IX
relevaient jadis de l'empire d'Orient. Mahomet se laissa aisément persuader. Dans les premiers jours de juin 1180 , une flotte de cent galères sortit des Dardanelles; vers le milieu de juillet elle jetait l'anrre dans la baie d'Olrante : la ville fut emportée d'assaut le IV août suivant. La moitié des habitants massacrés, l'autre moitié réduite en esclavage, les églises profanées, les autels renversés , les saintes bannières traînées dans la boue, les images et les reliques des bienheureux jetées au milieu des flammes, ne suffirent pas à assouvir la rage des vainqueurs! L'archevêque, le gouverneur, plusieurs dignitaires ecclésiastiques, furent sciés vivants entre deux planches.
Remplis d’effroi, Sixte IV et Ferdinand conjurèrent tous les princes chrétiens de s'unir à eux pour repousser les musulmans; tous répondirent à cet appel, et envoyèrent, celui-ci des vaisseaux, celui-là des gendarmes, d'autres de simples fantassins; Venise seule se tint immobile, alléguant pour prétexte que scs traités avec l'empereur turc lui prescrivaient la plus rigoureuse neutralité. L’Italie était en proie aux plus vives alarmes; déjà le grand-vizir Achmet-fiicdik , qui commandait l’expédition , avait rassemblé vingt-cinq mille hommes à la Valonnc, et se disposait à les faire transporter à Otranle, afin de préluder à la conquête de la péninsule tout entière par celle du royaume de Naples, lorsqu’il reçut la nouvelle que Mahomet II était mort près de Nicomédie (3 mai 1V81 ), et que la guerre civile avait éclaté entre ses fils Rajazet et Zizim Abandonnant aussitôt son projet , le vizir conduisit son armée au secours de Bajazet; Otranle fut évacuée , et, chose assez singulière, plusieurs des bataillons turcs qui en formaient la garnison passèrent au service du prince dont ils avaient été appelés à conquérir les États.
A peine l'Italie se voyait-elle délivrée de la présence des Turcs , que Sixte IV et Venise réunirent leurs efforts pour écraser la maison d’Estc : le pape , afin
1 Le» malheurs de ce prince , l'accusation que certains historiens ont fait retomber sur le gouvernement de Venise, h propos de sa On prématurée, nous obligent de résumer en quelques lignes son existence et ses derniers moments. Zizim , en turc l)jim , le second liis du sultan Mahomet 11, était porphyrogênête, c'csl-â-dire qu’il reçut le jour après que son père fut monté sur le trône, et se croyait dés lors d'un rang supérieur à celui de son frère aîné Bajazet : futile di-liuclion, mais plus que suffisante pour en appeler au sort des armes dans un État despolique, on l'on ne connaît de droit réel que le droit fondé sur la force. La force manqua à Zizim. Vaincu en Asie en t ISZ, dans une bataille des plus meunières, il fut oblige de s'embarquer en Cilicie et de se réfugier à Ithodes, oit il implora la protection des chevaliers de Snlnl-Jean. Ceux-ci n'osant pas conserver sur les frontières mêmes de l'Asie un hôte dont la présence pouvait attirer sur eux toutes les forces du grand-seigneur, renvoyèrent en France, où iis le tirent garder soigneusement dans une commanderie do leur ordre , silnée dans la province d'Auvergne. Bajazel offrit des sommes immenses , des reliques , des privilèges de tont genre, (tour que son malheureux Irère lui fût livré; mais le grand maltru ferma l'oreille à toutes ces propositions. Innocent VIII , monté sur le trône pontifical en lis», ayant exprimé A Charles VIII le désir d'avoir Zizim prés de lui, Zizim hit livré à ses envoyés et conduit à Rome, où après quelques témoignages de respect et de considération il ne trouva pluqu’une honorable prison, rendue assez supportable par les quarante mille ducats que le sultan payait annuellement au chef spirituel de la chrétienté. Cependant Charles VIII s’étant rendu a Home en tfV7, réclama la garde du prince musulman. Alexandre VI, qui régnait alors, y consentit après
HISTOIRE DE VENISE
d'acquérir de nouveaux apanages dont il doterait ses neveux; la république, afin de s'agrandir. Cette dernière avait contre Hercule I" d’Este, duc de Ferrare, les mêmes motifs d’animosité qu'autrefois contre la maison de Carrare ; non content de tirer du sel de Commachio, ce prince exigeait que les Vénitiens lui pavassent un droit de navigation pour tout ce qu’ils transportaient de cette denrée au moyen de la navigation du PO; en outre il élevait des prétentions de limites qui ne convenaient d’aucune manière à la Seigneurie. En vain Hercule essaya-t-il de se justifier, en vain fit-il toutes les avances imaginables pour entrer en accommodement , la guerre lui fut déclarée , le 3 mai 1 482, au nom du doge et du pape. Le marquis de Montferrat, la république de Gènes et l'État de Parme prirent parti contre lui; Ferdinand de Naples, son beau-père, le duc de Milan et la république de Florence, embrassèrent chaudement sa cause, et admirent à leur alliance le marquis de Mantouc, la république de Bologne, la maison Colonna elle-même , qui reçut garnison dans ses fiefs de Marino et de Genaziano, presque aux portes de Rome. L’Italie se trouvait encore une fois divisée en deux grandes ligues décidées à se faire une guerre sanglante.
Sixte IV envoya une armée dans les Marches , que devaient traverser les troupes napolitaines pour arriver à Ferrare ; la république fit entrer une escadre dans le PO , s’empara de quelques places fortes situées sur ce fleuve, et son armée de terre envahit la Polésine de Rovigo , sans y obtenir de bien grands succès ; mais lorsque les troupes papales et les troupes génoises l'eurent ralliée, les affaires changèrent de face : Rovigo, Commachio, Landenara, firent leur soumission volontaire ou forcée. Dès le mois d'août, les Vénitiens s’étaient emparés de la Radia , dernier château qui restât au duc dans la Polésine ; Ferrare ellemême, sans que l'ennemi fût à ses portes , souffrait de tous les maux qu'un siège entraîne à sa suite , et particulièrement de la famine , les habitants des contrées
beaucoup de difficulté»; mai» Zizim mourut peu de jours après avoir été remis entre les mains du monarque français. Coin mi nés, auteur contemporain, et attaché au service de Charles VIII, assure que le prince avait été empoisonné auparavant ; quelques historiens accusent même le souverain pontife d'avoir fait jeter du poison dans le sucre que Zizim prenait à tous ses repas; d'antres enfin imputent ce crime aux Vénitiens. « Ce qui fait soupçonner, » ajoute Coinmiucs , « que ceux-ci « n’étaient |ias entièrement innocents, c'est que le jour que les Vénitiens surent la mort du frère « du Turc, que le pape avait baillé entre les mains du roi, ils délibérèrent de le faire savoir an « Turc par uii de leurs secrétaires , et commandèrent qu'aucun navire ne passât la nuit entre deux « châteaux qui font l’entrée du golfe de Venise, et ils firent faire le guet. La jalousie des Vénitiens « et du pape , » dit Mezcrai , « fit avorter ces belles espérances ; ils avaient empoisonné ce prince « avant que de le mettre entre les mains des Français, n Mais le témoignage de eel historien bilieux et misanthrope , qui croyait trop facilement au crime , n'est pas d'un grand poids. M. Henry Martin, dans sa nouvelle Histoire de France s'exprime ainsi : « Djem expira le 26 février 1495, des « suites d'un poison lent qu'on lui avait Tait prendre avant son départ de Rome; le pape Alexan- « dre YI avait gagué ainsi les trois cent mille ducats offerts par Bajazel pour délivrer son frère n des angoisses de ce monde et l’envoyer dans un monde meilleur .» Laquelle de ces deux opinions faut-il adopter? Aucune , selon nous, car il en est de la mort de Zizim comme de tant d’autres événements : l'absence de preuves et de renseignements officiels ne permet de les apprécier qu’avec une excessive cireonft|tectiou.