MORT DE LOUIS XII
et de Camisano, poussait des reconnaissances jusqu'à Vérone , et forçait enQn l'ennemi à évacuer la Polésine de Rovigo.
Tandis que les Vénitiens réparaient leurs échecs, Louis XII était trop occupé en France pour songer à eux; aussitôt qu'il eut signé la paix avec Henri VIII et Maximilien, il leur lit de nouvelles offres d'alliance. Instruit des démarches du roi, Léon X renouvela ses instances pour détacher la Seigneurie de la France et lui faire terminer ses différends avec l’Empereur. Pierre Bembo, patricien de Venise et son secrétaire, échoua dans cette mission délicate. Maximilien s’obstinant à conserver Vérone, les Conseils répondirent que la république ne pouvait renoncer ni à Vérone, ni à scs alliances, et lit partir des ambassadeurs chargés de conclure avec Louis XII un nouveau traité, en même temps que le féliciter sur son mariage avec la jeune soeur du roi d'Angleterre '. Ils s’étaient à peine mis en route , qu'ils apprirent que le roi venait de succomber à une maladie d'épuisement (1" janvier 1515).
François de Valois , duc d'Angoulême , gendre de Louis Xll et premier prince du sang, prit en montant sur le trône le nom de François 1". Doué de qualités brillantes et surtout d’un bouillant courage, il ajouta le titre de duc de Milan à celui de roi de France ; et lorsque les envoyés de la Seigneurie vinrent le complimenter, il renouvela avec eux l'alliance conclue à Blois par son prédécesseur deux ans auparavant. « D’ici à quatre mois », leur dit-il en les congédiant, « soyez avec votre armée sur les bords de l’Adda, je me trouverai au rendez-vous avec la mienne. » Les rapports politiques de la France avec les autres puissances de l’Europe semblaient alors favoriser ce projet : Henri VIII était complètement détaché de la sainte ligue; il eût été difficile de prévoir ce que ferait le capricieux mais fort peu redoutable Maximilien ; quant à Ferdinand , il ne voulait pas renouveler la trêve parce que François refusait d’y comprendre le duché de Milan; le pape aussi , malgré son apparente neutralité , entra dans la ligue , que du reste il ne servit que faiblement. Gênes promit de se déclarer aussitôt que l’armée française paraîtrait au delà des Alpes.
François I" se trouva en mesure dès les premiers jours de juillet (1515). Suivant Guicciardini, deux mille cinq cents lances françaises, servies chacune par huit chevaux, toute la maison militaire du roi, les volontaires nobles, quinze cents chevau-légers albanais, vingt mille lansquenets , dix mille fantassins basques et navarrais, exercés à la discipline espagnole par Pierre de Navarre, que l'avarice de Ferdinand avait laissé prisonnier en France, huit mille fantassins des provinces du Nord, deux mille cinq cents pionniers et un corps considérable
1. Alors qu'il n'était que duc d'Orléans, ce prince avait été uni par contrainte à b tille aînée de Louis XI , Jeanne de France; à son avènement au trôuc (1498), il la répudia pour donner sa main «i Aune de Bretagne, veuve de Charles VIII. L'ayant perdue le 9 janvier 1514, Louis XII, Agé de cinquante-lrois ans, épousa en troisièmes noces (18 mai suivant) Marie d’Angleterre, qui en avait à peine dix-sept.
HISTOIRE DE VENISE
d'artilleurs , formaient une niasse de plus de soixante mille combattants et de trente mille chevaux, non moins remarquable par sa bonne tenue que par les généraux habiles qui la commandaient. L’avant-garde avait pour chef le connétable Charles de Bourbon, accompagné de son frère François de Bourbon, des maréchaux de La Palisse et Trivulce et de Pierre de Navarre. Le roi conduisait la bataille, ayant près de lui le duc Antoine de Lorraine, fils et successeur du vainqueur de Nancy, et son frère Claude de Lorraine comte de Guise; le duc de Vendôme, chef de la branche cadette de la maison de Bourbon, et son frère le comte de Saint-Pol ; le duc d'Albanie, prince du sang d'Écosse ; le duc Charles de Gueldre, les maréchaux de Lautrec et d'Aubigny , le sire de la Trémouille et le capitaine Bayard. L’arrière-garde obéissait au duc d’Alençon, beau-frère du roi.
Pendant que cette belle armée, partie de Lyon, s'approchait des Alpes, don Ramon de Cardona, à la tète de douze mille Espagnols, attaquait les Vénitiens et leur enlevait Yicence; les Milanais gagnaient le Piémont pour en disputer l’entrée, et les Suisses se postaient au pas de Suze. Pans le conseil de guerre tenu devant le roi , Trivulce fit décider qu’au lieu de prendre la route ordinaire, celle du Mont-Genèvre ou du Mont-Cenis , le corps principal longerait les bords de la Durance, s'avancerait par les cols de Guillestre et l’Argentière , jusqu'aux sources de la Stura et dans les plaines de Saluces , pendant que par de fausses attaques quelques gros détachements détourneraient l'attention de l'ennemi. Ce plan eut un plein succès. Prosper Colonna, qui commandait les Suisses à la solde du duc de Milan, fut surpris à table, dans son quartier de Villafranca, fait prisonnier; si bien que les confédérés apprirent à la fois et l'approche des Français et la captivité de leur célèbre tacticien. Les généraux de Ferdinand, de Maximilien et du pape n’osèrent rien entreprendre; les Helvétiens seuls, qui attachaient une espèce d'orgueil à la conservation du duché de Milan, descendirent de leurs montagnes, et rompirent les négociations que François avait entamées avec ceux de leurs compatriotes qu’il avait tournés mais non battus.
Le 13 septembre vers midi , à la suite d’un sermon frénétique prêché par le cardinal de Sion sur la grande place de Milan , les terribles cornets d’Uri et d’L'nterwald retentissent dans les rues; les bataillons se forment, et, soutenus par quelque cavalerie italienne, munis d’une assez belle artillerie, quarante mille hommes se dirigent droit vers le camp des Français, établi à Melegnano (Marignan). Le maréchal de Fleuranges, commandait aux avant-postes. En les voyant paraître , il fait sonner l'alarme et va prévenir le roi , qu’il trouve en conférence avec le général vénitien : « Seigneur Barthélemy, n dit François I" en congédiant d’Alviano , « je vous prie d’aller en diligence faire marcher votre armée, et venez « le plus tôt que vous pourrez , soit jour ou nuit , où je serai , car vous voyez « quelle affaire j'en ai 1 » Cependant les Suisses continuent d'avancer , la pique basse , sans nul souci des charges de cavalerie qui viennent se briser sur leurs
BATAILLE DE MARIGNAM.
flancs, ni des larges trouées que les boulets font dans leur colonne; infanterie, aventuriers, lansquenets, cavalerie, tout fuit devant eux; ils s'emparent même du parc d’artillerie. En ce moment suprême, le roi, à la tête de sa gendarmerie, exécute une charge à fond de train qui ébranle ces remparts vivants; une deuxième dégage les canons, permet aux troupes de se reformer, et l'action devient générale; mais les combattants étaient si serrés qu après cinq heures d'efforts surhumains de part et d'autre elle n 'était pas décidée. La nuit suspendit le carnage : Suisses et Français se trouvaient tellement entremêlés qu'on n’alluma pas de feux ; le roi lui-même , quoique accablé de fatigue , resta « le cul sur la selle , la lance au poing et l'armet en tête, à quelques pas d'un gros bataillon suisse. » A la pointe du jour, la lutte recommença avec le même acharnement que la veille. Elle se poursuivait sans avantage marqué de part ni d'autre, lorsque, vers dix heures du matin, les cris de Vivu son Marco! se firent entendre : c'était l'armée vénitienne , qui avait marché tout la nuit. La partie n'étant plus égale, les montagnards se retirèrent en bon ordre, laissant douze mille des leurs sur le champ de bataille. Ils avaient tué six mille hommes à leurs adversaires, la plupart fantassins allemands, perte peu regrettable pour les Français , qui ne les estimaient guère que ce qu’ils coûtaient : un florin du Khin par homme
La bataille de Marignan dérida les Suisses à abandonner le théâtre de la guerre. Après avoir laissé quinze cents hommes dans le château de Milan , où le duc s'etait réfugié avec cinq cents des siens, et pourvu autant qu’il leur était possible aux besoins de leurs blessés, ils sortirent de la ville, enseignes déployées , et rentrèrent par Cûmc dans leur patrie. Leur départ entraîna la soumission de toutes les villes; Crémone seule résista quelque temps encore.
François 1" regardait romme au-dessous de la dignité d'un roi de France d’entrer dans une ville non entièrement soumise ; aussi ne voulut-il pas prendre possession de Milan, dont le château refusait de se rendre. Pierre de Navarre lui promit qu'en moins d'un mois Sforza demanderait à capituler. En effet, épouvanté du jeu des mines qui menaçaient de faire sauter le château et ses défenseurs, le dur signa (i octobre) une convention par laquelle il renonçait à tous ses litres ou prétentions et consentait à aller vivre obscurément en France avec une pension de trente mille ducats. Pendant ces délais, le roi avait conclu avec le souverain pontife un traité qui réunissait de nouveau Parme et Plaisance à la Lombardie , et qui garantissait Florence à la famille des Médicis; de plus, on donna au pape l'assurance positive qu'à l'avenir le duché de Milan tirerait des salines de Ccrvia tout le sel nécessaire à sa consommation. Eu agissant ainsi , le monarque français parut s'inquiéter fort peu des intérêts des Vénitiens : non-seulement il n’était
1. François Ier voulut être arme chevalier par Bavard sur le terrain même. «Certes, ma bonne a épée », s'écria le bon chevalier, «vous serez moult bien comme relique gardée, et sur toutes « antres honorée, et ne vous porterai jamais, si ce n’est contre Turcs, Sarrazins ou Mores t»
HISTOIRE DE VENISE
pas dit un mot de la remise à leur faire de Vérone et de Brescia, occupées par la sainte ligue, places fort importantes cependant pour la sûreté du duché de Milan , mais encore on les dépouillait d'un privilège dont l'existence remontait à un temps immémorial , celui de fournir du sel à toute la Lombardie.
Tant d'insouciance , tant de mauvaise grâce de la part du roi chevaleresque , prouvèrent a la république qu'elle ne devait pas compter sur lui. En conséquence, elle pensa à reprendre par elle-même les villes qu'elle avait perdues , et d'AIviano, abandonnant les positions qu'il occupait sur l'Adda, remplit heureusement cette mission. Maître de Bergame, ce général si dévoué se disposait à commencer le siège de Brescia, lorsque la mort vint le surprendre. Ses soldats le pleurèrent amèrement , et pendant vingt-cinq jours scs restes , portés à la tête de l'armée, reçurent les mêmes honneurs que s'il eût été encore vivant. Lorsque le sénat ordonna que ses glorieuses dépouilles fussent transférées à Venise où les attendaient de magnifiques funérailles, ces braves gens dédaignèrent le saufconduit du duc.‘d’ Autriche , et passèrent en armes au milieu de ses bataillons pour accompagner à sa dernière demeure celui qu'ils appelaient leur père et leur ami. La perte de d'AIviano enleva à l’armée vénitienne son courage et son excellente discipline; les renforts qu'elle reçut ne firent même qu’aggraver par le mauvais exemple ces pernicieuses dispositions.
Jean-Jacques Trivulce avait amené sept cents lances françaises et sept mille fantassins allemands devant Brescia; mais les lansquenets refusèrent de tirer contre le drapeau de l'Empereur, et il fallut les remplacer par cinq mille Biscayens, sous les ordres de Pierre de Navarre. Les assiégés firent des sorties heureuses, opposèrent aux mines des contre-mines, et obligèrent enfin Trivulce à convertir le siège en un blocus tellement étroit, que pressés par la faim ils s’engagèrent bientôt h se rendre s'ils n'étaient secourus sous le délai de vingt jours. Ce délai n'était pas encore expiré, que le baron de Rockandolf parvint, avec quelques milliers de Tyroliens, è s'introduire dans la place et à la ravitailler complètement. Trivulce , à dessein peut-être , s’était éloigné de quelques milles ; et comme la saison était avancée , les opérations militaires se terminèrent là. Celles de la diplomatie avaient marché : François 1", dans une entrevue avec Léon X , à Bologne, venait d'obtenir, en retour de quelques concessions par lui faites au saint-siège , la restitution de lteggio et de Modène au duc Alphonse 1" de Ferrare.
L'année suivante (janvier 1516), Ferdinand-le-Catholique mourut à Madrigaleggio. Son héritier ( Charles 1“ d'Espagne, plus tard Charles-Quint ) n’avait pas attendu ce moment pour se mettre en parfaite intelligence avec François I"; il n’y avait que l’Empereur qui persistât à faire la guerre aux Vénitiens. Au mois de mars, il envahit en personne les États de la république avec une armée de trentecinq mille aventuriers suisses et allemands. Brescia , qui était de nouveau à la veille de capituler, fut dégagée ; Trivulce se retira sur le Minrio, et bientôt après