LES FRANÇAIS REFASSENT LES ALPES
n'oSanl pas s'arrêter en Piémont, repassèrent les Alpes malgré les instances du provéditeur Andrea tîritti , qui leur représentait que cet acte de lécheté , bien plus funeste que leur défaite, causerait la ruine de leurs alliés en Italie. Le provédilrur avait raison , car l'armée vénitienne, après avoir parcouru et ravagé impunément les provinces de la rive gauche de l’Adige, fut obligée de se retirer devant les Espagnols, supérieurs en nombre. D'Alviano s'enferma dans Padoue; Jean Paul liuglioni et ltenzo da Ceri regagnèrent Trévise et Crème , laissant le reste de la terre-ferme exposé aux déprédations de l’ennemi. Les Suisses , qu’aucun intérêt ni aucun motif de haine ne portait à attaquer les Vénitiens , se contentèrent de vivre aux dépens du Milanais; les généraux espagnols, au contraire, proütèrent de la circonstance pour nourrir leurs soldats aux dépens de la république, à laquelle ils ne pardonnaient pas son attachement pour la France.
Bientôt le pape et le roi catholique firent de nouveaux efforts auprès de la Seigneurie pour qu'elle accepté! la paix avec l'Empereur, le seul des coalisés qui eût quelques réclamations à élever : la Seigneurie se montra aussi inébranlable dans ses refus que l'Empereur dans ses prétentions, et les puissances prétendues médiatrices se déclarèrent ses ennemies. Une armée composée d'Allemands et d'Espagnols, avec deux cents gendarmes du pape, vint mettre le siège devant Padoue. Maximilien y avait complètement échoué à la tète d une puissante armée ; Ibn’était guère probable qu’avec huit à neuf mille hommes seulement d'autres réussiraient mieux que lui. Les opérations commencèrent le 28 juillet. Lu noblesse vénitienne était venue se ranger sous les ordres de d'Alviano, et l'artillerie des remparts incommodait beaucoup les assaillants , qui manquaient de bras pour les travaux de la tranchée. Au bout de dix- huit jours, les maladies produites par un sol marécageux et des fatigues multipliées avaient tellement éclairci leurs rangs, que Cardona, transporté de rage, se retira en ravageant le pays. Marghera, Mestre, Lizza-Fusina , toutes Ira délicieuses villas que les patriciens de Venise possédaient sur les deux rives de la Brenta , furent réduites en cendres ; il vint même foudroyer avec dix pièces de gros calibre le monastère de San Secondo , situé à quelques centaines de toises de Venise, du côté de Mestre. l>e la place Saint-Marc , on voyait les flammes et la fumée des villages et des palais incendiés.
Plusieurs fois d'Alviano avait fait demander au sénat l'autorisation de tomber sur ces pillards, car chaque jour les habitants des campagnes, ruinés de mille manières, venaient se plaindre è lui , et il avait conçu l'idée de tirer parti de leur exaspération. Les Espagnols avaient laissé derrière eux , sans s'y réserver des passages , la Brenta et le Bacchiglione : le général fit occuper les rives de ces deux fleuves par les paysans , en leur recommandant de bien garder les défilés et de mettre partout leurs vivres eu sûreté ; puis , lorsqu'il eut la réponse qu'il attendait, il se mit à la poursuite des Espagnols, qui commençaient à se retirer, et les atteignit à deux milles de Vicence, près du village de la Molta. Appelé par lui, Jean-
HISTOIRE DE VENISE
Paul Haglioni était sorti de Trévise, et occupait Montecchio , sur la route d’Allemagne. Après avoir placé de l'artillerie sur tous les points avantageux, d’Alviano vint occuper à l'Olmo une petite esplanade naturellement fortifiée, entourant ainsi de toutes parts les Espagnols qui, contraints de passer la nuit à un demimille de son camp et à la portée de ses canons , éteignirent les feux de leurs bivouacs. Le lendemain malin , ii la faveur d'un épais brouillard , ils prenaient sans bruit, par les montagnes, le chemin de Bassano et de Trente ; d'Alviano, qui s’en aperçoit , met à leur poursuite son neveu Bernard Antiniola, et cet intrépide ofiieier, après avoir culbuté 1a cavalerie allemande, n'est arrêté que par l'infanterie de Pescaire. Pendant ce temps les Stradiotes et des milliers de paysans, placés sur les flancs de l’ennemi , entretenaient un feu de mousqueterie des plus meurtriers. Cette armée était détruite si l'on eût écouté d’Alviano, c'est-à-dire si l’on se fût borné à de simples escarmouches; mais le provéditeur Andrea Loredano voulait une victoire décisive, et le général, distribuant ses troupes avec autant d'habileté que de promptitude, s’avança à leur tête, les fantassins romagnols placés en première ligne. Reçus par la phalange espagnole avec sa vigueur accoutumée, ceux-ci jettent leurs piques et commencent à fuir ; le reste des troupes les suit, officiers et généraux sont entraînés; les bagages, l’artillerie, quatre mille morts, restent sur le champ de bataille. D’Alviano retourna s'enfermer dans Padoue ; nombre de fuyards cherchèrent un refuge dans Vicence, dont les portes se fermèrent devant eux, et ils furent presque tous massacrés au pied des murailles, ou noyés dans le Bacchiglione. Andrea Grilti ne dut son salut qu'au zèle de quelques-uns de ses amis qui le hissèrent par-dessus les remparts è l’aide d’une corde; son collègue, l.oredano, fut mis en pièces par ceux qui se disputaient l’honneur et surtout l’avantage de l'avoir fait prisonnier. Baglioni et plusieurs des principaux chefs tombèrent vivants au pouvoir des Espagnols.
La funeste journée de la Molta , la perte de Marano qu’un moine venait de livrer aux Autrichiens, un incendie qui dévora plus de deux mille maisons dans le quartier le plus populeux de Venise', rien ne put ébranler la constance dn sénat. Avec de l’argent il était facile de réparer les pertes en hommes et en matériel ; on devait compter aussi sur le patriotisme et le talent de trois hommes, dont chacun valait une armée : Kenzo da Ceri , gouverneur de Crème, le comte de Savorgnano, opposé dans le Frioul aux soldats de Maximilien; sur d’Alviano enfin. La nation entière suivit le noble exemple du gouvernement : nobles, citadins, artisans, rivalisèrent d'ardeur; tous voulurent marcher contre l’ennemi. Trois mois s’étaient à peine écoulés, que dans le Frioul Savorgnano remportait quelques avantages sur les soldats de Maximilien ; Kenzo da Ceri s'emparait de Bergame ; d'Alviano ravitaillait Padoue et Trévise, qu’il mettait dans le meilleur état de défense , enlevait sous les yeux même des Espagnols les places d'Este
t. Cet incendie prit naissance dans quelques boutiques du port de Hialto, et Tut porté par un vent du nord dans les quartiers adjacents.