GUERRE AVEC LA TURQUIE
concourir à l'anéantissement de Venise. La proposition acceptée avec empressement , on n'attendait plus qu’une occasion favorable pour commencer, lorsqu'elle se présenta d’elle-môme. Dans une de ses croisières , Nicolas de Pcsaro, amiral de la flotte vénitienne, ayant rencontré une galère turque, la coula à fond parce qu'elle refusait d’amener son pavillon, selon le cérémonial usité. Aussitôt le sénat, inquiet des suites que pouvait avoir cet acte de sévérité, envoya à Constantinople Andréa Zanchani afin d'apaisèr le divan, de resserrer même les liens de l’amitié qui existait entre çux. Lé sultan ne s’y refusa pas, mais il eut la prétention de faire rédiger en langue latine l’acte qu’on lui demandait, ce* qui, d'après ses opinions, lui permettait d’en respecter ou d’en violer la teneur suivant sa convenance. Après avoir fait sous main des armements considérables, il réduisit en esclavage les Vénitiens établis à Constantinople et envoya dans la Méditerranée deux cent soixante-dix vaisseaux, tandis qu’une armée nombreuse se portait sur la Dalmatic. Venise ne put mettre en mer que cent quarante batiments, parmi lesquels quarante-six galères seulement, et en confia le commandement à l’amiral Antonio Grimani , qui avait glorieusement servi durant la guerre contre Charles VIH.
Au mois d’août 1499, Grimani rencontra la flotte turque près de Modon, et fut d’abord effrayé de cet immense déploiement de forces; mais lorsqu’il en eut reconnu la composition , il se rassura complètement. Les vaisseaux turcs étaient mal armés, mal gouvernés ; leurs équipages, composés d’hommes arrachés tout récemment aux travaux de l’agriculture, n’étaient soumis à aucune discipline, , et craignaient la bataille autant que leurs adversaires la désiraient. Aussi, chaque fois que les chrétiens paraissaient se disposer à l’attaque, les musulmans se retiraient-ils dans Porto-I.ongo. Les deux flottes étaient depuis plusieurs jours en présence , lorsque Lorédan, qui commandait une simple galère , ayant remarqué un vaisseau->turc, du port de quatre mille tonneaux, constamment placé en dehors de la ligne d’embossage , résolut de l'attaquer, et fit part de son dessein à un cnpitainc albanais, qui lui demanda l'honneur de partager les périls de l’exécution. Les deux galères abordent vivement leur colossal adversaire, s'attachent à ses flancs avec leurs harpons, et les matelots se préparent à l’abordage. Le capitaine turc , qui malgré ses mille hommes d'équipage désespérait de se tirer d’affaire à son honneur, les couvrait de feux grégeois; mais, par la maladresse de ses gens, l’incendie se déclara sur son propre bord , et tout le monde, amis ou ennemis , périt soit dans les flammes , soit dans les flots. Lorédan , voyant sa tentative avorter, s'enveloppa dans son pavillon et attendit héroïquement la mort. A cette vue, le découragement s’empara des Vénitiens, et Grimani se retira honteusement à Pradano, sur la côte du Péloponèse. Là , sur l'avis qu'il reçut qu'une flotte française de vingt-deux galères, offerte à la Seigneurie par Louis XII , avait jeté l’ancre dans le port de Zante , il courut la chercher , puis revint avec elle parader devant les musulmans, qui n’osèrent pas non plus
HISTOIRE DK VENISE.
l'attaquer. Impatientés par leur inutile canonnade, les Français se retirèrent. Pendant ce temps si mal employé, les Turcs avaient formé le siège de Lépante : Grimani n’eut pas le courage de la secourir, et elle se rendit en voyant la (lotte s'éloigner. Tant d'impéritie méritait un châtiment sévère : l'amiral , dépouillé de » ses titres et de ses honneurs, en Tut quitte pour un exil dans les- Iles de Chezzo et d'Ozero , situées dans le golfe de Carnero.
Les troupes de terre vénitiennes ne montrèrent pas plus de courage que les marins. Iskender-Pacha , gouverneur de Bosnie . chargé par Bajazet d'envahir le Frioul et la Carinthie , entra sans résistance dans ces provinces. Un général de la' république devait défendre les bords de ITsonzo et s'établir dans le cénp de Gradiska ; mais, soit lâcheté , soit excès de prudence , il ne permit point à ses soldats de sortir de leurs retranchements. Iskender-Bey franchit l'Isonzo avec sept mille cavaliers, en envoya deux mille au delà du Tagliamento ,' et une de scs divisions poussa même jusqu'à Vicence ; d'autres corps réduisirent en cèndres cent trente-deux bourgs ou villages, et ravagèrent la Carniole et la Dalmatie ; des bandes de fuyards , s'échappant du Frioul, de Trévise, de Padoue même, allèrent s'enfermer dans Venise; la campagne fut délaissée jusqu'au bord des lagunes. Après y avoir enlevé de nombreux captifs , dont ils massacrèrent une partie avant de repasser le Tagliamento, les Turcs rentrèrent sur leur territoire.
Découragés par le mauvais succès de cette campagne, et désireux de pouvoir diriger toute leur attention sur les affaires de l'Italie , dont les révolutions devenaient de jour en jour plus importantes , les Vénitiens envoyèrent , au comment-ement de l'an 1500, une ambassade au grand-turc pour obtenir la paix, la restitution de Lépante ainsi que la liberté de leurs marchands qu’il retenait comme prisonniers dans toute l'étendue de son empire. Bajazet répondit qu'il n'écouterait aucune proposition que, la république ne lui edt cédé préalablement Modon, Coron, Napoli de Malvoisie, et si elle ne s'engageait en outre à lui payer un tribut annuel de douze mille ducats. Ces exigences rompirent les négociations. Daüth-Pacha entra dans le Péloponèse avec une armée formidable, tandis que la flotte du sultan attaquait, du côté de la mer, les villes dont il avait demandé la cession, et les Turcs s'emparèrent successivement de Modon, de Navarin et dé Coron. Napoli de Malvoisie , défendu par le brave Paul Contarino, résista seule à leurs efforts. De leur côté, les Vénitiens s'emparèrent de Céphalnnie, que Mahomet avait conquise vers la fin de son règne ; bien faible compensation “pour tant de pertes!
Craignant de ne pouvoir arrêter les rapides progrès des armes musulmanes, Venise demanda du secours aux princes de la chrétienté. A cette époque, la guerre contre les infidèles était encore regardée comme un devoir; tous répondirent avec empressement à son cri de détresse. Alexandre VI fit armer vingt galères, qu'il envoya rallier à Zante la flotte de la république ; Kavenstein , gouver-