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HISTOIRK DE VENISE.
en bronze qui servait de porte pour s'engager dans le passage pratiqué entre ces deux tours ; l'entrée de terre était remarquable par deux énormes lions de marbre, trophée qui jadis décorait le Pirée , mais qui attestait alors que Venise avait «.uceédé à Athènes dans l'empire des mers. Une haute muraille hérissée de guérites et qu'entourait à l'extérieur un large canal, formait une vaste enceinte dont le périmètre est évalué i trois milles environ. L’intérieur de l'arsenal était divisé en trois parties. Dans la première étaient les forges, les fonderies , les ateliers des métiers, les logements des officiers : la corderie rouvrait une surface de quatre cents pieds de longueur sur quatre-vingt-dix de largeur. Dans la seconde partie se trouvaient les salles d’armes, le magasin des bois, les grandes cales couvertes. La troisième était exclusivement réservée aux constructions inférieures. Trois grands bassins creusés dans l'intérieur de l'arsenal correspondaient par des canaux aux cales couvertes ; la coque une fois terminée sous les hangars, on amenait le batiment dans un de ces bassins, où il recevait le complément de son armement. Cet établissement faisait l'orgueil de la république; c'est dans son enceinte qu'elle traitait les rois et les princes qui visitaient Venise, comme si , par l’étalage de sa puissance , elle eût voulu leur faire sentir le prix de son amitié. Un raconte qu'un bAtiment de guerre fut construit et lancé sous les yeux de Henri III , roi de France, pendant un dîner qui lui avait été offert dans une des salles de l'arsenal. Les robustes Arsenaloti (ouvriers de l’arsenal), qui accomplissaient ces prodiges, formaient un corps nombreux aussi intelligent que dévoué.
Indépendamment du matériel nécessaire pour armer une grande flotte , il fallait avoir des matelots pour la servir : les contingents avaient été fixés. La capitale fournissait les équipages de cinquante galères ; les villes de la terre-ferme, douze; l'ile de Candie, dix; Capo-dTstria, l’Ile de Voglia, Biazza, Zara, Lésina, Spalato. T rail, Cursola, Cattaro, treize. Ainsi, quatre-vingt-cinq galères pouvaient sortir en peu de temps des ports de la république; dans les circonstances extraordinaires , on en armait une plus grande quantité.
C’est au moyen de cette politique active et prévoyante du gouvernement que la marine marchande et militaire des Vénitiens acquit et conserva pendant plusieurs siècles une supériorité incontestable sur toutes ses rivales, et que la ville atteignit à ce haut degré de richesse et de puissance .qu’il lui valut le titre fastueux de Heine de V Adriatique. Un recensement opéré en 1336 compte dans Venise seulement quarante mille cent hommes en état de porter les armes, et d'après un rapport fait au sénat parle doge André Mocenigo, vers l’année U 00, elle renfermait dans l'étroite enceinte de sa lagune propre trois mille trois cent quarante - cinq batiments , vingt-trois mille cinq cents matelots , et seize mille ouvriers employés dans les chantiers ou arsenaux.
Il serait inutile de lu répéter, les Vénitiens n'étaient pas parvenus sans opposition il cette haute fortune; les Crocs, les Sarrasins, lestiénuis, les Pisans,
COMMERCE DES VÉNITIENS
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et en tout temps les pirates, les avaient mis dans la nécessité d'accroitre leurs forces maritimes. Devenus les maîtres , ils exercèrent avec une rigueur inqualifiable le droit du plus fort ; non contents de protéger leur commerce, ils suscitaient mille entraves à celui des autres nations, lorsqu'ils ne réussissaient pas à l'anéantir. Ainsi , ils firent b plusieurs reprises attaquer les établissements portugais de la côte d'Afrique par les peuplades sauvages. Là où les attaques à main armée n'étaient pas possibles, ils prenaient à ferme les droits du souverain, et , en rendant onéreux aux autres l’exercice de ces droits , ils trouvaient le moyen d'écarter toute concurrence. Leur ambition croissait avec leurs succès : la suprématie des mers n’étant pas assez pour eux , il leur en fallut l'empire exclusif. Parmi les actes les plus significatifs de ces prétentions exorbitantes , il suffit de citer l’institution du capitunat du golfe (xin* siècle) , au moyen duquel ils exercèrent dans toute sa plénitude leur prétendue souveraineté sur la mer Adriatique. Ce droit exorbitant, dont ils avaient commencé à parler dès le x* siècle, ils le firent exposer et justifier par leurs légistes, en même temps qu'ils l'établissaient par la force. Dès l'origine de leur puissance maritime , les Vénitiens s'étaient chargés de fait de la police du golfe, dont ils étaient parvenus à chasser les pirates istriotes, sclavons, dalmates, normands, sarrasins, et sous ce rapport ils méritaient la reconnaissance de toutes les nations commerçantes ; mais dès cette époque aussi ils avaient commencé à entraver la libre circulation sur cette mer, et principalement celle des bâtiments de guerre. C’est pour régulariser, consacrer même cette violation du droit des gens qu'ils établirent cette institution dont on ne trouve pas d'exemple dans l’histoire , et qui cependant est restée en vigueur jusqu’à la chute de la république. Voici comment elle fonctionnait.
Des flottilles armées gardaient les embouchures de tous les fleuves qui se déversent dans l'Adriatique , et ne laissaient ni entrer ni sortir une seule barque sans l'avoir rigoureusement visitée. Deux escadres longeaient sans cesse , l’une les côtes d’Istrie et de Dalmatie, l’autre celles de la Romagne et du royaume de Naples, tandis que le capitaine du golfe, avec vingt galères stationnées à Zara ou à Corfou , était toujours prêt à se porter là où les prétentions bien ou mal fondées de la république rencontraient quelque résistance. Les navires marchands qui naviguaient entre Fano et les bouches du Pô étaient tenus de lui payer la gabelle et d'aller ensuite faire escale à Venise. Ce commandement était toujours confié à un patricien ancien officier de mer, qui prenait le titre de capitaine ou gouverneur du golfe , et chaque galère de son escadre était placée sous les ordres d’un noble appelé sopra comito. Dès le début , les Bolonais et les Anconitains , dont les intérêts étaient particulièrement froissés par celte police tracassière , essayèrent de résister, mais ils furent promptement réduits à s'y soumettre : à la longue, cette usurpation flagrante reçut une sanction volontaire ou forcée , par l'assentiment de tous les peuples et de tous les rois de l’F.urope.
1*2 HISTOIRE DF. VENISE
Venise ne souffrit jamais qu’il y fût porté atteinte , même de la manière la plus indirecte
C'est au moyen de cette prodigieuse activité, de cette sollicitude toujours éveillée , de ces empiétements continuels , de ces guerres , de ces injustices , de ces tyrannies , que Venise parvint a poser son commerce sur de larges bases et il le faire concourir à la prospérité de l'État. Grâce au commerce, le trésor public regorgeait de numéraire ; grâce au commerce , le peuple était toujours sûr d'avoir du travail, et des moyens d’existence faciles; grâce au commerce, enfin , le gouvernement pouvait constamment entretenir et sur terre et sur mer des forces respectables. Si, après avoir parcouru l'espace qu’embrassaient les spéculations des citoyens de cette république , on veut se rappeler toutes les colonies quelle a occupées, tous les territoires où elle commandait en souveraine ; si l'on considère l'immense développement de côtes ouvert à l’activité de tant de navigateurs et de spéculateurs , dont le gouvernement encourageait l’ambition , on reconnaîtra qu’aucune des nations contemporaines ne disposait alors ni d’autant d'hommes accoutumes par leur position i l’exercice de la mer, ni d’autant de terres k explorer, ni d'autant de ports pour abriter les vaisseaux, ni d’une plus grande variété de productions pour former les cargaisons. Mais, ce qui n’est pas moins remarquable que ces positions acquises en des lieux si divers , c’est l’art admirable avec lequel toutes ces ressources sont employées.
I.es colonies, toujours inquiètes, étaient gouvernées par des patriciens et contenues par des régiments de Dalmates, non moins turbulents dans leur propre pays; en compensation de ces dépenses, elles fournissaient des matelots; ces matelots remplissaient les trésors où l'on puisait la solde des Ilalmatcs, et surtout celle des compagnies de stipendiâmes qui conquéraient pour la république des provinces sur le continent , ou qui , à l’occasion, faisaient rentrer les Dalmates dans le devoir. Au milieu de cette réaction continuelle des diverses classes de la
1. Voici quelques exemples du soin que les Vénitiens apportaient à faire respecter leur souveraineté sur l'Adriatique. A la suite d'un différend avec le patriarche d’Aquilée, eu 1248, ils l’obligèrent à fermer un de ses ports à ses propres sujets. On dit plus encore: ce prince, sollicitant la permission de faire venir, sur un bâtiment de sa nation , une provision de vin qu'il avait achetée dans la Marche d'Ancèno, pour son usage personnel, cette permission lui fut refusée, mais la république voulut bien se charger elle-même des soins du transport. — Lorsqu'on 1630, l'infante Marie, sœur du roi d'Espagne, se disposait à se rendre de Naples à Trieste , accompagnée de l’armée navale espagnole, pour aller consommer son mariage avec Ferdinand, roi de Hongrie, le sénat répondit à l'ambassadeur espagnol , qui lui donnait avis de ces dispositions, «que la répu- « blique ayant la souveraineté du golfe , elle n’y laisserait jamais entrer d'autaes vaisseaux de guerre «que les siens; que si Sa Majesté catholique voulait agréer l'oiTre des galères vénitiennes, la séré* « nissime infante serait reçue avec toits les honneurs dus à son rang ; mais que si elle refusait ce « parti, la république défendrait son droit par la force. » La Seigneurie lit dire en même temps au vice- roi de Naples, par son résident , Marc-Antoine Padavini, «que si l'Espagne préférait la voie a des armes à l'honnêteté de leurs offres, il faudrait que la reine s'exposât à la bouche du canon «pour aller célébrer scs noces.» Le rui d’Espagne n'insista pas, et la république, pour lui en témoigner sa satisfaction, fit conduire â ses frais la jeune reine, avec une magnificence extraordinaire. — La fameuse et bizarre cérémonie du mariage du doge avec la mer était encore une sorte de proclamation annuelle de cette souveraineté usurpée.
COMMERCE DES VÉNITIENS
population l'une sur l'autre, toutes étaient plus ou moins attachées au gouvernement par les liens de l'intérét. Un salaire très-avantageux attirait les soldats étrangers sous les drapeaux de Saint-Marc , et les meilleurs ouvriers dans les ateliers de Venise; puis, les glaces, les armes, les étoffes, le sel , mille objets divers, sortaient de ces ateliers pour aller payer toutes les marchandises, tous les produits de l'Europe et de l'Asie.
Chaque branche de commerce attirait à Venise les capitaux de l'étranger. A leur tour, ces capitaux devenaient une nouvelle matière première sur laquelle l'industrie s’exerçait encore; les fabricants leur faisaient produire un gros intérêt par l'achat des marchandises brutes, qui, au sortir de leurs ateliers, avaient doublé, triplé, décuplé de valeur. L’industrie faisait accroître la population, l'accroissement de la population augmentait la consommation de tous les produits manufacturés , et cette consommation devenait un nouveau stimulant pour les spéculations, une nouvelle source de bénéfices. L'aisance générale, les progrès du luxe , le mouvement intérieur et extérieur, la nourriture et l'entretien des troupes , l'approvisionnement des flottes , tout devenait pour le pauvre une occasion de travail, une source de richesse pour le spéculateur et pour l'État.
C’est en se multipliant , c’est en se montrant partout , c’est en prévenant les besoins des autres peuples , c’est surtout en persévérant dans la voie qu'ils s’étaient tracée , que les Vénitiens étaient devenus pour ainsi dire le lieu des nations et qu’ils s’étaient rendus tellement nécessaires , que souvent pour faire plier leurs voisins ils n’eurent qu’à suspendre leurs relations avec eux. Ainsi le roi de Naples, Robert, étant en guerre avec la république, fut obligé de faire la paix , parce que ses sujets ne lui payaient plus aucun impôt. « Depuis que les « Vénitiens ont cessé de fréquenter nos ports , » disaient-ils dans leur requête , « la pauvreté nous accable ; nous sommes hors d'état de subvenir à nos premiers « besoins, et, è plus forte raison, de payer les taxes. » Pendant une des guerres de la république contre les Turcs, l'expédition des flottes dans le Levant et sur les côtes de Barbarie se trouva nécessairement interrompue ; mais à peine les hostilités étaient-elles éteintes, que le bey de Tunis envoya un ambassadeur solliciter le doge de reprendre ses relations commerciales avec l'Afrique.
Entre les mains de la république , le commerce était devenu non-seulement une source certaine de richesse , mais encore un instrument de puissance qui la faisait respecter de ses alliés; une arme dont elle se servait avec adresse pour châtier ses ennemis. Voilà la part du gouvernement dans cette brillante situation. Celle des particuliers n'était pas moins avantageuse : position formidable et sûreté chez eux , accès facile et privilèges chez l'étranger , protection constante sur tous les points du monde , moyens de transport nombreux et commodes , pour les hommes , les choses, les capitaux ; établissement de banques, monnaies perfectionnées , encouragements de toute espèce , crédit immense , tout concourait à faire d’un commerçant vénitien , et tout Vénitien était commer-
HISTOIRE OE VENISE
çant 1 , l’homme de l'univers qui possédait le plus libre emploi de ses facultés pour travailler à l’augmentation de son bien-être. Cette supériorité sur les autres peuples de l'Europe , ils l’exerçaient dans toute sa plénitude à l'époque où nous avons suspendu le récit des événements historiques : à mesure qu'ils se rapprocheront de notre époque, nous y trouverons l'explication des causes qui amenèrent la décadence du commerce et de l'industrie de Venise.
I. Malgré la loi qui leur interdisait le commerce, le* nobles continuèrent de s'} livrer jusqu'à l’époque où déjà la république était déchue de sa puissance. Ce ne fut qu'en 1381 que tout en se réservant la faculté de choisir son premier magistral parmi les négociants, elle exigea de lui qu'il liquidât ses affaires dans l'année qui suivrait son élection.
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