandait au loin l'influence de la république. Il favorisa aussi la dispersion de la monnaie vénitienne dans toutes les parties du monde connu , surtout en Orient , même jusque dans l'Inde et à la Chine. Disons-Ie cependant , on ne saurait établir un rigoureux parallèle entre les communications directes des Vénitiens avec l’Europe, quoiqu'elles fussent plus fréquentes que celles qu'y entretenaient les autres nations marchandes, et que celles qu’ils établirent eux-mêmes avec les peuples orientaux. La raison en est que la plus grande partie du commerce avec les Européens , et même avec les Italiens , se faisait dans leur ville , où les Lombards , les Français , les Suisses, les Allemands, les Dalmates, les Anglais, les Flamands, les Polonais, venaient se pourvoir, soit des marchandises d'importation , soit des produits dus à l'industrie des habitants des lagunes.

Le commerce proprement dit, qui consiste uniquement à acheter, à vendre ou à transporter les objets de consommation , ne saurait exister sur une grande échelle , en l’absence de l’industrie et des arts qui les créent ; l'histoire ne nous montre aucune nation commerçante qui se soit exclusivement bornée à celle double opération. Toujours, au contraire, l’industrie nationale se développe en même temps que le commerce extérieur, et lui sert comme de base ou de point d'appui. Il en fut ainsi à Venise. Dès l’origine de leur établissement dans les lagunes , nous voyons les Vénètes se faire de leurs nombreuses salines une des branches les plus lucratives et les plus sûres de commerce ; tirer des vastes forêts qui couvrent leur territoire les bois de charpente qu’ils vendent aux Sarrasins , ou dont ils tirent parti eux- mêmes pour la menuiserie, la tabletterie et la layeterie.

Au milieu de la barbarie et de l’ignorance du reste de l’Europe , les Grec* avaient conservé la tradition et la pratique des arts : les Vénitiens , grâce à leurs relations journalières avec ce peuple, y firent de rapides progrès. Dès avant lé x' siècle , ils avaient élevé des fabriques dont les produits jouissaient d’une réputation méritée. Par exemple, il sortait de la manufacture de' cristaux et glaces située dans file de Murano, des verres de toutes les couleurs et de toute* ' les formes, des imitations de fruits, de fleurs, d'animaux, des bracelets, des colliers, des candélabres, et mille autres objets de fantaisie on de luxe, établis avec une perfection et un goût qui n'ont pas été surpassés; c’est là aussi que se coulaient ces fameux miroirs dont les ouvriers vénitiens n'ont pas encore perdu

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le monopole, des verres de lunettes, et des instruments d’optique très-estimes. A cette industrie se rattachait celle de ces verroteries appelées à Venise margaritc ou contarie, laquelle consiste en petits tubes de verre colorés, de diverses formes et grandeurs , qu'on morrèle ensuite il l'infini , et avec lesquels on fabrique des bourses, des bracelets, des colliers , des ornements de tout genre, principaux éléments d'échange avec les peuples sauvages de l'Amérique, de l’Afrique et de l'Océanie. Il se tenait chaque année à Murano deux grandes foires consacrées à la vente des objets sortis des ateliers de verreries, la fabrication des draps d'or , des étofles de soie et des velours , n’était pas moins avancée , et Burano mettait en œuvre ces magnifiques dentelles , connues sous le nom de point de Venise, dont on n'a que d'imparfaites imitations. Les draps Ans de Venise, et particulièrement les draps d'écarlate, étaient très-estimés ; aussi en fournissaitelle è toute l'Europe , malgré la concurrence organisée par les Florentins.

Voici, d'après le doge Thomas Mocenigo, la consommation que faisaient de ces draps et de ces étoffes les principales villes de l’Italie :

Tortone et Novarre demandaient chaque année 6,000 pièces de drap à 16 ducats la pièce;

Pavie , 3,000 pièces du même prix ;

Milan , 4,000 pièces à 30 ducats l'une ;

Corne, 13,000 pièces à 15 ducats ;

Mouza, 6,000 pièces , même prix ;

Brescia, 5,000 pièces, id.;

Parme, 4,000 pièces, id.;

Bergame, 10,000 pièces à 7 ducats seulement;

Crémone se contentait de 40,000 pièces à 4 ducats I /4 la pièce ;

Vérone demandait tous les ans 200 pièces d’étoffes d'or, d'argent ou de soie ;

Vicence — — 120 pièces;

Padoue — — 200;

Trévise — — 120;

Le Erioul — — 60 ;

Feltre et Bellune — 12.

Les cuirs dorés, une des branches de l’industrie vénitienne les plus vantées , procuraient un bénéfice de 100,000 ducats par an. Enfin , la préparation en grand d’une foule de produits chimiques et pharmaceutiques, tels que le borax, l'alun , le cinabre , le savon , les matières colorantes , le camphre , le vitriol , la cire , la thériaque , donnait lieu à une exportation très-lucrative.

Telles ôtaient les principales branches et les principales directions du commerce extérieur oo intérieur de Venise, aux époques de sa splendeur. Ses rapports avec la Lombardie étaient évalués à -28 millions 800,000 ducats par an , donnant un bénéfice de 1 million 600,000 ducats ; elle retirait en outre 600,000 ducats pour fret ou courtage ; la balance de son commerce avec Florence lui en laissait un de 600,000 ducats. Vers le milieu du xv" siècle, Venise mettait tous les ans en

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circulation une somme de 10 millions de ducats, sur lesquels elle en gagnait Hâtons-nous aussi de le dire, un établissement de crédit public, qui fonctionnait avec une admirable précision, et dont aucune puissance de l'Europe ne soupçonnait alors l'existence, donnait l'impulsion et la vie à cet immense mouvement d'espèces monétaires.

L’origine de la banque de Venise , qui fut appelée d’abord Monte et puis Banco (tel Giro , remonte au su* siècle. Le premier capital fut le produit d’un emprunt forcé, dont le montant , représenté par des certificats portant intérêt , fit naître l'idée d’employer ces certificats comme la monnaie même , et la banque commença à effectuer pour le compte de certains particuliers le paiement des lettres de change. On évalue à près de 5 millions de francs les revenus dont elle disposait. Les historiens ne nous ont donné que des détails fort incertains sur son organisation et ses opérations , mais on sait que dès 1453 son crédit était si solidement établi, la confiance dans les certificats de dépôt tellement grande , que bientôt la banque exporta la presque totalité du numéraire qui leur servait de garantie , sans que les citoyens en conçussent de l'ombrage '.

Nous avons exposé les efforts individuels des négociants vénitiens; il nous reste è dire comment le gouvernement secondait leurs entreprises.

Pendant les huit siècles de sa grandeur, la république n’eut en vue que deux grands objets : l'établissement et la défense de la constitution aristocratique en dedans , l'extension de sa suprématie commerciale au dehors. Sous ce dernier rapport, la politique du gouvernement fut d'autant plus habile qu'elle s'appuyait sur les intérêts essentiels et permanents de la population , en même temps que sur les instincts les plus vivaces de l'esprit national. Il poursuivit constamment trois résultats inséparables : 1° extension indéfinie des relations extérieures pour l’achat et la vente des produits étrangers, et multiplication incessante des débouchés pour l'écoulement des produits de l'industrie nationale ; 2* protection efficace de la vie et des biens des nationaux sur terre et sur mer ; 3* destruction de la concurrence. Au x' siècle , le sénat signait des traités de commerce avec les empereurs d’Oricnt, avec le patriarche d'Aquilée, avec l’empereur Charles IV à Mantoue , avec Othon II à Kavenne ; dans les xi* et xii*, avec Beaudoin , roi de Jérusalem , avec Guillaume III , roi de Sicile ( 1152-

I. La banque de Venise, qui a cessé de fonctionner en 1T»7, lors del'exlinclion delà république, a subi différentes phases. Elle fut fondée sur les débris du Monte-Vecchio , érigé, vers 1157, sous le doge Yitalis Michacli , qui, dans la situation critique où se trouvait la république, fit des emprunts considérables à des particuliers, moyennant une rente constituée, hypothéquée sur les revenus de l'État ; le Monte Novo , établi en t580 sons le doge Nicolas da Ponti pour soutenir la guerre contre Alphonse, duc de Ferrare , vint accroître son importance; entin, le Monte iVouia- #imo , institué en 1610 sous le doge Léonard Lorédan, pour relever les finances épuisées par une longue guerre contre les Turcs, élargit le cercle de ses affaires. Eu 17IÎ , le doge Jean Cornaro révisa les statuts organiques de la banque , et lui donna le nom de Banco del Giro ( c’est-à-dire de circulation). A celle époque on en distinguait trois espèces : banque de dépôt , banque de circulation et banque d’acompte : aujourd’hui la même institution embrasse ces trois genres d'opération.

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1174-1 ; plus tard , avec les rois de Tunis et tous les princes sarrasins de la (Vite d'Afrique; avec les Tatars, les Anglais, les Flamands, les Espagnols, le royaume de Naples et presque toutes les villes italiennes. Tous ces traités accordaient des droits et des privilèges, et en première ligne l'établissement d’entrepôts ou comptoirs { fondachi ) tenus par des Vénitiens, et qui, la plupart du temps, devenaient de véritables colonies ayant leur administration particulière modelée sarcelle de la métropole. Pas de ville tant soit peu importante de l’archipel grec, de la Syrie, de l'Afrique, de l'Asie Mineure, de la mer Noire, qui n'eût son quartier vénitien ; à Antioche , par exemple , il occupait près du tiers de la ville. Souvent fondés par la ruse , res établissements étaient toujours soutenus par la force. Ainsi, lorsque les Vénitiens ou les Génois ou les Pisans, avaient trouvé quelque point d’une côte à leur convenance , puis , à force de prières , de présents et d'obsessions , obtenu la permission d'y acheter un espace de terre, ils bâtissaient quelques maisonnettes et quelques hangars, entourés d'une simple palissade ; peu à peu ils y amenaient des pierres, des marbres, élevaient de bons murs entourés de fossés, et alors, changeant de ton, ils se conduisaient en maîtres. N'est-ce pas de cette manière qu'ont agi les Portugais, les Hollandais, et particulièrement l’Angleterre ? Il ne faut pourtant pas confondre ces établissements tout à fait commerciaux avec les fiefs que les Vénitiens fondèrent dans les diverses parties de l'empire grec qui leur sont échues en partage après la conquête de Constantinople.

l'ne institution née de la précédente et qui en était le complément, est celle des consuls. Les Vénitiens en avaient établi dans presque tous les ports et villes de la Grèce, de l’Asie, de l'Afrique et de l’Europe, et on les choisissait parmi les nobles ou les citadins. Autorisés à avoir avec eux un aumônier, un notaire, sept domestiques, deux écuyers, dix chevaux, ces magistrats recevaient des appointements relatifs à leur importance'. Par une juste réciprocité, le gouvernement accordait une protection spéciale aux négociants étrangers établis a Venise, et garantissait à toutes les nations qui y avaient des comptoirs le libre exercice de leur commerce. Toutefois les droits, privilèges, immunités, les restrictions et les charges , étaient assez inégalement répartis entre ces étrangers. Les Allemands étaient les plus favorisés : au xiii* siècle ils obtinrent le droit d'avoir un local destiné à leurs marchandises et à leurs marchands; situé sur le grand canal , il contenait cinquante-six chambres nu magasins *. Le fondaco des

1. Soninzo évalue à 3.1,000 ducats le revenu des consulats de Syrie et d'Alexandrie.

1. Brûle lors de l'incendie de l'ancien pont de Riallo , rehüli , au commencement du xvl* siècle, sur un plan plus vaste , cet édifice , ,|ui porte encore aujourd'hui le nom de Fonda ro de i Trdeichi. avait cinq cent douze pieds de circonf-'renre et était entouré de vingt-deux boutiques. Les murs étaient ornés de peintures exécutées par les plus grands peintres de l'époque , entre autres le Titien etGiorgion. A l'intérieur, une vaste cour entourée d'un portique donne accès à deux cents chambres. L’entree du fond-ico était interdite aux femmes; et les marchands qui voulaient s'établir à Venise avec un ménage étaieut obliges d' épouser des femmes du pays , c'est-à-dire de ae foudre dans la population indigène.

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Arméniens ne fut d’abord qu'un hospice établi aux frais de Marco Ziani , neveu du doge de ce nom, dont la famille avait longtemps demeuré en Arménie et s’y était enrichie; au xv siècle, ces Asiatiques obtinrent des batiments plus vastes et construisirent une église pour leur culte; ils avaient en outre dans l’ile Saint-Lazare un autre établissement dont nous parlerons ailleurs. Quant aux Grecs, dont le nombre devint très-considérable, surtout après la prise de Constantinople par les Turcs, ils obtinrent aussi le droit de posséder des biensfonds et de faire le commerce à Venise ; on leur accorda même la faculté de pratiquer leur culte dans l'église de Saint-George; mais la sévère orthodoxie du gouvernement leur suscita de fréquentes querelles , et la juridiction du clergé grec, dans ses rapports avec l'autorité ecclésiastique romaine et l’autorité civile, fut pendant plusieurs siècles l'objet de discussions, de décrets pontificaux , de nombreux règlements. Malgré tout cela, les Grecs jouissaient d'une grande considération et d'une liberté religieuse et civile très-tolérable pour l’époque. Les Grisons et les Turcs n'étaient pas moins bien traités*.

Dès les premiers siècles de Père chrétienne, les Juifs s'étaient répandus dans toutes les contrées de l'Orient et de l’Occident, et particulièrement dans les villes de l’Italie où ils étaient tolérés moyennant un tribut. A Venise , on ne leur accorda jamais que des permis de séjour temporaire. Dans le cours des xiv‘ et xv« siècles', ces permis étaient tantôt de dix, tantôt de cinq ans ; quelquefois même on ne les renouvelait pas. Contraints alors de quitter la ville, ils ne tardaient pas à y reparaître sous divers prétextes, et des arrêts formels de bannissement étaient lancés contre eux. Ramenés de nouveau par leur ténacité naturelle et par l'appât du gain , ils se rendaient utiles au gouvernement dans les moments difficiles et obtenaient soit de nouvelles autorisations, soit une tolérance tacite, jusqu'à ce que les plaintes que leurs mœurs et leurs exactions soulevaient parmi le peuple, et surtout la haine aveugle dont leur race était l'objet, provoquassent de nouvelles persécutions. Ainsi, en 1463, un décret du

1. Les Grisons ne furent jamais astreints à une habitation commune. Dans l’origine, les Turcs jouissaient du même avantage; mais, en 1575, le sénat voulant préserver les chrétiens du contact des musulmans, ordonna qu’ils auraient une habitation et des magasins en commun. En 1579 on leur assigna un local prés de l’église Sainls-Jenn-et-Paul. En 1621 on les transféra dans l’ancien palais du duc de Ferraro, situé sur le grand canal, édifice qui s’appelle encore aujourd’hui Fondaeo di Turchi ; mais celte hospitalité était environnée de précautions qui la faisaient ressembler à un casernement ou plutôt à un emprisonnement Toutes les ouvertures donnant sur la voie publique devaient être fermées, à l’exception d’une seule, et l’on établit aux frais des habitants une garde chrétienne qui devait en fermer les portes au coucher du soleil. L'entrée du Fondaeo était sévèrement interdite aux femmes et aux jeunes garçons.

2. Pendant la longue guerre suscitée par la ligue de Cambrai, les Juifs avaieul affiné plus que jamais à Venise et s’y étaient établis au milieu des cbrélieus. A la paix (1516) , le sénat voulant faire cesser un état de choses considéré comme un scandale abominable, décréta qu'a l'avenir les Juifs auraient comme les Turcs une habitation séparée, et il leur assigna quelques bâtiments situés prés de l’église de Saint-Jérémie. C'est le Ghetto Vecchio { Dans toute l'Italie, ghetto désigne le quariier des Juifs, j An xvir siècle on y joignit de nouveaux bâtiments qui reçurent le nom de Ghetto JS’ or o. Les mesures pri*w*s pour leur séquestration furent plus rigoureuses encore que celles

ne

conseil des Dix, approuvé parle légat du pape, l'illustre cardinal Bessarion, permit aux Juifs d'habiter dans toutes les villes et terres de la république, en se conformant aux lois antérieures, qui leur imposaient des conditions plus ou moins dures , telles que de porter sur la poitrine un morceau d'étoffe de couleur jaune , ou sur la tête un bonnet de forme et de couleur particulières, et notamment de ne pas prolonger au delà de quinze jours leur résidence à Venise.

D’après nos idées actuelles de police publique , ces mesures paraîtront tyranniques et oppressives ; mais il faut considérer aussi que les autres gouvernements de l’Europe se montraient beaucoup plus déliants, exclusifs et hostiles à l'égard des étrangers, et qu'en somme les Juifs jouissaient à Venise d'une sécurité qu’ils n'auraient trouvée nulle part ailleurs.

La marche systématique que le gouvernement vénitien suivait à l'intérieur pour assurer à la nation la suprématie et même le monopole commercial, est d'autant plus digne d’attention que plusieurs des moyens employés sont peu d’accord avec les principes de notre économie politique moderne. Telles sont les lois qui n'accordaient qu’aux citoyens , nobles ou citadins 1 et parmi ces derniers qu'à une certaine classe (ceux dits d 'extra) , la libre importation et exportation; celles qui voulaient que tout le commerce extérieur se fît par des bâtiments vénitiens , commandés par des Vénitiens et chargés de marchandises appartenant exclusivement à des Vénitiens; celles qui défendaient aux nationaux de noliser ailleurs des navires pour le commerce du Levant, de vendre aux étrangers ni de leur acheter des bâtiments; celles qui ordonnaient que tous les navires fussent construits à Venise même et qu'avant d'être transportées ailleurs toutes les denrées et marchandises, sans distinction de provenance, arrivassent dsns ce port, considéré comme l'entrepôt général de la république; enfin, celles qui concentraient dans la capitale ou sur son territoire immédiat les fabriques exploitées par ses propres sujets*. Les dispositions relatives aux tarifs, gabelles et

qui frappaient les Turcs : on augmenta d'un tiers le prix du loyer des maisons; le ghetto fut entouré de murs très-élevés , et l'on n'y cuirait que par deux portes qui ne s'ouvraient qu'au lever du soleil et se fermaient avant la nuit. Quatre gardiens chrétiens , entretenus aux frais de ces réprouvés, se tenaient jour et nuit dans l'intérieur, et deux barques faisaient la ronde autour des murs. Tout le monde devait être rentré avant la fermeture des portes, et les contrevenants étaient punis de fortes amendes ou de la prison ; enlin , il leur était défendu d'ouvrir des synagogues, même dans l'intérieur du ghetto. Un tribut annuel, fixé d'abord à quatre mille ducats, porte ensuite à quatorze mille, ne les dispensait pas de payer les impôts comme sujets de la république. Maigre ce droit de séjour accordé , suivant les anciennes lois, pour ciuq ou dix ans, plus d'une fols et notamment eu 15*7, les Juifs furent décrétés de bannissement perpétuel : sentences qui à la vérité restaient sans exécution ou tombaient bien vile en désuétude. En 1SU, ils se constituèrent en une communauté qui prit le nom d* Université juive. Elle comprenait trois nations, les Juifs levantins , ponenlais, allemands , avait son administration intérieure, et taxait elle-même ses membres (jour le paiement du tribut et des impôts.

I. l-i citadinanza ou bourgeoisie vénitienne se composait de citadins originaires, c'est-à-dire de ceux qui l'étaieul par droit de naissance, et des étrangers qui y étaient admis sous certaines conditions.

£. Voici comment les diverses manufactures étaient réparties sur le territoire «le la république :

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douanes, formaient une législation fondée sur les principes les plus rigoureux delà prohibition, et laissaient un vaste champ aux violences ou à l'arbitraire qu’engendraient les préjugés et les passions du gouvernement aussi bien que celles des particuliers.

C’est surtout par le développement donné à sa marine que Venise acquit retic prééminence commerciale qui fut l’objet constant de son ambition. Non-seulement la république protégeait par l'apparition fréquente de ses bâtiments de guerre la vie et les biens de ses sujets établis ou faisant le trafic dans les ports étrangers: elle-même envoyait directement tous les ans plusieurs flottes marchandes , composées de gros batiments appelés galions: deux dans la mer Noire, à Caffa el à Trébizonde ; une à Constantinople et dans les ports de la Romanie ou de la Grèce; la- quatrième sur les côtes de la Syrie et de l'Asie Mineure; la cinquième visitait l'Espagne et les États barbaresques ; la sixième faisait voile pour l’Égypte, et la septième, dont nous avons déjà parlé, avait pour destination la Flandre et l’Angleterre. Chaque galion était monté, outre le commandant et les officiers nécessaires, par un certain nombre de soldats , un aumônier, un médecin et un chirurgien , auxquels on adjoignait deux jeunes nobles, de l'âge de vingt ans, afin qu’ils fissent leur apprentissage dans la navigation et le commerce. Construits , équipés , armés par l’État , ces galions étaient successivement mis à l’encan, et le spéculateur qui avait offert le plus haut prix pour la location les chargeait de marchandises de son choix. Au retour, le gouvernement en reprenait la propriété et prélevait un léger droit sur certains produits. La flotte de l'État ne pouvait se détourner de son itinéraire; d'un autre côté, il était expressément défendu aux particuliers d'envoyer leurs vaisseaux dans les ports qui lui avaient été assignés : celui que l’on aurait pris en contravention , eilt été saisi cl déclaré de bonne prise, ni plus ni moins qu'un pirate. Il est clair qu'en s'attribuant la haute direction de ces caravanes maritimes, le gouvernement de Venise ne constituait pas un monopole en sa faveur; jaloux d’exercer utilement sa marine militaire pendant la paix, de faire respecter son pavillon sur toutes les mers , il trouvait encore le moyen de venir au secours des négociants trop peu

dans le Frioul, un grand nombre de métiers à soie, des papeteries et des fabriques de laine: à Bassano, filatures de soie et fabriques de draps ; les montagnards de Salo confectionnaient des toiles et du 01 ; l'industrie de la province de Bergnme consistait à 01er des organsins, à fabriquer du papier et des étoffes de laine légères; il y avait aussi dre forges, de même que dans la province de Brescia. Celle-ci était le pays des armuriers; on y comptait aussi quelques tisserands , et on évaluait les produits de ses manufactures en lin , à 360,0fl0 livres de France ; en soie, à î, 500,000. Vérone, Vicence , Padoue , étaient riches en moulins à soie et en métiers pour la fabrication des étofTes de soie el de laine. Padoue avait de plus la fabrique des chapeaux. Murano jouissait du privilège exclusif de couler les glaces et tous les objets en verre. Les soieries de toute espèce, les dentelles, les chapeaux, l’orfèvrerie, les savonneries, les raffineries, la préparation des produits chimiques, occupaient la population manufacturière de la capitale. Quant aux salines, elles étaient principalement concentrées à Chiozxa ; mais les Vénitiens exploitaient encore , à litre de propriétaires ou de fermiers , celles de Cervia , de l'Istrie, de la Dalmattc, de la Sicile, de la cèle d’Afrique , de la mer Noire, et même d'Astracan.

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riches pour Taire eux - memes des armements. Vingt ou trente galères de mille , douze cents, deux mille tonneaux, avec une cargaison évaluée à 100,000 ducats d’or pour chacune, c'est-à-dire à plus de 1,700,000 fr. : telle était la dépense qu'il s'imposait. L'intérêt particulier y trouvait si bien son compte, qu’en 1406 le chargement de la flotte de Flandre montait à 350,000 ducats d’or; celle de Syrie, en 1417, portail des marchandises pour une valeur de 160,000 ducats, et 360,000 en numéraire, destinés à des achats dans les ports de l'Orient.

La navigation privée était en quelque sorte sous la dépendance du pouvoir, car personne à Venise ne pouvait sans autorisation expresse ni équiper, ni expédier aucun navire. Au reste, quoiqu'il en eut trois à quatre mille, appartenant pour la plupart à des patriciens, le commerce n'entreprenait guère que des expéditions de cabotage : il parcourait les deux rivages de l'Adriatique, les ports du Ponent, c'est-à-dire les côtes de Sicile, de Naples, de l'État romain, de la Toscane, de Gênes, les côtes méridionales de la France et orientales de l’Espagne, enfin les échelles du Levant, qqi n’élaient pas réservées aux flottes de la république. Là encore les jeunes nobles étaient tenus de faire quelques voyages : s’ils étaient pauvres , on les recevait gratuitement à bord , et le gouvernement leur fournissait même les moyens de faire une pacotille, tant il avait à cœur que tous les membres valides de l'État tournassent leur activité vers le négoce avec les peuples lointains.

Quant à la marine militaire , elle suivit les rapides développements de la marine marchande. Pendant les vu’ et vin* siècles, le golfe Adriatique était livré aux incursions des sauvages riverains de l'Istrie, de la Palmatie, de l’Esclavonie , auxquels se joignirent plus tard les corsaires sarrasins et barbaresques. Il fallut donr de très -bonne heure songer à se défendre contre ces nombreux ennemis. En 729, une escadre de guerre vénitienne attaque et prend Ravenne ; en 808, une autre ravage les côtes de la Palmatie ; en 827, deux batailles navales sont livrées aux Sarrasins et aux Esclavons dans l’intérieur et au dehors du golfe; en 840, soixante batiments de guerre, portant vingt mille hommes de troupes, sont détruits par les Sarrasins devant Tarente, et un an après les Vénitiens prennent leur revanche sur les côtes de l’Istrie ; en 880 , 889 el 998 , ils mettent en mer des escadres de trente, quarante vaisseaux contre les Esclavons; en 1004 , une grande flotte bat les Sarrasins , et délivre Bari qu’ils étaient sur le point de faire capituler. Dans le xi* siècle , la république soutient les efforts des Normands , maîtres de la Sicile ; elle équipe (1084 ) , contre ces mêmes Normands, qui menaçaient l'Albanie , une flotte de soixante-trois galères dont la dimension extraordinaire étonna les Grecs; bientôt après, trente-six gros navires ou dromons, quatorze galères et neuf bâtiments plus légers (les dromons réunis portaient près de dix mille hommes), sont vaincus par les Normands unis aux Siciliens, el Venise perd cinq mille hommes tués, trois mille faits prisonniers. Peu d’années

COMMERCE DES VÉNITIENS

après, une armee navale beaucoup plus forte que la précédente, et composée de vaisseaux d’une telle dimension que les Grecs les appelèrent des forteresses flottantes , sort des lagunes. En 1111 , une escadre de cent voiles, au service des croisés, fut expédiée en Syrie; en 1117, quarante galères et vingt gros navires, menacent le trône de l'empereur Manuel En 1201 , dans l’expédition contre Constantinople, Venise réunit cent dromons, soixante galères longues et soixante navires de transport portant quatre mille cinq cents chevaux et environ trente mille combattants. Français, Allemands, etc. ; elle y joint encore cinquante autres galères pour l’amour de Dieu, comme dit Villehardouin , témoin oculaire des faits qu’il rapporte. En 1268, les Vénitiens fournissent au roi saint Louis quinze gros vaisseaux qui transportent en Syrie quatre mille chevaux et dix mille hommes, et auxquels quinze galères armées donnent un efficace renfort ; bientôt après une autre flotte, composée de soixante-dix gros batiments de charge, de cent vingt galères et d’autres navires, au nombre de trois cents, transportait dans le Levant une armée de trente-cinq mille hommes, cavaliers el fantassins. Dans tout le cours du xiil* et du xiv* siècles, tour à tour vainqueurs des Génois ou vaincus par eux, les Vénitiens tiennent constamment en mer et renouvellent des flottes immenses. En 1379, en moins de deux mois , après l’entière destruction de leur marine en Istrie, Chiozza étant au pouvoir des Génois, et Venise étroitement bloquée, ils mettent sur les chantiers quarante galères avec un nombre proportionnel de petits bâtiments, à l’aide desquels ils arrêtent les progrès de l’ennemi jusqu’à ce que l’arrivée de Zéno rétablisse leurs affaires. Dans les xiv', xv' et xvi* siècles, la république, pour ainsi dire abandonnée à ellemême , tint tête â toutes le3 forces de l’empire ottoman.

Par cette rapide énumération, nous avons voulu faire ressortir les immenses, les inépuisables ressources de Venise. L’entretien d’une galère de moyenne grandeur, pendant un an , était évalué à 4,200 ducats d’or, et son approvisionnement de vivres à 7,200 ; si l’on y ajoute les frais de construction et de réparation , l’achat des armes et des munitions de guerre , on trouvera que l’armement entier ne revenait pas à moins de 20,000 ducats pour une seule campagne , et que par conséquent la sortie d’une flotte de cent galères occasionnait une dépense de 30 millions de notre monnaie.

De tout temps les Vénitiens furent très-habiles dargs l’art des constructions navales, qu’ils avaient sans doute appris des Grecs. De son côté, le gouvernement les y encourageait par des primes, et au besoin par des avances ; il avait institué des fêtes [les Régates ) au milieu desquelles l’émulation des constructeurs et des marins se déployait; enfin, les diverses corporations de la ville prenaient l’engagement d’armer, l’une un vaisseau , l’autre deux , etc Pendant plusieurs siècles, leur arsenal a passé pour une des merveilles du monde. Il n’avait que deux entrées : celle de mer était défendue par deux grosses tours carrées; précédées d’un pont-levis qu’il fallait abattre avant d’arriver jusqu'à une forte herse

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