COALITION CONTRE VENISE
que leur adressa Louis sur la nécessité où il s’était trouvé de complaire à sa noblesse et à ses peuples ; mais ils ne montrèrent aucun empressement pour réaliser l’invasion convenue.
De son côté, la Seigneurie n'avait d'autre pensée que de désunir la ligue : elle fit des soumissions au pape ; et Jules II céda , mais pour revenir encore à sa première détermination. La république de Gènes haïssait la domination Française; à l'instigation des Vénitiens elle se révolta et se mit sous la protection de l’Empereur. Aussitôt Louis XII passe les Alpes avec une armée formidable, bat les Génois sur les hauteurs de Belvédère, leur enlève la forteresse de la Lanterne, et les réduit à invoquer sa clémence. Sa clémence! ils ne rencontrèrent qu’une rigueur inouïe. Le roi fit pendre le doge et soixante-dix-neuf des premiers citoyens , condamna la ville à une contribution militaire de trois cent mille florins , somme égale au produit de la taille dans tout le royaume de France pendant six mois; enfin, il fit brûler tous les privilèges de Gènes et le traité par lequel la France les avait garantis.
Cette terrible exécution répandit l’alarme chez les ennemis avoués ou secrets de Louis XII : les Vénitiens et le roi d'Aragon, craignant de le voir redevenir maître de l’Italie, envoyèrent des ambassadeurs le féliciter de sa victoire; l’Empereur, au contraire, donnant un libre cours à son ressentiment, se disposa à faire, comme il le disait, a une guerre à outrance aux Français». Il était parvenu à échauffer les Allemands de son enthousiasme, et déjà l'on annonçait que l'année suivante une nombreuse armée entrerait en Italie afin d’en chasser les Français et de rendre le dudié de Milan au fils de Ludovic Sforza ' ; mais les Suisses se refusèrent à lui fournir les troupes dont il avait besoin , et les Vénitiens, qui avaient regagné l'amitié douteuse de Louis XII, lui interdirent le passage sur leur territoire. Transporté de fureur, Maximilien fit marcher ses Allemands sur le Frioul et attaqua les frontières de lu république, où il trouva l'armée vénitienne , appuyée d'un corps de six mille Français , prête à lui résister. Après quelques rencontres dans lesquelles ils n'eurent pas toujours l’avantage, les Impériaux , qui ne recevaient ni vivres ni solde , se débandèrent , et les Vénitiens s’étant emparés deGoritz, de Trieste et de Fiume, qu'ils convoitaient depuis longtemps, conclurent avec l’Empereur une trêve de trois ans, malgré les protestations du roi de France |20 avril 1508 1.
Entre Maximilien, honteux de sa récente défaite, et le juste courroux de Louis XII , Venise tenait une position fort inquiétante. Pour la rendre plus difficile encore , le pape se chargea de rapprocher les deux monarques en faisant revivre la coalition de 1 50V. Maximilien et Louis écoutèrent avec empressement ses propositions, et des conférences s’ouvrirent à Cambrai , dans lesquelles le cardinal d'Amboise représenta la France. Marguerite d’Autriche, gouvernante des
1. Ce Ois de Ludovic Sforta émit le beau-frère de l’Empereur, el comme lui s'appelait Maximilien.
HISTOIRE DE VENISE
Pajs-Bas, femme d’une rare habileté, y prit part nu nom de son père. Ces négociations, qu'il est permis de considérer comme une nouvelle édition du traité de Blois , se terminèrent par la formation d'une ligue entre le pape, l’Empereur et les rois de France et d’Aragon , dans le but de reconquérir les domaines que la république leur avait enlevés. Louis XII devait commencer l’attaque le 1" avril 1509; Ferdinand III, entrer en lice un peu plus tard ; le pape, mettre le territoire de Venise en interdit et requérir l'assistance de Mavimilien, qu’il délierait du serment par lui prêté lors de la trêve conclue avec la Seigneurie , et après un delai de quarante jours Mavimilien serait tenu de se mettre en campagne. Enfin, les rois d’Angleterre et de Hongrie, ainsi que tous les princes de la chrétienté, étaient invités à prendre port à cette espèce de croisade. Les confédérés s'engagèrent à ne pas déposer les armes avant que le saint-père eût repris Kavennc , Cervia, Faenza et Kimini ; que l'Empereur eut recouvré Viccnce, Vérone et Padoue, au nom de l'Empire, Trévise, le Frioul, Roveredo, Goritz, Trieste, Fiume, au nom de la maison d'Autriche; le roi de France se réservait toujours Brescia, Bergame. Crème, Crémone et la Ghiara d'Adda ; enfin le roi d’Aragon reprendrait Troni , Hrindes , titrante , Gallipoli et tout ce qui appartenait au royaume de Naples. Tel était l'esprit et le but de cette fameuse coalition qui pendant sept ans ensanglanta l'Italie et dont le souvenir est conservé dans l'histoire sous le nom de ligue de Cambrai. Pour en exprimer la valeur morale, il suffit de rappeler que Louis XII était encore l'allié de la république, le roi de Naples son débiteur de sommes considérables, Maximilien lié par une trêve avec elle ; que Jules II, enfin, avait transigé pour sa principale affaire !
Quoique sans alliés, Venise envisagea de sang-froid le danger : d’une part, elle espérait que la coalition , composée d'éléments si hétérogènes , ne tarderait pas è se dissoudre d’elle-même; de l'autre, elle comptait sur les troupes que ses trésors lui permettraient de prendre à sa solde ; et pourvu qu'elle repoussât la première agression , elle était assurée de son salut , car la versatilité du pape et celle de l'Empereur, les empêcheraient l’un et l'autre de pousser jusqu'au bout une entreprise diamétralement opposée à leurs véritables intérêts. La Seigneurie , sans rien livrer aux chances du hasard , se prépara donc à une vigoureuse résistance. Malheureusement , plusieurs circonstances fâcheuses , pronostics de mauvais augure, vinrent ébranler la confiance du peuple, toujours superstitieux à la veille des grands événements : le magasin h poudre de l’arsenal de Venise sauta en l'air; la foudre frappa et entr'ouvrit les murailles de la forteresse de Brescia ; un navire qui portait dix mille ducats pour la solde des troupes fut englouti dans les flots ; enfin , un incendie dévora les archives de la république. Le peuple était consterné : l'attitude impassible du gouvernement ramena l'espoir, et la plus belle armée que l'Italie eût encore vue rétablit complètement la confiance. Les célèbres condottieri qui commandaient réunirent sur l'Oglio jusqu'à deux mille lances, quinze cents chevau-légers italiens, dix-huit cents Stra-
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diotes , dix-huit mille fantassins soldés, et douze mille hommes de leurs bandes. Nicolas Orsini , comte de Pitigliano , reçut le titre de capitaine général , et Barthélemi d’Alviano, de la même famille, celui de gouverneur; Georges f.ornaro et André Gritti , tous les deux fort habiles dans la diplomatie et dans la science de la guerre , furent nommés provéditcurs. Égale à celles que pouvaient mettre sur pied les plus puissants monarques , cette armée avait la mission spéciale de tenir tête à Louis XII; on ne laissa que quelques faibles corps de troupes sur les confins du Tyrol, du Mantouan et du Ferrarais; les ports étaient tenus en bon état de défense.
L'armée du roi franchit les Alpes au commencement d'avril : composée de deux mille trois cents lances françaises et lombardes , de dix à douze mille fantassins français et de six à huit mille Suisses, avec deux ou trois mille pionniers, elle traînait à sa suite une artillerie formidable. L'infanterie nationale, composée de volontaires ou aventuriers levés dans toutes les provinces, était pour la première fois commandée par des capitaines de haute renommée, tels que le sire de Molard , le sire de Vandenesse, le cadet de Duras, l'illustre Pierre du Terrail , dont le nom populaire est celui de chevalier Dayard. A peine l'avant-garde, aux ordres de Chaumont d'Amboise , fut-elle entrée sur le territoire de la Seigneurie, que le pape publia une bulle dans laquelle , après avoir énuméré les injures multipliées des Vénitiens envers les souverains pontifes , il les sommait de restituer sous vingt-quatre jours toutes leurs usurpations, avec les revenus qu'ils en avaient tirés, les déclarant, en cas de désobéissance, criminels de lèse-majesté divine, et invitant tous les chrétiens à les traiter en ennemis publics , à s'emparer de leurs biens, à réduire leurs personnes en esclavage (27 avril 1509}. Mais les foudres du Vatican avaient beaucoup perdu de leur antique influence ; les Vénitiens n'en tinrent aucun compte, et quelques membres de la ligue , bien décidés à ne se mettre en mouvement qu'après avoir jugé, par les succès de Louis, du résultat de la campagne, ne se laissèrent pas éblouir. Le roi de Naples fit plus encore; il déclara secrètement à la Seigneurie qu'il ignorait les motifs qu'avait eus Louis XII pour l'attaquer, et lui offrit tous les bons offices qu'elle était en droit d'attendre de sa bienveillance.
Pendant que les Français s'occupaient à surprendre et à saccager les places de f extrême frontière, les Conseils travaillaient h leurs plans de campagne : d'Alviano, qui se distinguait par la hardiesse de scs desseins et par la promptitude de leur exécution , proposait de porter la guerre dans le pays ennemi avant que Louis XII eût concentré ses troupes; Pitigliano, au contraire, général d'une excessive prudence, soutenait qu'il ne fallait pas même essayer de défendre les terres de la Ghiara d'Adda, mais laisser s’amortir la première ardeur des Français et ne pas sortir du camp retranché des Orci. Le sénat rejeta le conseil d'Alviano comme trop audacieux, celui de Pitigliano comme trop timide, et décida que formée vénitienne déjà rassemblée sur l’Oglio, serait conduite sur l’Adda,
HISTOIRE DE VENISE
prescrivant en même temps d'éviter la bataille , à moins de nécessité urgente ou d’une occasion très-favorable.
Quoique toutes ses troupes ne fussent pas encore entrées en ligne, le roi de France commença les hostilités. Chaumont d’Amboise passa l'Adda, près de Cassano , avec trois mille chevaux et six mille fantassins, emporta presque sans coup férir la petite ville de Treviglio, et quelques autres forteresses moins importantes, puis se replia sur l'armée royale, qui achevait de se concentrer, en laissant garnison dans la place. Les Vénitiens n'avaient pas encore quitté Pontevico ; lorsqu'ils apprirent ce coup de main , ils jugèrent à propos de ne pas laisser les Français s'en féliciter longtemps. Dans le conseil, d’Alviano s’opposait à cette résolution : il ne faut, disait-il, s'approcher de l'ennemi qu autant qu'on veut l'attaquer ; il est contradictoire de marcher en avant et de vouloir conserver la défensive. On ne l’écouta pas. Après s'élre assuré de la Rivolta , on alla attaquer Treviglio , qui se rendit dès les premiers coups de canon.
Le même jour, Louis XII arrivait sur la rive droite de l’Adda avec vingt mille fantassins et dix mille cavaliers; le lendemain il fit jeter trois ponts au-dessous de Cassano. D’Alviano, qui sentait la nécessité de se rendre maître du passage s'efforçait d'arracher ses soldats aux joies du pillage : ne pouvant y réussir, il brilla Treviglio, mais un peu tard; il n'était plus séparé des Français par aucun obstacle. Se trouvant inférieur en forces, il se retira dans une position avantageuse aux environs de la ville , tandis que ses adversaires établissaient leur camp à un mille de distance. Ceux-ci, à leur tour, reconnurent qu’il était trop dangereux de l'attaquer, et marchèrent sur Pandino afin d'intercepter les convois qui lui arrivaient de Crème et de Crémone. Pendant qu’ils longeaient le cours excessivement sinueux de la rivière, d'Alviano essaya, en parcourant la ligne droite , d’arriver à une seconde position plus rapprochée de Crème et tout aussi avantageuse que celle qu'il occupait; mais à la jonction des deux routes, au village de Vaila ou Agnadel ; Aynadtllo ) , son arrière-garde se trouva presque en contact avec l'avant-garde française, la présence de Chaumont d'Amboise et de Jean-Jacques Trivulce fit bouillonner le sang du général vénitien, qui se tenait à la queue de ses colonnes ; il s'arrête, offre le combat, et en instruit Pitigliano. Son terrain était très-bien choisi : son front de bataille, que protégeaient six pièces de canon , était défendu parle lit d'un torrent desséché; sur ses deux flancs il avait disposé de l'artillerie , et le gros de ses troupes s'étendait au milieu de vignobles entourés de fossés, c’est-à-dire inaccessibles à la cavalerie. Sans se laisser intimider, les nôtres s’élancent pour enlever la position; mais le passage du ravin rompt leur ordonnance, et d’Alviano les charge à outrance, les repousse jusque dans la plaine.
Voyant son avant-garde compromise, le roi accourut avec le gros de ses troupes, et ce mouvement rapide fixa la fortune de la journée. Assailli par l’armée française tout entière , le général vénitien soutint le combat pendant trois
BATAILLE ll'AGNADKL •
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heures, avec la plus grande bravoure, comptant toujours sur l'arrivée de Pitigliano. Au lieu de son collègue', il vit déboucher sur ses derrières l'arrière-garde française , qui , conduite par le chevalier Bayard, avait traversé des fossés rem plis d'eau. Saisie d'effroi , sa cavalerie se met a la débandade; mais son infanterie, formée principalement d'aventuriers romagnols, appelés les Brisighetla 1 , ne cessa de tenir ferme ; accablés sous le nombre, ils se liront tuer presque jusqu'au dernier. D'Alviano, blessé nu visage, fut fait prisonnier. Conduit nu pavillon du roi qui , nu dire de Fleuranges , l’accueillit avec distinction , lui promit bon traitement et bonne prison , et l'engagea à avoir bonne patience, « Ainsi l'aurai-je , » répliqua le condottiere avec une courtoisie mêlée de fierté ; « si j'eusse gagné la « bataille, j’étais le plus victorieux homme du monde, et nonobstant que je l'aie » perdue , encore ai-je grand honneur d’avoir eu en bataille un roi de France en o personne contre moi. c Dans cette journée (H mai 1509), les Vénitiens perdirent six à sept mille hommes , vingt pièces de grosse, artillerie, la plus grande partie de leurs bagages, et tout le pays situé entre l'Adda et l’Oglio. Leurs débris ne trouvèrent aucun refuge; les villes devant lesquelles ils se présentèrent fermaient leurs portes , dans la crainté d’exciter la colère des Français ; et Pitigliano fut contraint de se replier sur Mestre, au bord des lagunes.
LouisXII poursuivit sa victoire avec une rapidité qui fait plus d'honneur encore à ses talents militaires que les dispositions prises pour l’obtenir. Dès le lendemain il se présenta devant Caravaggio, qui se rendit sans conditions; en peu de jours Bergame lui envoya ses clefs (17 mai), et Bresria arbora le drapeau français ; Crème, Crémone, Pizzighettone, suivirent successivement cet exemple ; Peschiera , qui commande l’extrémité méridionale du lac de Garde et le cours du Mincio , fut enlevée d'assaut , la garnison passée au fil de l'épée, et le gouverneur, André de Riva , pendu aux créneaux avec son fils. I.e roi recevait à composition les villes et les bourgs qui se soumettaient , mais se montrait impitoyable envers ceux qui faisaient résistance. En quinze jours il recouvra les anciennes dépendances du Milanais , le pays entre l’Adda et le lac de Garde. Il aurait pu porter plus loin ses prétentions , car Vérone , Vircnce et Padoue lui envoyèrent leurs clefs ; mais Louis ne voulut point empiéter sur les droits de Maximilien , et remit ces clefs au représentant de l'Empereur, quoiqu’il n’eilt envoyé dans le Frioul qu’une poignée de soldais, nu lieu d'y paraître en personne à la tète d'une armée.
La nouvelle de ces désastres porta la consternation dans Venise : hommes , femmes, enfants , vieillards , se répandent sur les places publiques , ou se pressent dans les églises ; on s’aborde , on s’interroge sans se connaître. Bientôt des bruits sinistres, partis d’une source inconnue, naissent, croissent, se propagent avec
I. Ils avaient reçu de Naldo de Brisigliella , dans le val de Lamone, leur nom et leur organisation; par la suite, l'infanterie vénitienne adopta leurs couleurs et leur ordonnance, c'est-à-dire la casaque mi-partie de rouge et de blanc.
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la rapidité de l’étincelle électrique : l'armée du pape est à Havenne ! le marquis de Mantoue a repris Asola et Lonato ! une flotte nragonaise s'est emparée des ports napolitains! le due de Ferrare envahit la Polésine ! les habitants de Trieste , secondés par les paysans , ont chassé la garnison vénitienne ! les Allemands arrivent par Cadore et par Trente ! Malheureusement ces rumeurs n'avaient rien d'exagéré : semblables à une bande de vautours qui s'abat sur une proie palpitante , les coalisés attaquaient de toutes parts les vaincus d’Agnadel ; la république semblait menacée d'une prochaine dissolution. Dans l'intérieur, le sénat se défiait également de cette foule d'étrangers que le commerce attirait à Venise, et de ces plébéiens exclus de toute participation au gouvernement; la désertion faisait fondre l'armée, si imposante un mois auparavant : il ne s’y conservait ni ordre ni discipline.
Au milieu de ses dangers, le gouvernement conserva la plus admirable présence d'esprit : le sénat envoya féliciter sur sa conduite le comte Pitigliano, qui toutefois fut remplacé par Prosper Colonna, en ce moment sur les frontières du royaume de Naples ; des patriciens influents furent chargés de rallier les troupes, de relever leur moral , d'en rassembler de nouvelles ; on arma cinquante galères ; les particuliers portèrent au trésor public leur argent , leurs bijoux , ce qu'ils avaient de plus précieux ; on expulsa de Venise les étrangers oisifs ; on fit construire des moulins, creuser des citernes, amasser des blés, examiner l’état des canaux, enlever les balises , armer les citoyens. La loi qui fermait les ports de la république aux bâtiments étrangers chargés de vivres fut temporairement révoquée , ainsi que celle qui interdisait à la noblesse tout autre service que celui de la marine ; on encouragea tous les genres de dévouement par la promesse de récompenses civiques. Enfin, déliant du serment de fidélité des sujets qu'elle était impuissante à défendre, la Seigneurie autorisa ses provinces de terre-ferme à traiter avec l’ennemi selon leurs intérêts ; mesure habile , qui en lui conservant l’affection de ces provinces , jeta des ferments de discorde parmi ses spoliateurs. Non contente de ces sages dispositions , elle tenta la voie des négociations : Maximilien rejeta toutes ses ouvertures ; Ferdinand d'Aragon voulut temporiser ; mais le pape , désireux de ne rien compromettre , les accueillit favorablement et promit de lever l’interdit. Louis XII, après avoir ramené ses troupes dans le Milanais , était retourné en France. La position commentait donc à s'éclaircir, et Venise reprit courage en considérant le faible nombre des troupes impériales qui occupaient ses domaines.
L'arrogance et les excès de la noblesse gibeline , qui s'était emparée du pouvoir dans les villes abandonnées à leurs propres forces , amenèrent une prompte réaction. Les ritadins, le peuple des campagnes, ne pouvaient supporter le joug de ces petites oligarchies locales ; laissant éclater leur mépris, ils se tournèrent vers la puissante aristocratie qui leur assurait la liberté civile à défaut de liberté politique . et la haine de l'étranger, du Tedettco, se réveilla avec une énergie
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vraiment héroïque. T révise chassa ses nobles et les officiers de l'Empereur; une brusque attaque , secondée par tous les paysans de la contrée , rendit à In république la grande cité de Padoue (17 juillet 1509’; le marquis de Mantoue fut fait prisonnier dans une bourgade ; Maximilien eut même perdu Vérone , Vicejice et tout ce qu’il occupait, si sept cents lances françaises, aux ordres de La Palisse et de Bayard, n'étaient venues prêter main-forte aux Impériaux.
A cette nouvelle , Maximilien sort de son apathie. Une armée allemande entre dans le Padouan , le Vicentin , le Véronais , le Frioul et l’Istrie ; les contingents de la France et de l'Espagne, ceux du pape et des princes italiens, arrivent , et vers le mois de septembre un camp immense s'est formé autour de Padoue. Mais Pitigliano y commande; d'illustres condottieri sont à la tête de la cavalerie, composée de six cents lances, de quinze cents chevau-légers et de quinze cents Stradiotes ; douze mille fantassins, les plus braves de l’Italie, sont appuyés par dix mille Esclavons , Grecs et Albanais , tirés des galères de la république ; une double ligne de fossés et de remparts, dont se sont accrues les anciennes murailles, se hérisse de canons; les habitants des campagnes, réfugiés dans la ville avec leurs moissons et leurs troupeaux, compléteront la défense. Venise l'a bien compris , son salut dépend de la perte ou de la conservation de Padoue*.
Les Italiens ne connaissaient encore de l'Empereur que sa versatilité , son manque de foi et ses dissipations ; dès le commencement du siège, il déploya cette activité , cette intelligence militaire, cette bravoure personnelle, qui ont rendu sa mémoire si chère aux Allemands. Son quartier général fut établi à demi-portée du canon de la place , et sans cesse il en bravait le feu pour se rendre au milieu de ses travailleurs, afin de les stimuler par sa présence. Au lieu d’investir complètement la ville, qui présentait un immense développement , il choisit pour point d'attaque les fortifications destinées k couvrir la porte de Coda-Lunga, et en cinq jours les batteries étaient montées. Quatre jours après , de larges brèches devinrent praticables et les troupes reçurent l’ordre de se préparer à un assaut général ; mais les Padouans étant parvenus k réparer leurs murs et à introduire de nouvelles eaux dans les fossés pendant la nuit, il fallut employer vingt-quatre heures à faire écouler ces eaux, à pratiquer de nouveaux éboulcments. Un premier, un second assaut furent infructueux ; dans le troisième les assiégeants couronnaient les parapets de la première enceinte, lorsque l’explosion d’une mine ensevelit la plupart d’entre eux sous les débris fumants, et força les autres è la
1. L'armée impériale était bien plus nombreuse encore que la garnison de Padoue : Guirciardini l'évalue à trente-deux mille fantassins allemands, espagnols, italiens, mille lances italiennes et sept cents lances françaises, sans compter la gendarmerie allemande, les canonniers et la multitude confuse de pionniers et de valets qui toujours suivent les gens de guerre. L'artillerie , la plus nombreuse qu'on eût jamais vue, comptait deux cents Itombardes et canons de gros calibre montés sur leurs affûts. Parmi les combattants, on distinguait un 1k>ii nombre des vieux compagnons «farmes de Gonzalve de Conloue et de soldats formés à l'école de ce grand capitaine.
HISTOIRE DE VENISE
retraite. En vain l'Empereur persiste à continuer un siège meurtrier; en vain il épuise ses forces par des tentatives journalières dont aucune ne l’approche de son but : le cœur rempli de rage, il disperse son armée, et va cacher sa confusion dans ses propres États. Délivrés de toute crainte, les Vénitiens tournèrent aussitôt leurs urmcs contre Vicence qu’ils reprirent aisément, et menacèrent môme les Français renfermés dans Vérone.
La Seigneurie ne pouvait pardonner à de faibles voisins, qui avaient si longtemps vécu sous sa protection , d’avoir proOté de ses désastres pour l’attaquer.
I ne division de l'armée de terre entra dans le duché de Ferrare , tandis que l'amiral Ange Trevisani franchissait avec une forte escadre la Bocca-delle-Fornaci (l'une des embouchures du Pô), allait brûler Corbola et ravager les deux rives du fleuve. Palais, (bateaux , villages, rien ne fut épargné. Au bruit de sa marche, le successeur d'IIercule, Alphonse I", qui possédait la plus belle artillerie de l’Europe , avait fait dresser des batteries rasantes à Lagoscuro , petit port sur le Pô , situé à deux milles de Ferrare , et lorsque Trevisani s’y présenta, les galères vénitiennes , couvertes par une pluie de mitraille . furent obligées de rebrousser jusqu'à Polisella où l'amiral, alin de les mettre en sûreté, éleva des deux côtés du fleuve deux bastions qu'il réunit au moyen d'un pont. Alphonse courut l'y attaquer, mais il échoua dans son entreprise , et • pour faire diversion, les Français qui étaient restés dans ses États se portèrent sur Vicenre. Pendant la nuit du 20 au 21 décembre , le duc fit établir ses batteries au-dessus et au-dessous de Polisella, sur un développement de trois milles d'étendue, et un feu roulant d’artillerie salua le réveil des Vénitiens étonnés. Les premières volées coulèrent à fond deux galères avec plusieurs autres bâtiments. Trevisani, séparé de ses troupes de terre, perdit la tête ; au lieu de couper les digues du fleuve , qui, en inondant le Ferrarais, auraient fait abaisser le niveau des eaux de manière à dérober ses navires aux atteintes des projectiles , il s'enfuit sur une petite barque, et presque tous les équipages suivirent son exemple. Dans cette fatale journée . la république perdit quinze galères, plusieurs navires d'une moindre importance, près de deux mille matelots ou soldats, et soixante étendards que les vainqueurs portèrent en triomphe à Lagoscuro. L'amiral aurait dû payer de son sang cette insigne lâcheté ; le conseil des Dix , qu'une triste expérience portait à se montrer ■ moins sévère, ne lui infligea qu'un exil de trois années.
La campagne se terminait par une défaite aussi éclatante que celle qui en avait marqué le commencement ; cependant la position était moins mauvaise ; la ligue de Cambrai tombait en dissolution , de fait sinon authentiquement. L'Empereur, à bout de moyens , ne rougissait pas d'offrir à Louis XII de lui remettre les forts de Vérone, seule place qui lui restât, pour gage d'un prêt de cinquante ou soixante mille ducats ; Ferdinand de Naples , satisfait d'avoir recouvré scs places de la Pouille, avait à peu près cessé les hostilités, car il voyait d'un œil inquiet et jaloux la prépondérance de la France en Itnlie ; enfin, le souverain pontife, touché des
RÉCOMCIl.lATlON avec le pape.
malheurs que causait sa fougue \indicativc, avait levé l'excommunication*. Les ambassadeurs de Maximilien et de Louis XII employèrent toute leur influence pour empêcher cette réconciliation; mais Jules II, que l'on ne détournait pas aisément de scs volontés, avait conçu un souverain mépris pour l'Empereur, incapable suivant lui d'exécuter aucun de ses projets ; le roi , au contraire, lui inspirait une défiance extrême, depuis les deux grands coups frappés sur Gênes et sur Venise. Dirigeant donc tous ses efforts contre les possesseurs actuels du Milanais, le pape intenta un procès au duc de Eerrare pour s'être mis sous la protection de la France, au mépris des droits de suzeraineté du saint-siège, et entraîna Henri VIII d’Angleterre à former une alliance défensive avec Ferdinand, dont le jeune roi venait d’épouser une des filles, Catherine d’Aragon. Ses menées obtinrent en Suisse un succès plus direct : l'accord de la France et des cantons venait d'expirer ( 1510 ) ; ceux-ci ne voulurent le renouveler qu'à raison d'un subside de quatre-vingt mille francs par an, au lieu de soixante mille, et réclamèrent la suppression de pensions particulières que le roi distribuait dans leur pays pour s’y faire des créatures. Ces exigenres irritèrent Louis XII , qui avait une profonde aversion pour tout pouvoir populaire; « Je ne me laisserai >< point ainsi mettre à la taille par de misérables montagnards ! » répondit-il aux négociateurs. L’alliance entre les deux pays ne fut pas renouvelée : cédant même à l'influence de Mathias Schinner, évêque de Sion , ennemi déclaré de la France et agent dévoué de Jules II, les nelvétiens conclurent avec le pape un arrangement par lequel ils s’engageaient à le servir pendant cinq années, et à secourir la république de Venise. Les rôles étaient bien changés : la nouvelle coalition ne laissait à Louis XII d'autres alliés que l’Empereur et le duc de Ferrare.
Justement alarmé, le monarque français s'empressa de resserrer les nœuds de son alliance avec Maximilien et de poursuivre activement la guerre contre Venise. Le vice-roi de Milan, Chaumont d'Amboisc, reçut l’ordre de conduire quinze cents lances et dix mille fantassins au secours du prince d'Anhalt , qui
1. Venise acheta fort chèrement sa réconciliation avec l'Eglise; les priori |>a Us clauses de son traité étaient : que la république ne disposerait à l’avenir d'aucun bénéfice, ceux de patronage laïque exceptés; que les titulaires seraient mis en |»ssession sans aucune diflicullé, sur la seule présentation des provisions expédiées par la chancellerie romaine ; que toutes les causes bénèllciales ou appartenant à la juridiction ecclésiastique pourraient être portées 1 la cour de ltomu; enfin , que le gouvernement s'abstiendrait de soumettre les biens ecclésiastiques a aticune contribution. Les Vénitiens renoncèrent en outre :i toute espèce de prétention sur les terres de l'Eglise; ils reconnurent n'avoir aucun droit de d'immiscer dans les démêles que le pape pourrait avoir arec ses vassaux ; ils s'engagèrent à réparer les dommages que les églises avaient éprouvées pendant la guerre ; ils consentirent fl ce que les grâces que les prédécesseurs de Jules 11 pouvaient avoir accorder, à la république fussent déclarées milles de plein droit cl considérées comme non avenues, si elles étaient en quelque chose préjudiciables aux intérêts île la chambre apostolique. Enlln , et ce sont id deux points capitaux , la république renonça au privilège de tenir un vidante b Ferrari* et reconnut aux sujets de l’Eglise le droit de naviguer dans le golfe Adriatique sans être assujettis à aucun péage, visite ou déclaration , ui pour leurs navires ni |iour leurs marchandises, quelle qu'en fût la nature ou l'origine : dérogation la plus grave qui ait jamais été apportée au système politique et commercial de la reine de l'Adriatique.
HISTOIRE DE VENISE
commandait à Vérone pour l'Empereur, tandis que Maximilien pénétrerait dans le Frioul à la tête d’une nombreuse armée. Selon sa coutume. Maximilien ne tint pas sa parole, ce qui n'empêcha pas Chaumont et d'Anhalt , renforcés de deux cents hommes d'armes, cinq cents chevau-légers et deux mille fantassins fournis par Alphonse, de refouler les Vénitiens et de s’emparer de Vicence, de Legnano de Feltre, de la Polésine; ils auraient même poussé plus loin leurs avantages, si le defaut de solde n’eût éclairci les rangs des Impériaux , et si eux-mêmes n'eussent été rappelés dans le Milanais par un danger pressant. Le duc d’Urbain, neveu du pape, avait envahi le Ferrarais; une escadre vénitienne, dont Ferdinand avait toléré le rassemblement dans les ports napolitains, se présentait devant Gênes , tandis qu'un corps de soldats pontificaux et de bannis génois entrait par les montagnes dans la rivière du Levant pour appeler cette ville à la liberté; dix mille Suisses devaient aussi déboucher par Bellinzona dans le Milanais. La fortune ne favorisa pas un plan si bien conçu. Les Génois , contenus par le souvenir encore récent de leurs désastres autant que par le parti nobiliaire et par les troupes françaises , ne firent aucun mouvement, et les galères de Venise furent obligées de se retirer sans avoir même pu trouver l’occasion de combattre ; les Suisses qui s'étaient avancés en Lombardie, n’ayant ni bateaux pour franchir les rivières et les canaux dont ce pays est sillonné, ni cavalerie à opposer aux gendarmes et à l'infanterie légère du gouverneur, se rebutèrent aisément et reprirent le chemin de leurs montagnes. Les seuls trophées que recueillit la ligue vénéto-papale furent la prise de Modène, de Vicence , de Bassano, d’F,ste , et de quelques autres places. Jules If s'empara en personne de Concordia et de Mirandola, et y üt son entrée par la brèche comme un jeune conquérant. Chaumont avait espéré un moment le faire prisonnier à Bologne : honteux de s'être laissé jouer puis vaincre par un vieux prêtre, il tomba malade de chagrin et mourut à Correggio, le 11 mars 1511, sollicitant en vain l’absolution du saint-père. Son oncle, le cardinal d'Amboise, qui du consentement de Louis XII dirigeait seul la politique française , l'avait précédé d'un an dans la tombe.
Le maréchal de Trivulce , choisi pour succéder à Chaumont d'Amboise , reprit en quelques jours presque tout ce que le pape avait conquis dans le pays de Ferrare , emporta d'assaut plusieurs camps de l'armée combinée , et le força de se réfugier à Forli, puis à Ravenne. Jules II voulut faire un mouvement sur Bologne , mais les bourgeois et les paysans des montagnes voisines lui fermèrent les portes de la ville , et renversèrent sa magnifique statue, exécutée par Michel- Ange; fondant ensuite sur l'armée pontificale, ils la mirent en pleine déroute. Trivulce aurait continué sa marche victorieuse, car déjà Imota lui envoyait ses clefs, si des ordres ne fussent venus lui prescrire de s'arrêter sur les frontières des États de l'Église. En voici le motif : Louis XII, décidé à ne plus employer contre le pape que les armes spirituelles, le faisait citer, de concert avec l’Empereur, devant un concile convoqué à Pise. Jules II , à qui le futur concile ne laissait pas